Nano

Kohl Trickstor écarta un pan de sa veste et plongea une main gantée d'argent dans sa poche intérieure, d'où il tira une petite boîte d'allumettes à l'effigie d'un des ces dictateurs du XXe siècle dont l'Histoire avait perdu le nom.

— La mode est au vintage, confia l'industriel en aparté.

Zack Fleischer, dubitatif quant au dernier axiome, laissa néanmoins Trickstor poursuivre. L'homme d'affaires, non content d'être un pionnier, était aussi un représentant acceptable qui ne rechignait jamais à effectuer une démonstration en personne. Le journaliste frotta son pouce et son index l'un contre l'autre, densifiant ainsi l'opacité de ses lunettes.

— Tu me fais le coup du regard du tigre ?

— J'ai les yeux sensibles ces derniers temps.

— Et moi un bon chirurgien… Je peux te brancher, si tu veux.

Avec un sourire malicieux, le camelot ouvrit la boîte d'allumettes. Un nuage de particules translucides s'éleva aussitôt en un minuscule tourbillon aérien et flotta entre les deux hommes. La brume mécanique s'étira en un rectangle parfait, de la taille d'un écran de télévision. Le cadre grésilla, s'illumina et l'image d'une jeune femme s'y incrusta en transparence.

— Encore une starlette ? grogna Fleischer.

La poitrine de Trickstor se secoua d'un rire gras.

— Même un ours comme toi doit connaître Natacha Jankovitch, Fleischer. Ne joue pas les blasés.

Le journaliste conserva son impassibilité légendaire qui faisait trembler tous les comités techniques et toutes les agences de communication des industries high-tech. Même si son emploi du temps ne lui donnait pas le loisir de regarder des films, il avait entendu parler de la nouvelle égérie de Trickstor Corp : les trash-médias s'en gargarisaient depuis des semaines, égrenant la liste de ses participations cinématographiques en parallèle de celle de ses prestigieux amants. Kohl avait dû laisser échapper un hoquet d'excitation au moment de sortir le portefeuille : une star pareille avait un prix. Mais le critique n'était pas là pour se faire berner par du marketing de contes de fées : la communication à l'esbroufe était une chose, l'inventivité en était une autre. Pris dans le bruit blanc du monde, seul comptait le signal, l'information brute.

Trickstor pivota le poignet pour enclencher la lecture de la publicité. Un morceau à la mode retentit dans le brouillard de particules. Natacha Jankovitch, dont le visage était demeuré aussi figé que celui d'une statue antique, battit des paupières. La jeune femme portait un simple tee-shirt gris dont les manches courtes dévoilaient des bras d'albâtre à la peau parfaite. Comme bercé par la musique, le faciès de l'actrice s'éclaira d'une aura lumineuse, à croire qu'un fantôme — ou son communicateur cochléaire — venait de lui chuchoter une excellente nouvelle.

— Qu'est-ce que qu'il lui arrive ? s'enquit Zack Fleischer.

L'industriel fit claquer sa langue.

— Patience, vieux cochon.

Sur le tee-shirt de la comédienne, à hauteur du plexus, une tache d'humidité se dessina. La jeune femme semblait parcourue d'une onde de plaisir diffus qui allait crescendo. Un sourire grandissait sur son visage. Le cercle sombre s'étendit jusqu'à recouvrir l'intégralité du vêtement. Désormais collée contre sa poitrine, l'étoffe laissait deviner ses formes avantageuses. Trickstor eut un rictus grivois et Fleischer augmenta légèrement l'opacité de ses lunettes.

Le visage et les bras de Natacha Jankovitch se couvrirent de perles d'eau, comme si une rosée spontanée ruisselait sur sa peau. L'égérie, trempée, rejeta la tête en arrière. La musique gagna en volume tandis que ses cheveux soyeux volaient au ralenti, projetant des gouttelettes fines comme des étoiles vibrant au rythme de sa beauté quasi sacrée.

Au paroxysme de la jouissance, l'actrice entrouvrit la bouche face caméra. Ses lèvres pulpeuses étaient piquetées d'une humidité translucide qu'elle lécha d'une langue impeccable. L'égérie ferma les paupières et gémit. Alors, la rosée sécha sur sa peau comme par enchantement et ses vêtements s'essorèrent de façon spontanée, comme si un technicien avait rembobiné la vidéo. Le mannequin passa une main aux ongles dorés dans ses cheveux : ils étaient secs comme des tournesols une veille de la moisson. Un bandeau défila au bas de l'écran : Plus besoin de douche pour prendre une douche.

Trickstor tapota le dos de sa main. L'image et le son s'évanouirent, et l'écran se ramassa sur lui-même pour redevenir un nuage de particules virevoltantes qui regagna sa boîte.

— Pas mal, hein ? pérora l'industriel.

Fleischer se frotta le menton.

— Comment ça marche ?

— Les nanomachines capturent l'humidité de l'air pour la filtrer, la condensent, la mélangent à une solution savonneuse, puis la répartissent sur toute la surface du corps avant de se charger du rinçage et du séchage : des milliards de petits robots qui briquent de chaque centimètre carré de ta peau avec la méticulosité d'un horloger…

Le vieux journaliste frotta ses doigts l'un contre l'autre. Ses lunettes se désopacifièrent. Perplexe, il peigna sa barbe grise et fronça les sourcils.

— Nano, nano… décidément, vous n'avez plus que ce mot à la bouche, soupira-t-il.

— C'est une innovation majeure, rétorqua Trickstor. Enfin quoi, Zack, ne me dis pas que cette pub ne t'a pas tiré des larmes !

Las, le critique battit l'air d'une main molle.

— Confier ton hygiène aux nanomachines, je ne vois pas en quoi c'est une révolution : elles sont déjà partout. Et puis ce n'est pas comme si prendre une douche n'était pas l'un de nos rares moments agréables dans l'existence.

— Le gain de temps, Zack ! Je t'assure que lorsque tu auras testé notre prototype, tu ne diras plus la même chose : ces petites merveilles sont capables de te procurer un tel plaisir que tu ne voudras plus jamais mettre un pied dans ta baignoire.

Fleischer plissa le front. D'habitude, il essayait de comprendre les lubies des entreprises de robotique, mais sa patience paraissait avoir atteint son terme.

— Je trouve ça inutile.

Confronté à l'honnêteté du critique, l'industriel modifia son expression du tout au tout. Le sourire de publicité pour dentifrice qu'il arborait jusque là s'évanouit pour céder la place à un rictus de suffisance. De là où il se tenait, le journaliste pouvait presque entendre ses molaires grincer.

— Ton canard ne peut pas passer à côté d'un tel scoop… Tu es le premier à voir le spot. Ça va rendre les gens fous, ils le diffuseront en boucle et les nanodouches seront un des plus grands succès de l'année !

Fleischer secoua la tête.

— D'ordinaire, c'est moi qui décide de ce genre de choses.

L'industriel voulut répondre, mais se contenta de bouillir intérieurement. Le vieil homme n'avait pas tort : son avis était l'opinion de référence en la matière et sa net-page était l'une des plus consultées du réseau. De fait, un article de Zack Fleischer pouvait aussi bien générer des fortunes que frapper de banqueroute les entreprises décevantes : le dernier papier du barbu au sujet d'Apple avait répandu une panique qui s'était soldée par un krach boursier, manquant de provoquer la faillite de la firme centenaire de Cupertino. Ceux qui subissaient les foudres de Fleischer étaient pour ainsi dire condamnés au peloton d'exécution.

— Tu dois parler de notre produit, Zack ! s'énerva Trickstor.

— Tu as ta pub pour ça, non ?

Son interlocuteur serra les poings. S'il supportait mal quelque chose chez le vénérable journaliste, c'était bien sa condescendance. Jusqu'ici, il avait réussi à garder sa langue dans sa poche, mais il était sur le point de craquer.

— Tu ne peux pas nous faire ça, gronda l'homme d'affaires. Tu es l'un de nos plus fidèles partenaires et je…

— « Partenaire » ? Je ne suis le partenaire de personne. Ma fiche de paie indique que je suis journaliste. L'impartialité est ma seule règle.

Trickstor jeta un regard par-dessus son épaule et releva sa manche. Au-dessus de son gant, le bracelet en cuir d'une montre aux lignes délicieusement surannées cerclait son poignet. Du bout des doigts, il tourna le cadran et fit apparaître un faisceau holographique dans lequel s'afficha une somme d'argent.

— Tu n'as qu'à dire combien, Zack.

Décontenancé, Fleischer croisa les bras. Ce n'était pas la première fois qu'on essayait de le soudoyer en échange d'une critique, bien entendu, mais que l'offre émane de Trickstor, un créateur reconnu pour sa qualité et apprécié du public, le chagrinait un peu.

— Tu me déçois, Kohl.

L'homme tourna d'un cran supplémentaire le cadran de sa montre et le montant s'incrémenta d'un zéro. Pour tout dire, le chroniqueur commençait à éprouver un peu de pitié.

— Je peux encore manipuler cette roue, Zack, et je le ferai jusqu'à ce que tu acceptes.

Le journaliste soupira.

— Tu sais quoi ? Je comptais, par sympathie, passer ton invention sous silence. Mais considérant le caractère insultant et réitéré de ta proposition, je crois que je vais me fendre d'un papier incendiaire.

L'industriel, rouge comme une écrevisse, pâlit soudain tellement qu'il manqua de disparaître.

— Mais… mais… pourqu-quoi ?

— Je n'ai jamais été dans le camp des gentils. Ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer.

Le critique frotta ses doigts l'un contre l'autre et transforma ses lunettes de vue en une barrière impénétrable. Il tourna le dos à l'homme d’affaires et quitta son stand sans rien ajouter. Dans le brouhaha de la foule qui fourmillait dans les allées du salon, Zack Fleischer entendit Trickstor l'agonir d'injures. Il rentra la tête dans les épaules, accéléra le pas et disparut dans le ventre de la marée humaine.

 

Tard dans la soirée, le critique finit par atteindre la porte de son appartement. Une grande fatigue pesait sur ses épaules. La journée avait été un peu trop longue, et si les précédentes éditions de la X-Conférence lui avaient toujours offert quelque raison de se réjouir, cette dernière l'avait profondément déçu. À part le pamphlet injurieux qu'il avait promis à Trickstor, il n'avait rien trouvé de valable à se mettre sous la dent.

Le vieux journaliste avait écumé les allées du petit matin jusqu'à la fermeture sans rien cacher de son irritation, et était passé d'une entreprise de nanomachines à l'autre sans qu'aucune véritable nouveauté ne lui saute aux yeux. Depuis que quarante ans plus tôt, Samuel Grünmann et sa fille Gail avaient trouvé le moyen d'intégrer des processeurs de la taille d'un grain de poussière à des machines guère plus grandes, l'industrie s'était toute entière engouffrée dans le créneau, au risque de délaisser les autres branches de la robotique. Fleischer, alors journaliste confirmé, mais pas encore légendaire, avait largement contribué à démocratiser le concept de nanotechnologie auprès du public. Jusqu'à sa mort, Samuel Grünmann était resté un excellent ami, ou tout du moins une connaissance pas démesurément ennuyeuse, car Zack n'était pas du genre à se faire des amis dans la profession, ni à se faire des amis tout court. Le vieil homme se souvenait avec émotion de la première fois qu'il avait évoqué les mécanismes de propulsion miniaturisés, qui permettaient aux particules intelligentes de se mouvoir dans l'air selon une volonté programmée et de se constituer en nuages capables de mémoriser des structures. On avait d'abord utilisé les nanomachines pour diagnostiquer des maladies ou pour reproduire des objets du quotidien, avant de les incorporer dans à peu près tout ce qu'on pouvait imaginer. Les robots qui l'avaient tant fait rêver plus jeune s'étaient alors dilués dans le champ des possibles, quand la technologie avait décidé de prendre le contrepied de la science-fiction en se faisant plus discrète. La plupart des appareils étaient aujourd'hui invisibles à l'œil nu. En fonction des modes, les interfaces ressemblaient davantage à des antiquités des siècles passés qu'à des instruments de modernité. Le journaliste avait, à sa manière, contribué à ce que ce monde devienne ce qu'il était. Peut-être était-ce pour cette raison qu'il se trainait cette réputation d´irascible ronchon aigri ?

Fleischer effleura la surface tactile de sa porte d'entrée. Les nanomachines de son index envoyèrent un signal à la serrure, qui se déverrouilla dans un claquement sec. Il poussa le battant. Le vestibule s'illumina tandis que la porte se refermait et diluait son opacité. Le vieil homme avait reçu tellement de menaces ces dernières années qu'il n'était tranquille que lorsqu'il pouvait voir ce qui se passait de l'autre côté. Grâce à l'agencement des micropuces, la lumière ne filtrait que dans un sens quand il enclenchait cette configuration.

Il se déchaussa, laissa ses baskets regagner leur compartiment et glissa son manteau à travers la fente de l'armoire-pressing. Les volets se refermèrent dans un chuintement de vapeur assorti d'un délicat effluve de vanille.

Le pas lourd, il traîna des pieds jusqu’à la cuisine et commanda au four un bol de muesli. Dix secondes plus tard, le couvercle pivota sur son axe et lui présenta une assiette creuse en argile imprimée remplie d'un appétissant mélange de céréales et de fruits secs. Son diagnostic médical personnalisé avait été on ne peut plus clair : le soir, pas d'excès, seulement des fibres et des laitages. Il farfouilla dans un tiroir où il trouva une cuillère récemment imprimée qu'il n'avait pas encore recyclée, plus par agacement que par paresse. Cette manie de synthétiser le moindre ustensile grâce aux imprimantes 3D avait fini par l'irriter, comme beaucoup d'autres choses. Il s'empara du couvert et le planta dans la mixture. La cuillère demeura droite comme un piquet et tremblota tandis qu'il refermait le meuble.

Son regard glissa sur un couteau de cuisine. Il posa le bol sur le plan de travail et empoigna le manche. C'était un bel objet, forgé dans un acier sombre, à la lame aiguisée comme celle d'un rasoir. Autrefois, les couteaux servaient à faire la cuisine. Aujourd'hui, tout était synthétisable en nano-impression 3D et plus personne ne se donnait la peine de préparer à dîner. Au moins avait-on résolu le problème de la faim dans le monde… mais les journées étaient tout de même moins remplies qu'avant. Et dire qu'il était né à une époque où les gens communiquaient encore avec des appareils qu'ils tenaient dans leur main.

La lame du couteau scintilla à la lumière du plafonnier. La perpétuelle reconstruction de sa cornée lui permettait d'apprécier le plus petit détail du métal, la moindre vaguelette irisée de sa texture damassée. Un siècle plus tôt, l'objet aurait encore fait une arme redoutable.

Comme pour prendre le destin de vitesse, Fleischer posa sa main sur la table et fit valser la pointe du couteau vers le bas avant de la projeter sur sa paume. Les nanomachines qui grouillaient à la surface du métal tordirent la pointe en un tournemain et dévièrent sa trajectoire. Le rire sardonique du journaliste se termina en quinte de toux. Il n'y avait même plus moyen de se faire mal, dans ce foutu siècle. Il jeta la lame tordue dans son tiroir. Le temps qu'il le referme, le couteau avait déjà repris sa forme originelle.

Il s'installa dans le canapé du salon et laissa le siège lui masser les cervicales en même temps qu'il analysait son taux de cholestérol. D'un grattement sur l'avant-bras, le journaliste rétablit les communications de son interface. Un écran plus fin qu'un cheveu se matérialisa au milieu du salon pour lui présenter tous les messages auxquels il n'avait pas répondu. Une bonne moitié d'entre eux provenait de Trickstor, de ses avocats, de ses assistants et de son conseil d'administration. Les autres émanaient des constructeurs qu'il avait croisés à la convention un peu plus tôt : un ramassis de publicités, de communiqués de presse, de dossiers techniques et de sabir technologique.

Effacer, gronda-t-il.

L'écran disparut en même temps que les haut-parleurs diffusaient un délicieux bruit de papier froissé. Cet aimable et archaïque skeuomorphisme lui tirait toujours un sourire. Cela faisait vingt ans qu'il ne lisait plus les textings qui lui étaient adressés : trop de pression, trop de blabla publicitaire et pas assez d'informations exploitables.

Une alerte lui indiqua que l'analyse était terminée. L'accoudoir du meuble afficha ses résultats. Ils étaient plutôt bons.

Dans son oreille, une mélodie tintinnabula. Il appliqua son pouce droit sur son auriculaire. L'image du rédacteur en chef s'imprima en relief sur le tapis du salon.

Quoi de neuf, Zack ? demanda le jeune homme.

Fleischer sourit. Les relations qu'il entretenait avec son nouveau supérieur hiérarchique avaient un petit goût d'ambiguïté qui n'était pas pour lui déplaire.

— Monsieur Fleischer, corrigea le journaliste.

Depuis la mort du précédent directeur de la publication — la seule véritable nouvelle qui ait réussi à l'attrister cette année —, le gamin faisait office de pantin en attendant une solution pérenne au regard des investisseurs. Le môme n'était pas méchant — il était même plutôt jovial et passait une grande partie de ses journées à s'excuser d'être le chef —, mais cela n'avait jamais empêché Fleischer de s'amuser à ses dépens. Le visage du rédacteur s'empourpra, se confondant avec les motifs du tapis.

Sérieusement, est-ce qu'on ne pourrait pas dépasser un peu ce truc du maître et de l'élève ? soupira son interlocuteur.

— Je plaisantais, Hector. Il n'y a rien de neuf. Tout est comme moi : vieux.

Ils échangèrent quelques banalités à propos de la X-Conférence et balayèrent ensemble quelques sujets potentiels. À part les bacs à fleurs nanoassistés et quelques prototypes de vêtements intelligents capables de travailler en symbiose avec les organismes artificiels implantés dans les corps humains et de muscler leurs hôtes sans effort, il n'y avait rien de très stimulant à chroniquer.

Je te le dis tout en sachant que tu dois déjà être au courant, mais Trickstor a appelé. Plusieurs fois. Il est furieux, Zack. Il nous traînera devant les tribunaux si tu publies quoi que ce soit d'injurieux.

Un frisson de satisfaction réchauffa les vieux os de Fleischer.

— Une fois le papier sorti, il n'aura plus assez d'argent pour se payer un avocat.

Le directeur oscillait entre amusement et inquiétude : il n'avait aucun moyen d'empêcher son journaliste star de publier ses chroniques, mais s'étonnait toujours de son agressivité instinctive. En vérité, s'il n'avait pas été si important, il se serait bien passé de ses services. Mais Fleischer était une valeur sûre que les lecteurs adoraient détester.

Fais en ton âme et conscience.

— Je vais l'assassiner. Est-ce que cet imbécile t'a raconté comment il m'a insulté, tout ça parce que je ne m'extasiais pas sur sa publicité porno ?

Le jeune homme haussa les épaules.

Tu as peut-être simplement besoin de vacances ?

— De vacances ? Tu me prends pour un novice ?

Je dis juste que ton jugement réputé impartial a peut-être les batteries à plat et qu'il serait bon de prendre du recul.

— C'est la plus belle connerie que j'ai entendue aujourd'hui. Si ça ne te fait rien, je vais arrêter cette conversation, à défaut du reste.

Zack, je…

L'image du rédacteur en chef s'écroula sur elle-même comme un château de cartes. Le tapis avait repris son apparence originelle.

Le vieil homme engloutit son bol de muesli et laissa les machines s'occuper de son hygiène dentaire pendant sa traditionnelle séance de méditation sur les toilettes. On avait beau inventer toutes sortes de choses, on n'avait pas encore trouvé le moyen de ne pas déféquer au moins une fois par jour. L'ironie de la nécessité ne manquait jamais d'amuser le journaliste.

Fleischer tira la chasse d'eau, quitta la salle de bain et alla s'assoir au bord de son lit intelligent. Il se frotta l'intérieur de la paume gauche et expira, jusqu'à ce que ses poumons se vident. Un nuage de nanomachines sortit de ses narines, voleta en une longue procession et tourbillonna en position stationnaire au-dessus de son oreiller. Un compartiment dissimulé dans le matelas s'ouvrit. Sur un petit socle y trônaient deux pilules : une fendue en deux, dont les hémisphères gisaient séparément, et une fermée. Il laissa l'essaim informatique regagner l'intérieur de la capsule vide et vérifia que la diode de mise en charge s'était bien activée. Les microrobots devaient être rechargés toutes les vingt-quatre heures pour fonctionner à plein régime. Si un ingénieur inventait un procédé d'auto-alimentation, nul doute que Zack lui aurait consacré un article élogieux.

D'une main tremblante, il s'empara de la seconde pilule et la plaça dans sa paume. Cet instant de flottement entre deux prises lui flanquait toujours la chair de poule. Même s'il en était venu à détester la bêtise des nanomachines, celles-ci étaient tout de même d'un confortable secours, au point que le laps de temps — pourtant très court — durant lequel son corps était débarrassé de toute ingérence technique lui faisait quelquefois tourner la tête. Le vertige du risque, voilà ce que c'était.

Il rejeta la tête en arrière et goba la seconde pilule. Aussitôt, une flottille ragaillardie de nanomachines nocturnes s'empara de chaque recoin de son anatomie. Cette nuit, elles termineraient de travailler sur son cœur, qui lors des précédentes analyses avait montré quelques signes de faiblesse. Si la technologie ne permettait pas encore de stopper le vieillissement, elle offrait néanmoins la possibilité de le freiner : vivre centenaire était désormais moins une exception qu'une convention sociale. Et dire qu'il avait entendu que dans certaines écoles, des gosses imbéciles s'amusaient à se provoquer des arrêts cardiaques juste pour le plaisir de se faire ramener à la vie par les nanomachines…

Le sommeil l'entraîna sur la piste de mondes moins idiots et plus simples. Mais la lassitude qui l'avait saisi la veille ne s'était pas dissipée lorsqu'il se réveilla cinq heures plus tard. Quelque chose n'allait pas.

Le vieil homme ordonna aux machines d'appeler le rédacteur en chef. Le gamin décrocha d'une voix ensommeillée qui vibra dans les draps.

— Hector ? J'ai réfléchi. J'ai effectivement besoin de vacances.

Un silence ponctua la conversation.

— Tu m'as entendu ?

De nouveau, un long silence, si bien que le journaliste crut avoir perdu la ligne.

Okay. Combien de temps ? finit par répondre son interlocuteur.

Un rictus barra le visage du critique. La proposition de la veille n'avait en réalité rien eu que de très rhétorique, et jamais le jeune directeur ne s'était attendu à ce que le grand Zack Fleischer accepte de prendre un congé pour surmenage. Mais à vouloir surjouer l'empathie, le responsable de la publication s'était emmêlé les pieds dans son propre filet.

— Deux semaines. Peut-être trois.

Trois semaines ? s'indigna l'autre avant de se rasséréner. Écoute, fais au mieux. Reviens quand tu seras remis sur pieds. Tu restes joignable, bien sûr.

— Bien sûr, répéta Zack Fleischer par réflexe.

Il raccrocha, s'assit au bord du matelas, tapota sa paume et expira : le nuage de nanomachines regagna son compartiment dans une nouvelle pilule vide. Le journaliste s'empara de la seconde capsule et la dévisagea comme une bête curieuse. Il hésita un instant, la porta à sa bouche, avant de se raviser et de la poser sur son genou.

— J'ai besoin de nouveauté, pensa-t-il à haute voix.

Il rangea le microcontainer dans la poche de son pyjama et prit le chemin du dressing. Il avait une valise à boucler.

 

Madurai avait les pieds dans l'eau. La ville, autrefois située à plus de soixante-dix kilomètres des côtes, avait petit à petit été grignotée par l'océan Indien, en conséquence de quoi la baie du Bengale s'était considérablement élargie et le temps de traversée pour relier la péninsule à Madagascar s'était allongé d'autant. Le réchauffement climatique s'était clairement fait en faveur des mers, mais Zack Fleisher n'aurait pas vu de meilleure conclusion pour son périple en Inde.

Après avoir atterri vingt jours plus tôt à Shimla, au pied de l'Himalaya, il avait rallié New Delhi en bus à suspension, pris le monorail jusqu'à Nagpur où il était resté quelques jours pour admirer les temples, puis Hyderabad et sa formidable citadelle du Golconda, dont les pierres s'étendaient sur des kilomètres et résistaient au temps comme aux touristes depuis des siècles. Enfin, il avait fait du stop jusqu'à Bangalore, où il avait séjourné une semaine dans un Ashram pour faire le plein d'énergies positives, avant de gagner Madurai. Il avait traversé le pays du Nord au Sud : dans deux heures, il emprunterait le bateau pour voguer vers Madagascar, d'où il reprendrait l'avion après avoir effectué le tour de l'île.

Le critique consulta sa montre. Il lui restait encore un peu de temps. Il posa ses mains sur la rambarde et se pencha sur l'abîme. Du sommet de la plus haute tour du Temple de Mînâkshî, on avait une vue imprenable sur le nouvel estuaire du fleuve Vaigai et sur les quartiers anciens qui n'avaient pas encore été engloutis. Pour le reste, de l'autre côté du panorama, quelques faîtes d'immeubles crevaient encore la mer. Ses vagues s'écrasaient contre des murs autrefois accessibles aux seuls oiseaux et aux nettoyeurs de vitres. Le sanctuaire lui-même était à moitié sous les eaux : on accédait aux plus hautes tours dans des canots à rames, manœuvrés par des guides plus ou moins experts et aux tarifs plus ou moins prohibitifs. L'édifice demeurait néanmoins un haut lieu de pèlerinage pour la civilisation tamoule et les fidèles n'avaient jamais cessé de se presser dans ses bassins pour s'y purifier. D'après une légende, des écrivains des quatre coins du pays venaient jadis ici pour éprouver la qualité de leurs œuvres : si le livre coulait une fois posé à la surface de l'eau, il était considéré comme indigne d'intérêt. La salinité des océans s'était considérablement aggravée au cours du dernier siècle : n'importe quel livre se serait maintenu hors de l'eau aujourd'hui, ce qui ne signifiait pas que leur contenu s'était amélioré.

Ces vacances avaient considérablement ragaillardi Fleischer. Non seulement il n'avait pas utilisé ses nanomachines une seule fois, mais assez vite, il n'y avait même plus prêté attention. Les capsules étaient demeurées au fond de sa poche, à portée de main en cas d'urgence, rangée dans une petite boîte étanche aux faces tendues de cuir. Les locaux, qui se contentaient de simples implants cornéens et d'interfaces holographiques basiques, ne semblaient pas se porter plus mal que les autres. Un peu de simplicité n'avait jamais blessé personne.

Il quitta les statues qui ornaient le sommet du gopuram et descendit les marches de son promontoire jusqu'au quai d'embarquement, où l'attendait son guide. La Salle des Mille Piliers avait malheureusement été engloutie des années plus tôt. Il n'avait plus le temps de louer une tenue de plongée, pas plus que l'envie ni la santé. Tant pis. Il mourrait sans avoir admiré toutes les merveilles de l'Inde.

Le critique repassa brièvement à l'hôtel pour ramasser sa valise et commanda une auto sonique pour l'emmener jusqu'au port. Traverser les fourmilières urbaines à l'intérieur de ces minuscules véhicules branlants qui slalomaient à toute vitesse entre les voitures lui manquerait, sans nul doute.

Le ferry était déjà à quai lorsque le chauffeur le déposa sur la rive. Fleischer lui donna un généreux pourboire — de toute façon, il devait se débarrasser de sa petite monnaie — et gagna le poste-frontière. On lui posa les questions d'usage avant de le faire monter à bord. Les investigations étaient souvent bien plus motivées par la curiosité que par une quelconque nécessité administrative.

Le critique laissa sa valise en consigne et grimpa sur le pont supérieur pour mieux profiter de la vue. La traversée durerait six heures, peut-être un peu plus si le vent jouait les trouble-fêtes : il aurait encore le temps de se brûler la langue avec les sauces pimentées du restaurant du ferry.

Accoudé au garde-fou, Fleischer observa d'un œil amusé les derniers passagers remonter la passerelle et s'engouffrer dans les entrailles du navire. Une fois que tout le monde fut à bord, un mousse fit un signe de la main à deux hommes restés sur le quai. Ces derniers hochèrent la tête d'une façon qui ne voulait dire ni oui ni non et ouvrirent les portes d'une camionnette, d'où ils tirèrent un cercueil. Les hommes hissèrent la sinistre boîte sur leurs épaules et empruntèrent à leur tour la passerelle pour déposer leur cargaison sur le pont du ferry. Des employés de la compagnie maritime sanglèrent la bière sous les canots de sauvetage, à l'abri des regards indiscrets, et allumèrent une cigarette en échangeant des plaisanteries. Si l'Inde était en majorité peuplée d'hindouistes et de musulmans — les premiers pratiquant la crémation, les seconds enterrant leurs morts avant le coucher du soleil —, quelques poches de résistance chrétienne subsistaient dans le Sud, principalement dans les villes colonisées jadis par les Européens. Zack haussa les épaules. Un original tenait sans doute à être inhumé sur la terre de ses ancêtres.

Les sifflets stridulèrent et le bateau s'ébranla. Le journaliste crispa ses doigts sur la barrière et laissa le vent lui gifler le visage. Madurai s'éloigna progressivement. Le ferry prit de la vitesse et fila entre les immeubles aux bases englouties, au sommet desquels des essaims de mouettes manifestaient bruyamment leur joie. Le vieil homme salua une dernière fois l'Inde d'un geste amical.

— À bientôt, ma vieille.

Il respira l'air du large encore quelques instants, puis, avant qu'un oiseau ne lui défèque sur l'épaule, tourna le dos à l'océan et se dirigea vers la cantine.

 

Zack, la tête penchée sur l'épaule dans une position inconfortable, cala ses fesses dans le siège thermoformé pour y digérer son repas. La plateforme, située à la poupe du navire, était à l'abri du vent. Il refusa poliment — et pour la troisième fois — le fresh lime soda que le barman lui proposait et ferma les paupières pour se laisser bercer par le remugle des vagues et le chuchotement de l'eau contre les flancs du bateau. Une sieste serait la bienvenue.

Le sommeil s'apprêtait à s'emparer de lui quand une violente secousse ébranla le ferry. Des cris de panique s'élevèrent depuis les ponts supérieurs, bientôt suivis d'un hurlement de métal déchiré. D'un bond, le journaliste alla se pencher par-dessus le bastingage. Les moteurs du bateau s'étaient éteints. L'embarcation, immobilisée en plein milieu de l'océan, avait été stoppée dans sa course par une main invisible.

— Qu'est-ce que c'est que ce put…

Avant que le critique n'ait le temps d'insulter la Terre entière, une seconde secousse, plus violente celle-ci, fit chavirer l'édifice sur le côté. Le bateau se pencha à quarante-cinq degrés, projetant à l'eau une poignée de passagers terrifiés. Les haut-parleurs fixés au ruban adhésif le long des coursives crépitèrent : le personnel de bord hurlait des consignes d'alerte en tamoul. Zack n'avait pas besoin de connaître la langue pour comprendre que le bateau allait sombrer : s'il en jugeait à la panique qui venait de s'emparer des voyageurs, hommes, femmes, enfants et vieillards confondus, l'évacuation était imminente. Avant de se précipiter vers l'escalier, il jeta un regard par-dessus son épaule : ils se trouvaient littéralement au milieu de l'océan.

Pris dans la bousculade, le journaliste lutta contre la foule qui se pressait sur le pont principal et le poussait de tous côtés. À la mode indienne, le bateau, sans doute construit pour n'accueillir qu'une centaine de passagers, en transportait bien le double : il n'y aurait pas de place pour tout le monde dans les canots de sauvetage. Pris d'une soudaine frénésie de vivre, le critique chahuta une vieille femme et se précipita en direction de la première barque qu'il croisa. La misérable embarcation grouillait déjà d'une foule gémissante. Il empoigna un homme, le poussa à l'eau et voulut grimper à sa place, mais la foule le rejeta en l'invectivant. Un violent coup sur le crâne lui fit danser des étoiles devant les yeux. Sa vision s'assombrit, tandis qu'un liquide chaud et gluant lui coulait sur l'oreille. Les cris redoublèrent d'intensité. Son cœur battait dans ses tempes. L'eau avait atteint le pont supérieur.

Il remonta vers la proue dans l'espoir qu'un secours d'ordre divin le sauve, lui, l'homme blanc, l'Européen à la mutuelle en béton et aux multiples cartes de crédit, mais il ne trouva qu'une poignée de marins dépités qui luttaient avec de minuscules seaux pour écoper tout l'océan.

Fleischer fit demi-tour. Il lui semblait que ses jambes étaient plus lourdes que de la pierre. Dans sa confusion, il n'avait même pas remarqué que l'eau lui arrivait désormais aux cuisses. Son regard se troubla. Il s'accrocha à un anneau d'arrimage le temps de recouvrer l'équilibre. Les cris s'éloignaient maintenant. Les sirènes du navire lançaient des appels de détresse. Un matelot visa le ciel avec un pistolet à fusées. Il appuya sur la détente, mais le projectile ne décolla pas.

Fleischer tourna la tête, en quête d'une solution qui ne se montrait pas. Les embarcations pneumatiques étaient parties sans lui et le ferry s'enfonçait vers les abysses. Il ne pouvait pas mourir, pas de cette façon, pas à cet âge, pas ici non plus. L'eau lui arrivait maintenant à la taille. Dans une minute au plus, l'océan engloutirait le bateau dans sa gueule vorace.

Une idée saugrenue lui traversa l'esprit.

Lancé dans une course contre la montre, le journaliste lutta contre le bouillon qui ralentissait sa marche et regagna la plateforme où avaient été amarrés les canots de sauvetage. Là, il plongea la tête sous l'eau : le cercueil était toujours arrimé au bastingage. Il n'avait plus le temps d'éprouver des remords.

En deux submersions, il délia les sangles et libéra le sarcophage. Mal fermée, la boîte s'était remplie d'eau et ne voulait plus remonter. Il étouffa un juron et s'acharna sur le couvercle. Les clous qui maintenaient le panneau de bois sur la bière cédèrent, et le cadavre d'un vieil homme pâle flotta à la surface. Fleischer hurla, sentit la nausée le gagner, mais serra les dents et s'appuya de toutes ses forces contre le plancher pour hisser le cercueil désormais vide.

Le chroniqueur usa de ses dernières forces pour grimper dans le sarcophage et donna un grand coup de pied dans l'un des piliers du ferry pour se propulser en avant. À bout de force, il trouva pourtant l'énergie de se coucher dans la boîte et de pagayer avec ses mains pour s'éloigner du vortex. Sans surprise, le bateau acheva son lent naufrage dans un geyser de bulles et disparut aux yeux du monde.

Les canots de sauvetage étaient partis dans la direction opposée. À deux doigts de l'évanouissement, Fleischer se redressa dans son embarcation et fit de grands gestes en direction des rescapés.

— Hé ! Revenez !

Des rires ponctués de sanglots traversèrent la distance qui le séparait du groupe. Ils étaient déjà loin.

— Merde ! Bande d'enf…

Le journaliste perdit l'équilibre et tomba dans l'eau : il vit alors que le ferry s'était encastré dans le toit d'un gratte-ciel englouti dont les fondations engluées d'algues reposaient majestueusement au fond de l'océan. L'épave dérivait en direction d'un centre-ville réduit au silence depuis longtemps, où s'égayaient quelques bancs de poissons.

Hors de souffle, il battit des pieds pour remonter à la surface et s'agrippa de toutes ses forces au cercueil. Heureusement pour lui, son canot de fortune n'avait pas chaviré. Convoquant ses dernières ressources, il se hissa dans la bière et retomba lourdement sur le fond en bois.

Tandis que le cercueil dérivait, l'emportant loin d'ici au gré des vagues et du courant, il adressa une prière silencieuse à Shiva et espéra que le sarcophage avait été bien cloué.

 

Allongé dans le cercueil, Fleischer dévisageait le ciel. La mer était calme pour l'instant. Son embarcation était sommaire : si une tempête se levait, il ne tiendra pas deux minutes face à la colère des éléments. Avec un peu de chance, les secours ne tarderaient pas à lui mettre la main dessus… car les équipes de sauvetage allaient arriver d'un instant à l'autre, cela ne faisait aucun doute. En tant que célébrité et seul européen à bord, on débloquerait des moyens pharaoniques pour le retrouver. Il n'avait pas à s'en faire.

Il regarda sa montre. Le cadran s'était fendu, sans doute en conséquence d'un choc. Le processeur avait pris l'eau. Il tâcha de se calmer et compta dans sa tête jusqu'à soixante, égrena cinq longues minutes avant de perdre le fil et de se replonger dans ses pensées atemporelles. Pourvu que les garde-côtes aient entendu les appels de détresse. Le navire était-il seulement équipé d'une radio ?

Les bras le long des cuisses, les jambes immobiles pour ne pas déséquilibrer la coquille de noix, Fleischer sentit ses épaules s'engourdir. Avec précaution, il tendit les mains vers l'azur et délassa ses articulations. Son corps lui faisait mal. Il était vieux, fatigué, ankylosé, et l'eau de mer lui avait desséché les lèvres. Il avait soif. Quel idiot. Il n'aurait jamais dû refuser ce fichu fresh lime soda.

Reprenant sa position initiale, sa main rencontra un obstacle. Le tissu de son pantalon détrempé s'était plaqué contre la boîte de pilules qui renfermait les nanomachines.

Une exaltation brûlante lui enflamma la poitrine. Le journaliste se redressa avec précaution, tira l'étui de sa poche et l'entrouvrit : le container étanche avait préservé les perles de technologie de l'humidité et de la chaleur. Un éclat de rire monta en éruption des tréfonds de son ventre et jaillit à travers ses lèvres craquelées. Le monde était un endroit dangereux, excepté lorsqu'on emportait sa propre bouée de sauvetage avec soi.

L'homme fit de son mieux pour ne pas trembler en ouvrant le précieux réceptacle. Grâce aux nanomachines, il pourrait appeler la côte, voire même entrer en contact avec sa compagnie d'assurance. Il pourrait également demander aux appareils de dessaler un peu d'eau au creux de ses mains en coupe, ce qui lui permettrait d'échapper à la soif, à défaut de combler sa faim. Le déjeuner avait été copieux, ce qui pour l'heure le consolait d'avoir eu la bêtise de se moquer de la douche de Trickstor. À bien y réfléchir, c'était à cause de cette histoire qu'il avait eu envie de partir à l'aventure.

Il pressa le senseur tactile sur le côté de l'étui, pinça la pilule de ses doigts gourds et la porta à ses lèvres. Il ferma les paupières, rassuré de ne pas avoir laissé échapper le précieux véhicule dans l'eau, et s'allongea dans le cercueil en attendant l'activation. Récupérant ses routines, il compta jusqu'à dix et expira longuement.

Le journaliste chercha du regard le nuage de nanomachines. Aucune brume ne dansait devant ses yeux. Il souffla une seconde fois, sans plus de succès. Une pierre d'angoisse lui lesta les tripes. Il leva la boîte à hauteur de son visage et inspecta le panneau de contrôle. La diode de charge n'était ni rouge ni verte : juste éteinte. Les nanomachines, qui n'avaient pas été alimentées depuis des jours, tapissaient désormais son estomac, aussi inertes qu'inutiles.

Zack Fleischer se sentit dériver vers la panique, mais maîtrisa son impatience. D'un geste las, il laissa chuter l'étui dans l'eau. Un clapotis à peine audible salua son départ vers les fonds marins. Ses lèvres lui faisaient mal, tout comme le reste, mais un sourire illumina son visage alors qu'il plaquait ses mains contre les parois du cercueil. L'ironie était tellement flagrante qu'il ne pouvait que tirer son chapeau à l'univers.

Une franche hilarité lui secoua la poitrine. Cela faisait des années qu'il n'avait pas ressenti une quelconque douleur. La sensation était moins désagréable que dans son souvenir. En réponse à son éclat de voix, une mouette s'esclaffa dans le lointain.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©