Mondes ouverts, esprits fermés

Le second teaser du Star Wars version J.J. Abrams vient d’être dévoilée sur le net et, comme des millions d’autres fans de la saga, je me surprends à frissonner sur des plans où l’on devine à peine une esquisse d’action, où l’on entraperçoit une ombre et où l’on retrouve des visages familiers l’espace d’une minuscule seconde. Bref, je ne m’en cache pas, j’ai hâte de retrouver Star Wars à Noël. Si vous n’avez pas encore vu les deux teasers, les voici. 

(Le premier est quand même plus spectaculaire, je trouve, parce qu’il en dit moins : en somme, il est un condensé de l’univers Star Wars, un philtre d’archétypes.)

Passé le frisson initial, ces deux vidéos m’inspirent une petite réflexion sur les univers « ouverts ». Bien sûr, Star Wars est tout sauf un univers ouvert au sens légal du terme : la licence est sous bonne garde et quiconque voudrait s’approprier les personnages ou les lieux du Retour du Jedi ferait sans aucun doute face à une armée d’avocats au moins aussi féroces qu’un bataillon de Stormtroopers. N’empêche, Star Wars est un phénomène narratif qui dépasse largement les limites de la simple licence légale. Je veux dire, des gens dédient littéralement leur vie à cet univers : ils mangent Star Wars, dorment Star Wars, se marient Star Wars, en résumé vivent Star Wars. Ils se sont approprié cet écosystème, l’ont fait leur, ils s’en sont construit une maison, et sans aller jusqu’aux cosplays et autres conventions qui réunissent les fans de la première heure et les plus accros, on peut dire que nous avons tous en nous quelque chose de Tatooine.

J’aime à m’imaginer, dans une dizaine de siècles, que l’humanité du futur aura simplement retenu Star Wars du XXe siècle, comme nous avons retenu Tristan et Iseult du XIIe siècle : ce sera devenu une sorte de mythologie, une légende immémoriale. Ne rigolez pas, il y a de bonnes chances pour que ça arrive. Star Wars deviendra un mythe fondateur, j’en suis persuadé, et les enfants du XXXe siècle se raconteront encore des histoires de Jedis. Nous aurons tout fait pour. Comment ne pas rapprocher l’histoire de Luke et de Leïa des grandes mythologies fondatrices — Romus et Romulus de l’espace ?

Même si l’univers « légal » de Star Wars est aussi fermé qu’une boîte de sardine cadenassée par Houdini, je sais que cet enfermement n’aura qu’un temps : tous les ayants-droits iront un jour au paradis du copyright, où ils vivront de leurs dividendes jusqu’au Procès dernier. Et même si ce temps nous paraît encore lointain, les véritables fans de la saga n’ont pas attendu sa libération pour se l’approprier. Qui parmi vous ne s’est jamais battu au sabre laser entre amis avec un bâton ou un manche à balai, en bruitant à la bouche le ronflement sourd du faisceau lumineux ? Qui n’a jamais imité la respiration du terrible Darth Vader pour faire frissonner les enfants ? Mieux, qui ne s’est jamais imaginé dans la peau d’un Jedi, au manche d’un vieux X-Wing ? On s’est tous pris au jeu. Star Wars, que ses créateurs originels le veuillent ou non, appartient désormais à l’humanité tout entière. Ses fans s’en sont emparé.

Ce qui me semble particulièrement remarquable dans cette histoire, c’est de constater à quel point l’univers a pris le pas sur les créateurs. Bien sûr, on s’en remet toujours au vieux tonton George (Lucas) pour ce qui est des évangiles canoniques, par respect pour l’idée originale surtout, mais il faut bien avouer que depuis la seconde trilogie, ce n’est plus tellement de gaité de cœur. Sans aller jusqu’à dire que celle-ci était décevante (bon allez si, on le dit), on n’aurait pas été contre un peu moins de kitsch. Dans l’intervalle entre la première salve et la seconde, trop d’années se sont écoulées, trop d’imagination a été déversée, il fallait répondre à des attentes trop élevées et tonton s’est un peu planté. Pas grave, on ne lui en veut pas. Pour se consoler, il y avait toujours ces dizaines de romans, ces centaines de BD, ces fan-fictions par milliers sur le net… jusqu’à l’arrivée du prochain opus, celui de J.J. Abrams, dont on espère qu’il va faire revivre la franchise à son plus haut niveau. Mais c’est marrant comme l’auteur est finalement peu important dans tout cela : ce qui compte, c’est que l’univers vive, qu’il s’épanouisse, qu’il ne déçoive pas. Peu importe qu’il s’agisse du créateur de Lost qui s’y colle : que ce soit lui ou Groucho Marx n’y change pas grand-chose. Ce qu’il faut, c’est que le monde des Jedis vive.

Alors oui, ça m’énerve quand on empêche les gens de s’emparer d’un univers préexistant. Parce que quel plus beau cadeau pour un auteur que de voir des fans s’emparer de ses personnages, du monde qu’il a créé, d’y rédiger des histoires parallèles, quelquefois bonnes, d’autres fois affreuses, mais tant pis, l’énergie est là, l’amour aussi, et la vache ! qu’est-ce que c’est bon. Ça m’attriste quand je lis des auteurs s’offusquer des fan-fictions. Je respecte l’opinion, bien sûr, mais ça m’attriste. C’est une si belle manière de contaminer la conscience collective. Davantage de gens devraient placer leurs histoires en Creative Commons pour permettre ce genre d’emprunts, on devrait même fabriquer un label open-world pour que ce soit clair pour tout le monde — et puis chaque « emprunteur » ou plutôt « continuateur » citerait l’auteur original et tout le monde serait content. Quelle idée de faire des procès pour cela, vraiment. Quand quelqu’un écrit une histoire en faisant vivre l’un de vos propres personnages, il faudrait plutôt lui payer une bouffe, je trouve.

Finalement, je trouve que l’univers de Star Wars, bien qu’il s’agisse d’une énorme machine commerciale, est une leçon d’humilité. Quand les doigts de l’humanité se prennent dans l’engrenage des mythologies intemporelles, on réalise qu’au final, les créateurs sont de toutes petites choses face à leurs créations.

3 pensées sur “Mondes ouverts, esprits fermés”

  1. J’approuve.
    Espérons quand même, vu la portée médiatique des futurs-épisodes classés dans le « canon » avant même d’exister, qu’ils ne se foirent pas à nouveau.

  2. Ton avis est intéressant. On a envie d’y adhérer. Mais derrière tout ça, reste le problème de l’orgueil. Y’a-t-il un créateur assez dégagé sur cette fichue planète pour accepter sereinement que l’on détourne ses oeuvres ? Les grands égos font souvent les grands génies, et je crois que Victor Hugo, pour ne citer que lui, n’aurait pas beaucoup apprécié que l’on s’approprie sa littérature. L’envie de signer, l’envie de voir son nom sur une couverture, c’est tout de même quelque chose.

    En bref, tu nous livres là de sages paroles, mais je crois que l’être humain n’est pas un animal très sage.

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