NaNoWriMo : conseils d’un marathonien à ses confrères

Ray Bradbury trouvait qu’écrire un roman était compliqué. Nouvelliste jusqu’au sang, il conseillait plutôt de rédiger une nouvelle par semaine pendant un an, la meilleure façon selon lui « d’apprendre » le métier d’écrivain. J’ai testé sa méthode. Je l’ai trouvée convaincante. Dans les faits, mon Projet Bradbury et le NaNoWrimo ne m’apparaissent pourtant pas si éloignés : il s’agit de se confronter à la pratique de l’écriture comme on s’attelle à celle d’un sport. De marathonien à marathoniens, le courant passe — peu importe le terrain sur lequel on court.

On estime que 10.000 heures de pratique assidue sont nécessaires pour maîtriser une discipline, qu’il s’agisse de violon, de tennis ou de calligraphie médiévale. Pas étonnant qu’il faille commencer tôt pour espérer compter parmi les meilleurs de sa génération. Je suis de ceux qui pensent que l’écriture, si elle comporte une part d’inné liée à la sensibilité de celui qui s’exprime, se travaille et s’affine. Comme un sport de combat, elle nécessite un entraînement. Heureusement pour la plupart d’entre nous, une condition physique d’athlète n’est pas obligatoire : après tout, Milton était aveugle, Beethoven sourd et Bradbury dictait ses dernières nouvelles à sa fille par téléphone. Notre entraînement consiste à affronter des tempêtes intérieures ; c’est une course en esprit. Mais il n’en est pas moins crucial. L’imagination est un muscle qui se travaille, qui s’atrophie si on ne l’utilise pas, et le NaNo est une manière comme une autre de travailler ce muscle en se cadenassant la cheville au bureau. Les objectifs à court terme fonctionnent à merveille pour cela.

Certains auteurs préfèreraient qu’on leur arrache les ongles à la pince à épiler plutôt que de subir le stress de devoir écrire un roman en un mois. Mais si, comme des milliers d’autres à travers le monde, vous vous êtes lancés dans le NaNoWriMo, c’est que vous êtes assez motivés — ou dingues — pour aller jusqu’au bout. Fermant les yeux, vous devez être en mesure de vous représenter la ligne d’arrivée. Si vous en êtes incapables, le plus sage est de renoncer dès maintenant, car c’est dans la perspective de la victoire prochaine que vous puiserez la force de surmonter les épreuves qui viendront — car elles viendront, et sûrement au pire moment (c’est toujours comme ça). L’épuisement se tapira en embuscade et la lassitude rongera son frein en attendant le bon moment pour vous sauter à la gorge. Oui, ces monstres savent prendre des airs terrifiants, mais ils se domestiquent, et si vous n’avez que la ligne d’arrivée en tête, vous avez de bonnes chances de finir par la franchir. Un mois, c’est court et long à la fois : vous n’avez pas le temps pour de telles brumes. Gardez des forces : quand vous aurez terminé, vous n’en serez qu’au début. Car il y a une grande différence entre un texte et un livre. Un texte, tout le monde en a un dans son tiroir. Les textes se crachent, ils sont expulsés. Imaginez une pierre brute, rêche au toucher. Transformer un texte en livre, c’est une autre paire de manches. Les livres sont des pierres rêches que l’on continue de polir longtemps après la premier jet. Mais vous n’en êtes pas encore là ; vous n’avez même pas encore de pierre. L’idéal cependant, c’est d’en fabriquer une qui nécessite le moins de travail possible. Il y en aura de toute façon, ne vous emballez pas. Le moins possible ne signifie pas qu’il n’y en aura pas beaucoup. Le moins possible, c’est… le moins possible.

Ce n’est pas parce qu’on doit écrire vite qu’on doit le faire n’importe comment : il faut y mettre les formes. Comme dans le Zen, pratiquer en pleine conscience. De cette façon seulement, on produira un texte dont la relecture ne nous découragera pas. Car pour transformer ce texte en livre, il en faudra, du courage.

À mes heures perdues — qui se font rares depuis que je suis père —, je lis les manuscrits que l’on m’envoie. J’aime aussi lire les premières pages des meilleures ventes en librairie, histoire de voir ce qui se fait, ce qui s’écrit, ce que je n’ai pas envie de faire aussi (c’est important de se comparer). Je construis ma propre échelle de tolérance — ou plutôt d’intolérance — et je m’en sers ensuite au moment de coucher chaque phrase une par une. Je prends mon temps. Je réfléchis aux défauts, aux tics que je trouve chez les autres, et j’essaie de ne pas les reproduire. Ces erreurs nuisent à la lecture, polluent le texte et seront autant d’imperfections à gommer lors de la phase de correction. Autant prendre de l’avance et les éradiquer dès la rédaction du premier jet.

Même si c’est tentant quand on s’est fixé un objectif chiffré, ne remplissez pas. La littérature ne se vend pas au kilo. Plus vous tartinez, plus votre lecteur a de chances de se perdre dans votre prose. Imaginez deux cuillerées de confiture identiques, l’une étalée sur une biscotte, l’autre sur une baguette tout entière : la confiture sera plus dense sur la biscotte que sur la baguette. N’entrez dans de longues (et possiblement ennuyeuses) descriptions que si cela influe sur l’histoire, le rythme ou le thème. Dirigez notre regard là où vous voulez qu’il se porte, en chef d’orchestre ou en caméraman. Il faudra être efficace, mais subtil aussi, car cinéma et roman sont deux arts bien distincts. Quelquefois un plan large un peu flou évoque davantage qu’un gros plan. Pensez vos mots — leur sens, leur poésie, leur rythme, leur sonorité. Soyez avares de leur nombre et méticuleux dans leur emploi : ils sont votre palette, et chacun teinte votre histoire différemment. Employer le bon terme à la bonne ligne, c’est faire appel à l’intelligence du lecteur et nourrir son imagination. Vos mots sont comme de l’eau et la graine est toujours dans la tête du lecteur.

À moins de vouloir ficeler un best-seller insipide et mal dégrossi, les clichés et les archétypes devront être employés avec parcimonie, sauf à vouloir s’en moquer. De la même façon qu’un joueur de pétanque n’a pas forcément l’accent marseillais, un mafioso n’est pas systématiquement glabre et gominé. Le héros ne conquiert pas forcément le cœur de l’héroïne à la fin, ou inversement, et le barbare des romans de fantasy n’est pas forcément une brute. L’argent peut parfois faire le bonheur. Le juste ne sera pas forcément récompensé pour ses bonnes actions. Vous avez saisi le concept. Le cliché, c’est l’image qui nous vient en premier lieu quand on pense à un personnage ou à une situation. Pas parce que c’est la meilleure idée ou la plus naturelle, mais parce que c’est celle que le Zeitgeist (l’esprit du monde) a enregistré dans ses archives. Soyez astucieux. Jouez avec les codes, détournez-les, brisez-les. Combinez deux clichés, deux idées peu originales, et mélangez-les pour fabriquer une situation inédite. C’est une bonne manière de conserver l’attention des lecteurs.

Oh, autre chose : avant d’écrire une ligne de dialogue, récitez-la à haute voix. Si les mots s’emmêlent dans votre bouche, vous semblent déplacés, gauches ou stupides, si vous vous sentez incapables de les prononcer vous-même pendant une conversation, c’est que quelque chose cloche. Pensez vos dialogues pour qu’ils soient lus ; c’est aussi comme ça que les personnages prennent vie.

Enfin, ne racontez que l’histoire que vous auriez envie de lire. Ne donnez pas l’impression au lecteur que votre sujet vous ennuie. Faites preuve de passion, d’invention, de cruauté, d’empathie, faites corps avec votre histoire, soyez amoureux de vos personnages, prêts à mourir pour eux. La ligne d’arrivée n’en sera que plus nette.

Un conseil d’un autre Neil pour terminer, Gaiman celui-là, tellement simple que j’y ai toujours trouvé de la motivation : quoi qu’il arrive, « terminez quelque chose ». Posez le mot FIN au bas de la page. Ne vous relisez pas en cours de route, vous aurez tout le temps de revenir à votre manuscrit plus tard. Cette énergie qui vous anime, vous cheville cette histoire au corps, vous ne la ressentirez jamais aussi clairement qu’à cette minute même. Profitez-en. Exploitez le filon jusqu’à ce qu’il s’épuise de lui-même.

Je serai là pour vous applaudir quand vous franchirez la ligne d’arrivée. En attendant, je vous souhaite bon courage !

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7 pensées sur “NaNoWriMo : conseils d’un marathonien à ses confrères”

  1. Merci d’avoir pris le temps et la peine de coucher ces mots d’encouragement.
    L’effet est présent. Ces conseils et avis sont stimulants et attisent l’excitation de cette épreuve.

  2. Merci pour ça! Je compte me lancer aussi dans le NaNoWriMo cette année, mais plus dans l’idée de démarrer enfin un projet qui péclote dans ma tête depuis pas mal de temps que pour réellement écrire un roman.

  3. Ayant déjà fait le nano, je rajouterai pour la relecture, de le faire bien à froid, plusieurs mois après. On écrit tellement vite, on est pris dans son histoire, que lorsqu’on commence à bien relire (je dis par là ne pas juste aller lire un paragraphe pour un détail) en étant encore tout chaud, la première réaction est un sentiment d’horreur (dans mon cas le tapuscrit a même failli atterrir dans la corbeille). Une fois qu’on se replonge dedans, en redécouvrant son histoire, on a plus de recul pour la retravailler.

    Merci pour tes encouragements, Neil. Mon Nano risque d’ailleurs d’être assez sportif cette année.

  4. Un article pour le moins efficace. Les points sont mis sur les i, les mécanismes sont décortiqués, pas de doute possible : on va en chier. (Et on va aimer ça.)

    Toutes ces astuces et ces encouragement seront bienvenus en cours de rédaction, je pense. Je transmettrai tout ça le moment venu, probablement à mi-parcours, pour rappeler aux auteurs qu’ils ne doivent pas abandonner

    En tout cas, à nouveau, merci de t’être prêté à l’exercice. A défaut d’avoir un pep-talk de Ray Bradbury, y a pas à dire : un pep-talk de Neil Jomunsi, ça envoie !

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