Noël tous les jours

 

Ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas ressenti cela que je pensais ce sentiment éteint en moi pour toujours. En réalité, son feu couvait dans mon ventre et ne s’était jamais dissipé, à mon grand (enfin, faut pas exagérer non plus) désarroi.

Comprenez, j’ai travaillé pendant longtemps (très ? trop ?) dans une célèbre enseigne de grande distribution culturelle dont le nom commence par “F-” et finit par “-nac” (les plus malins d’entre vous auront sans doute compris cette subtile allusion). Pendant cette période, j’ai été en contact avec toutes sortes de nouveautés culturelles et techniques. Ce contact prolongé a développé en moi une sorte d’addiction, d’autant qu’une carte magique réservée aux employés permettait d’avoir jusqu’à plus de 30% de réduction sur certains articles.  Résultat : une bonne partie de mon salaire retournait directement à la source, pour la plus grande joie de mon employeur qui riait à gorge déployée du haut de son gratte-ciel, possiblement depuis son jacuzzi ou un fauteuil en or massif (j’extrapole).

Quand j’ai quitté mon travail pour me consacrer à la réalisation de mes rêves et déménager à Berlin, je m’attendais bien entendu à mener une vie un peu moins riche en terme de dépenses. Sans salaire confortable pour tomber tous les mois dans mon escarcelle, j’ai réduit de manière drastique mon train de vie culturel : fini les dix livres rapportés à la maison par semaine, l’achat des derniers disques et du dernier jeu vidéo (que je ne finissais jamais de toute façon), et fini aussi la plupart des sorties type musée ou expo dans la mesure où j’ai l’impression de devoir m’ouvrir un bras pour me payer une entrée au Grand Palais, quand je reviens à Paris.

Mais ce que je perdais à m’extraire du système de consommation — serpent qui se mord la queue, plus tu achètes, plus tu veux acheter —, je l’ai gagné en sérénité et en qualité de vie. Mes envies d’achat, d’abord compulsives, se sont petit à petit restreintes, jusqu’à disparaître. J’ai commencé à acheter des livres d’occasion, en numérique aussi bien entendu, et puis j’ai écouté de la musique en streaming, pour finir par ne plus trop en écouter du tout. Cette année, j’ai dû aller trois fois au cinéma grand maximum (dont une fois pour voir Pacific Rim, ce qui a manqué de me dégoûter du cinéma à tout jamais). Moins d’argent = moins de loisir, c’est mathématique. Et puis pour avoir du temps à consacrer à mes écrits, il faut bien que je m’en dégage : mine de rien, écrire est une activité aussi quotidienne que chronophage. Adieu salaire fixe, adieu petits plaisirs d’achat…

Alors que je m’y attendais le moins, la compulsion est revenue hier. Le dimanche est un jour propice aux remises en question, aux errances intellectuelles et aux goûters en robe de chambre. Soudain, une immense tristesse m’a envahi : j’avais envie d’acheter, ou plutôt de combler un vide en faisant l’acquisition d’un objet. Malédiction. À ma décharge, la soirée du samedi s’était terminée tard et j’étais un peu crevé, donc sensible aux sautes d’humeur. Mais qu’importe : un sentiment que je pensais disparu est revenu sans prévenir, au détour d’une affiche vue dans le métro. Damned.

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Nous faisons des choix, que nous devons assumer. Ceux-ci peuvent impliquer de vivre « moins bien » (ou en tout cas autrement), de demander de l’aide, et quelquefois d’être frustré en détaillant les vieilles paires de chaussures qui traînent dans le placard de l’entrée. Ces choix nous appartiennent : personne ne nous force à les prendre. Pourtant, quelquefois, ces mêmes choix ressurgissent et nous frappent au visage.

Croyez-moi, j’ai bien conscience de la futilité d’un tel manque. Le jour s’est levé sur de nouveaux défis et ce sentiment est oublié aujourd’hui. Mais l’espace de quelques heures, je l’ai ressenti à un tel point que cela en devenait déprimant. J’étais étonné de le retrouver ici, à Berlin, comme un vieil ennemi aux contours familiers retrouvé à l’autre bout de l’Europe, comme s’il m’avait suivi dans les cartons. Le consumérisme est une drogue, une vraie, qui ne se contente pas de ravager nos ambitions et de détruire nos rêves, mais qui nous empêche aussi de nous réaliser pleinement.

Dans ces moments de doute, je repense à Alan Watts, philosophe, écrivain, conférencier américain et passionné de pensée Zen, dont la bibliographie est longue comme le bras, malheureusement mort trop tôt. Dans cette vidéo, Watts raconte une anecdote qu’il répétait régulièrement lors de ses conférences dans les universités.

 

« Après mes conférences, les étudiants venaient me voir et me demandaient : « Nous avons terminé nos études, nous ne savons pas quoi faire, quel chemin devrions-nous emprunter ? » »

Watts leur demandait alors ce qu’EUX pensaient, et la plupart disait vouloir « trouver un boulot stable, aller vers la finance, l’économie, le commerce, etc ».

« Je leur demandais alors : “Et si l’argent n’était pas une donnée à prendre en compte dans votre choix ?” Et soudain, les réponses changeaient : certains voulaient devenir peintres, d’autres écrivains, quelqu’un voulait même ouvrir une ferme de chevaux. »

En enlevant l’argent de l’équation, Watts mettait en lumière l’une des contradictions les plus élémentaires de notre société : nous sommes prêts à renoncer à nos rêves pour avoir de l’argent, perdre nos vies… à les gagner. Et de dire :

« Alors je leur disais, c’est simple : si c’est ce que vous voulez faire, alors faites-le. »

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Oui, on vous dira que « ce n’est pas si facile » (une phrase souvent entendue à tout propos, et qui en général signifie simplement « oui, c’est facile, il suffit de le faire mais personne n’en a le courage, donc décourageons ceux qui ont envie de s’y coller »). La route est longue et les carrefours nombreux. Mais la vérité, c’est que d’un point de vue strictement objectif, c’est très facile.

  • Vous voulez arrêter de fumer ? Arrêtez d’acheter des cigarettes.
  • Vous voulez changer de vie ? Vendez votre maison. Si vous n’en avez pas, achetez une tente et partez loin.
  • Vous aimez cette fille ? Allez lui parler. Dites-lui la vérité.
  • Votre boulot vous déplaît ? Démissionnez. Peut-être pas maintenant, ni demain, mais gardez cet objectif en tête et donnez-vous les moyens de réussir. Pas trop longtemps, néanmoins : n’utilisez pas le délai pour conforter vos angoisses et reporter l’échéance.
  • Vous voulez devenir écrivain ? Écrivez tous les jours. Vendez vos livres à des éditeurs ou vendez-les vous-même, peu importe : écrivez.

Le bonheur est subjectif et quelquefois, sa quête peut nous conduire hors des chemins tracés et nous conduire à faire des choix difficiles, réduire notre confort et celui de ceux que nous aimons. “Ce n’est pas si facile”, c’est ce que tout le monde dit, non ? La vérité, la triste, inconfortable, absurde et éblouissante vérité, c’est que c’est tout le contraire : c’est simple. Très simple. Trop simple. Il suffit d’en assumer les conséquences.

Nous n’avons pas assez d’une vie pour épuiser tous nos rêves. Alors ça vaut quand même le coup d’y réfléchir à deux fois avant d’être catégorique et d’y renoncer.

Crédits photo : Gnuckx - Bandeau Etna Volcano
Eridony - Mall interior (1976),

 Dino Ahmad Ali - Route N/B

1 pensée sur “Noël tous les jours”

  1. Belle sagesse déjà ! mais pas si facile effectivement, car on ne vit pas seuls…
    Bravo pour le projet Bradbury qui me fait rêver, moi aussi, de pouvoir écrire, pour moi, tous les jours.

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