Micro-révolutions, maxi-résultats

J’ai longtemps été séduit par la perspective d’un Grand Soir imminent, mettez-ça sur le compte de mon adolescence renouvelée chaque année ou de mes lectures marxistes quand j’étais plus jeune. Avec l’âge — et sans doute aussi avec le ramollissement qu’il induit — la révolution totale est une idée qui m’enthousiasme moins. D’une part parce que la révolution, c’est bruyant, salissant (ce n’est pas pour rien que je n’aime pas aller dans des concerts) et qu’on n’est pas sûr de gagner autant que l’on perd dans la manoeuvre , mais aussi parce qu’avec le temps de la réflexion et ma barbe qui n’en finit plus de pousser, je pense qu’il y a des manières plus malines de transformer le monde sur le long terme.

 

J’ai longtemps été séduit par la perspective d’un Grand Soir imminent, mettez-ça sur le compte de mon adolescence renouvelée chaque année ou de mes lectures marxistes quand j’étais plus jeune. Avec l’âge — et sans doute aussi avec le ramollissement qu’il induit — la révolution totale est une idée qui m’enthousiasme moins. D’une part parce que la révolution, c’est bruyant, salissant (ce n’est pas pour rien que je n’aime pas aller dans des concerts) et qu’on n’est pas sûr de gagner autant que l’on perd dans la manoeuvre , mais aussi parce qu’avec le temps de la réflexion et ma barbe qui n’en finit plus de pousser, je pense qu’il y a des manières plus malines de transformer le monde sur le long terme.

De fait, je suis un micro-activiste. Je l’ai toujours été sans m’en rendre vraiment compte.

Avant de réaliser mon potentiel de micro-révolutionnaire, j’ai bien entendu essayé de m’intéresser aux voies existantes. J’ai ainsi arpenté la route de la politique quelques années, mais l’ambiance des réunions m’ennuyait : on y parlait davantage chiffres et calendrier électoral que changement de paradigme, et je ne nie pas qu’il faille le faire, simplement ça m’ennuyait et je me suis dit que plein d’autres gens — ceux qui ont la perspective de se lancer dans de vraies carrières politiques sérieuses bien comme il faut — le feraient mieux que moi. Alors j’ai laissé tomber, pour m’intéresser aux associations. Mais je n’ai jamais franchi le pas, sans doute refroidi par l’expérience politique. Pourtant, beaucoup d’organisations me séduisent.

Prenez par exemple PETA. J’aime bien PETA. Ils réalisent des actions visibles, qui font le buzz comme disent les djeunes, et pour le coup, leur ligne est plutôt en accord avec la mienne : végétarien depuis plusieurs années, je suis du genre à partager des vidéos d’abattoir sur mon mur Facebook (oui, je suis cette personne). Mais les discussions autour du végétarisme me fatiguent rapidement, je les ai eues mille fois avec mille personnes différentes et je me suis rapidement rendu compte qu’au final, je n’avais envie de convaincre personne : juste d’agir en conformité avec mes opinions. Alors j’ai commencé à agir de cette façon : j’ai arrêté d’en parler. Bien sûr, quand on me demande pourquoi je ne mange pas de viande, j’explique, et les réponses peuvent ennuyer certains interlocuteurs, mais ils ont fait l’effort de demander, alors qu’on ne vienne pas m’ennuyer parce que je fais l’effort de répondre. Je ne suis pas un activiste : j’agis. Comme pour le Projet Bradbury, en fait : j’aurais pu écrire des centaines d’articles de blog sur l’idée même d’apprendre son métier d’écrivain en écrivant, mais plutôt que de longs discours, j’ai préféré m’y coller. Bon, ok, j’ai aussi écrit les articles de blogs, mais vous m’avez compris.

De fait, en adoptant une attitude détachée, non militante,  par rapport à mon végétarisme, j’ai remarqué que l’attitude des gens changeait autour de moi. C’est comme d’avoir un livre qu’on lit tout seul dans son coin, et quand quelqu’un vient vous demander le titre, vous répondez : « Oh, c’est rien, ça ne t’intéressera pas. »  Et bien figurez-vous que soudain, ça les intéresse. Ils veulent en savoir plus. Je ne compte plus le nombre de gens qui ont réduit leur consommation de viande autour de moi, et je ne dis pas que c’est à cause ou grâce à moi, parce qu’il y a de nombreux efforts dans ce sens un peu partout sur le net, mais ça y participe. De fait, nous convainquons les gens simplement en agissant conformément à nos idées : pas besoin de faire passer une loi interdisant de manger de la viande, ou une autre contraignant chaque Français à acheter au moins trois romans par an sous peine de dix années d’emprisonnement, non : il suffit de donner l’exemple du «changement que nous voulons pour le monde». Par imitation, les autres suivent, intrigués.

Je ne crois plus aux grandes révolutions : bien sûr, on peut toujours allumer un feu au milieu de la forêt et s’émerveiller de le voir se répandre et tout ravager. Oui, ça fonctionne, et l’être humain est faillible : il aime le spectacle de son propre chaos. Mais ce n’est pas flatter son intelligence que d’appeler au grand bordel : comme je l’ai dit, c’est salissant et après, il faut ranger et c’est là que ça se complique. Ainsi, je ne suis pas d’accord avec l’idée de légaliser le partage non-marchand contre la volonté des créateurs (cela reviendrait  à légaliser ce que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de piratage) : je pense que chaque créateur doit décider en son âme et conscience s’il souhaite ou non partager le fruit de ses créations avec le monde entier. C’est ce que j’ai fait en plaçant le Projet Bradbury sous licence Creative Commons, mais personne ne m’a forcé. Depuis, avec mon retour d’expérience, d’autres créateurs de mon entourage ont tenté l’expérience. EN suivant leur exemple, d’autres essaieront aussi, etc, etc. Les idées se disséminent, comme un virus. Et elles s’ancrent beaucoup plus profondément en nous quand nous en venons à les appliquer de notre propre chef que sous la menace d’une sanction.

Pour tous les changements de paradigme, pour tous les bouleversements de société, je crois au pouvoir de l’action personnelle : faire dans son coin ce que personne n’a encore eu l’idée de faire, planter une graine et attendre que ça prenne et se dissémine, comme des rhizomes. À mon avis, forcer les gens — quand il ne s’agit pas d’une question de vie ou de mort, de santé publique ou de justice sociale — est le meilleur moyen de les braquer. La culture est une vieille dame : à trop la pousser, elle pourrait bien finir par se casser la gueule et se briser le col du fémur : il n’y a qu’à voir le bazar avec les intermittents, qui sont le sang et les os de notre corps culturel français (solidarité).

Alors je continue à bricoler dans mon coin, en attendant patiemment que des curieux viennent jeter un coup d’oeil par-dessus mon épaule.

Photo bandeau : Malkav — Flickr CC-BY

 

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