La mort du roman, ou les dernières heures d’une préhistoire de la fiction (?)

Il se passe quelque chose d’étrange : je ne me sens plus capable d’écrire des romans. Ou plutôt ce n’est pas tant que je ne m’en sens plus capable, mais je n’en saisis plus le sens. Cette question – celle du sens – me travaille depuis longtemps. Je ne voudrais pas jouer les vieux cons, mais j’ai connu un monde sans internet. Et même si chaque génération se sent déphasée par rapport à la suivante, je crois pouvoir dire sans trop me tromper que cette fois, c’est vrai : il y a eu un avant et un après. On ne reviendra pas en arrière. Les choses ont trop changé. Comment vous expliquer… ? J’ai presque la sensation de vivre les dernières heures d’une sorte de préhistoire de la fiction. Vous voyez ? Non, bon, c’est normal.

D’abord, nous avons changé. L’interconnexion des savoirs et leur partage permanent nous ont fait évoluer, ce n’est pas le premier article dans lequel j’évoque ce sujet, et nos cerveaux ont littéralement été défragmentés durant ces dix dernières années. Désormais nous sommes partout et nulle part à la fois, et nous apprenons ce que nous mettions autrefois un an à apprendre en  quelques minutes. Mieux, nous n’avons même plus besoin de l’apprendre. Le livre n’a pas échappé à cette évolution. Nous sommes de plus en plus nombreux à écrire de bonnes histoires, en fait nous savons presque intrinsèquement comment fonctionne une bonne dramaturgie : exposés depuis l’enfance à une quantité de fiction titanesque, nous avons intégré ses mécanismes comme une seconde nature. Ajoutez à cela la facilité de partage et de diffusion qu’a apporté internet, et vous obtenez un constat : raconter une histoire n’est plus un talent, mais une simple qualité comme une autre, un savoir-faire intégré de façon quasi inconsciente.

Dans ce contexte, nous sommes nombreux à écrire des histoires – certains disent trop, d’autres pas encore assez, et je me situerais pour ma part plutôt dans la seconde catégorie. Nous sommes devenus des homo narrativus, et il est normal que le phénomène aille crescendo. Et que le vertige nous saisisse.

Au vu de ce que je constate autour de moi, je crois plusieurs choses.

D’abord, je crois que le roman en tant que forme d’expression « royale » va disparaître. Bien sûr, le roman ne disparaîtra pas, pas plus que le cinéma n’a éclipsé le théâtre ou que la sculpture a été évincée par la photographie. Néanmoins, le roman se cantonnera à un public d’amateurs éclairés et avertis (c’est déjà plus ou moins le cas, hors bestsellers). On continuera de l’apprécier en comité restreint, ce qui mènera nécessairement à ce que le snobisme autour de cette forme « réservée aux puristes » gagne en puissance. Mais peu importe.

En effet, la situation actuelle est intenable : au regard du marché, trop de romans sont écrits. Il est matériellement impossible qu’ils soient tous édités, voire même simplement qu’ils soient tous lus. En conséquence, cette « matière première » devient trop bon marché pour espérer en tirer quoi que ce soit en tant qu’auteur. La rémunération symbolique joue pour beaucoup dans le fait que l’économie actuelle du livre ne se soit pas encore effondrée : beaucoup d’auteurs préfèrent ne pas être payés (ou préfèrent même carrément payer de leur poche) plutôt que de ne pas être édités. Passons les avances qui se réduisent à peau de chagrin – et pour cause, le roman ne fait plus recette : le fait d’être édité est en soi la rémunération la plus précieuse. Ajoutez à cela le fait que nos cerveaux ont été tellement transformés par les nouvelles formes de connexion et de sociabilité que nous ne disposons plus, sauf exceptions, de la concentration nécessaire pour nous enfiler une histoire de 600 pages (oui, je sais sauf toi, et toi aussi… j’utilise un « nous » de civilisation)… Bref, pénurie de la demande, explosion de l’offre… on coincera forcément à un moment.

Ce trop-plein, selon moi, mène à deux hypothèses : soit à la désintégration de l’offre (trop d’auteurs se décourageront, laissant mécaniquement leur place aux autres), soit à sa dissolution dans autre chose. J’ai une préférence pour la deuxième hypothèse, car j’imagine mal notre humanité cesser de raconter des histoires. Je pense simplement qu’elles passeront très vite par d’autres biais, et que nous entrons désormais dans un âge dont les fake news et autres deep fakes ne sont que les premiers symptômes : celui de la fiction permanente.

Comment est-ce que j’imagine l’âge de la fiction permanente ? D’abord, pendant sans doute un long moment, nous ne serons plus vraiment capables de distinguer la fiction du réel. Les mécanismes de détection des faux seront de plus en plus performants, mais la technique ira toujours plus vite. Aussi nous n’aurons sans doute pas d’autre choix que d’embrasser ce nouveau paradigme et de nous « fondre en fiction » comme d’autres entrent en religion. Ce que nous nommons aujourd’hui, parfois à tort, « réalité », deviendra une nuance personnelle. Nous aurons probablement chacun la nôtre, ou plutôt les nôtres, car les niveaux de réalité partagés deviendront nos nouveaux espaces de convivialité, d’interaction et de discussion. Nous pourrons tous et toutes contribuer à son élaboration, à sa scénarisation – même si l’on se doute que de grandes firmes proposeront des réalités toutes construites pour lesquelles le mot « écosystème » semblera avoir été écrit.

Aussi je crois que l’avenir de la fiction passera bientôt par l’abandon du support – ou plutôt son abandon aux puristes. L’homo narrativus baignera dans la fiction en permanence, s’inventera des maisons hantées pour se faire peur ou vivra dans la peau d’un aventurier galactique. Les moyens techniques lui permettront de discuter avec des personnages qui n’ont jamais existé. De nouer des amitiés avec des chatbots qui  seront plus précieuses que toutes celles que nous aurions pu avoir avec un être de chair et de sang. Visiter des temples imaginaires dans des rêves préprogrammés. Ce sera aussi sans doute, il ne faut pas se le cacher, un monde probablement assez solitaire. Mais avec la fin du travail annoncée, il faudra trouver de nouveaux sens à l’existence. Et l’expérience montre que le retour à la frugalité est rarement le chemin qu’empruntent les civilisations – peut-être à tort d’ailleurs.

Pour tout dire en un mot, je crois que paradoxalement, l’avenir de la fiction se situe dans la réalité. Et qu’il n’est jamais trop tôt pour s’y intéresser.

❤️

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Photo by Yiran Ding on Unsplash

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5 réflexions sur « La mort du roman, ou les dernières heures d’une préhistoire de la fiction (?) »

  1. Loin de me paraître « débile » comme tu le supposes sur twitter, ton texte traduit une interrogation que je partage - et j’imagine que nous sommes nombreux dans ce cas. Je ne sais pas si les changements dans notre rapport aux médias précipiteront la fin du roman… le livre et son format long ont survécu à bien des épreuves. Mais la façon dont nous racontons des histoires est susceptible de changer, c’est vrai. Et il est de notre ressort de faire en sorte de trouver de nouvelles façons de narrer, en adéquation avec notre temps. Pour qu’on lise encore, autrement.

  2. Tu aurais pu écrire la même chose avec l’arrivée du cinéma, puis de la télévision… Le roman a toujours eu ses adeptes qui ont toujours été une niche. La plupart des gens ne savaient même pas lire avant. Donc bon, ça a toujours été réservé à une certaine catégorie.

    On donne beaucoup trop d’importance à internet. On croit que ça bouleverse tout mais pas tant que ça. On annonçait la mort du livre il y a 10 ans. Ce n’est toujours pas le cas. Quant au nombre de romans, l’immense majorité est médiocre. Raconter une histoire, c’est une chose. Qu’elle soit bien racontée, avec du style et qu’elle ait un intérêt c’est autre chose.

  3. Intéressante réflexion. Je n’avais jamais réflechi à cette question et en lisant je me dis que c’est très vrai, qu’on diffuse la fiction dans le réel. Par contre, je pense que ce n’est pas nouveau. J’ai l’impression que l’être humain a toujours fait ça. Au travers de différentes croyances : est-ce que les légendes de korrigan (je suis bretonne 🙂 ) ne sont pas exactement ça ? Et pour l’athée que je suis, les dieux divers sont exactement ça.
    Du coup, ce serait juste la forme qui change et ça c’est plutôt normal.
    Je ne suis pas convaincue non plus par l’avènement d’un style de vie solitaire, branché à une virtualité réelle par l’intermédiaire d’écrans quelconques. Je pense qu’en parallèle de ça, se développe aussi des liens très concrets entre les gens, autour de question comme l’autonomie alimentaire ou la démocratie locale. Et que ces deux « univers » parallèles sont amenés à fusionner en un seul qui peut s’avérer intéressant.

  4. A mon sens, il ne s’agit pas d’une évolution nouvelle. La fiction, c’est déjà l’outil que nous utilisons pour percevoir la réalité, et ça l’a toujours été. Tout ce que nous avons à notre disposition pour comprendre le monde et l’humanité, ce sont les histoires et les règles de la narration. Du coup, je suis plus optimiste que toi: je pense que nous sommes armés pour affronter le déferlement de nouvelles manipulées et que, loin de devenir la norme, celles-ci nous apparaitront dans l’avenir comme des bidonnages grossiers et peu crédibles. Nous avons appris à arrêter de baisser la tête quand un train nous fonce dessus au cinéma, nous finirons bien par nous adapter aux réseaux également.

    Quant aux romans, ce ne sera qu’une forme de fiction parmi d’autres - mais c’est déjà le cas, après tout.

  5. Tout pareil que Julien Hirt. Certes, de nouvelles façon de fictionner apparaissent et vont continuer à le faire. Tant mieux, et vive Ozmocorp, mais pour vraiment dire ces temps où l’homme se retrouve face à sa possible disparition, ou au moins à un défi civilisationnel sans précédent, il me semble que le roman, genre qu’on aurait tort de limiter à un type de récit hérité du XIXe, mais dont les limites, au contraire, peuvent encore être repoussées jusqu’à inclure les nouvelles machines à fictionner, a son rôle à jouer, notamment par l’épopée, vers quoi l’aventure humaine n’a pas cessé d’aller.

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