Mes règles d’écriture : une tentative de mettre de l’ordre dans mes idées

Comme beaucoup, j’aime lire les conseils d’écriture des personnalités littéraires qui nous ont précédésde William Faulkner à Rainer Maria Rilke en passant par Colette, Stephen King, Joan Didion, Ernest Hemingway, Isabel Allende ou Ray Bradbury. J’y trouve de l’inspiration et du courage.

Mais on est toujours tenté d’édicter ses propres préceptes. Pas parce que ceux des autres ne vous parlent pas (au contraire), mais justement parce qu’en entrant en résonance en vous, ils transforment votre vision de l’écriture. Et puisque je me sers de ce blog pour garder une trace de mes erreurs et de mes ratures — de mon cheminement en somme —, je trouve utile d’en poser ici les bases.

J’envisage cette liste comme un work in progress.  Elle sera modifiée, mise à jour, quand j’en ressentirai le besoin ou l’envie, et s’adaptera aux projets en cours de rédaction. Comme je suis sur le point de commencer un nouveau roman, je veux mettre au clair les grandes lignes de ce que j’estimerais être une bonne pratique de MON écriture.

Car je veux être clair : ces grandes lignes n’ont vocation à s’appliquer qu’à moi-même. Si par hasard ou un malentendu elles venaient à parler à d’autres, tant mieux. Mais elles sont avant tout le fruit d’une réflexion personnelle sur mon travail, réflexion que je n’imposerai à personne. Je vois d’ailleurs moins cette énumération comme une liste de conseils que comme une liste de règles intransigeantes, car elles ne s’adressent qu’à moi et à moi seul. C’est la recherche d’une discipline intérieure.

En toute logique, ma première règle sera donc :

Il n’y a pas d’autres règles que celles que j’édicte pour moi

Un livre est un miroir : c’est de moi dont il est question, et de moi uniquement. Avant d’être rendue publique, l’œuvre m’appartient : elle est une part de moi. En sa qualité de miroir, elle doit donc être un reflet honnête — c’est à dire même cru, même peu flatteur — de ce que je pense. C’est cela qui rend l’œuvre unique, car propre à soi. On peut même dire que c’est la condition même de son originalité. On doit pouvoir être honnête en toutes circonstances, quoi qu’on écrive.

Inutile d’écrire un livre qu’un autre pourrait écrire.

Ce qui a un début a une fin

Je vis ma condition d’être de chair dans l’impermanence — c’est le principe du wabi-sabi, qui trouve la beauté là où on pourrait ne voir que la déréliction, l’usure, le vieillissement. Dans la finitude réside la beauté tragique d’une existence finie. À cette condition, tout ce qui a un début doit nécessairement avoir une fin. Chaque intrigue — principale comme secondaire — doit boucler sur elle-même, chaque personnage évoqué (« invoqué » ?) doit se voir offrir une conclusion, même symbolique. Mon histoire est un cercle fermé, sauf à la laisser volontairement ouverte pour que l’imagination des lecteurs et des lectrices s’en empare. Mais un tel procédé doit toujours être le fruit d’une volonté, pas d’un oubli de ma part.

Plausible toujours, crédible pas nécessairement

Ray Bradbury disait qu’il n’avait pas besoin de savoir — et le lecteur avec lui — comment fonctionnaient les fusées qui emmenaient ses personnages sur Mars : il suffisait qu’elles le fassent. Je n’adhère pas à ce qui ressemble parfois à une tyrannie de la crédibilité. Pour mes histoires, la vérité technique ou historique doit parfois — mais jamais aux dépends de la suspension de l’incrédulité — se plier à la vérité des cœurs.

La vérité des cœurs

J’ai toujours aimé ce résumé : « l’histoire, c’est ce qui arrive aux personnages ». La seule règle de véracité que je m’impose, c’est de respecter le caractère des personnages : je ne leur imposerai pas d’actions qu’ils n’auraient jamais eu l’audace ou la bassesse d’accomplir, ni de pensées ou de plans qui ne correspondent pas à leur identité ou à l’évolution de celle-ci — car les personnages évoluent, soumis eux aussi à l’impermanence. Le seul impératif, c’est de ne jamais trahir le cœur de mes personnages.

Chaque histoire a son temps, différent à chaque fois

Chaque histoire possède sa propre chronologie. Pour ma part, je mûris les idées très longtemps, des années parfois, avant de me décider à les coucher sur le papier. Une histoire, c’est une chronologie — un temps en vase clos. Il faut donc le lui laisser pour qu’elle éclose au bon moment, ne pas être pressé, jamais. Être pressé en littérature, c’est sans doute ce qui peut arriver de pire à un auteur ou une autrice, et à moi en particulier : à mon souvenir, je n’ai jamais rien écrit de valable, d’important ou de vrai dans la précipitation. Malgré la course à la publication, malgré les mécanismes d’internet qui imposent de rester présent pour ne pas être oublié, savoir prendre le temps, désirer se faire oublier, disparaître. Ne pas écrire pour exister, mais exister pour écrire.

Car écrire est un état avant d’être une action

Écrire est — avant d’être une action, quelque chose que l’on fait — une manière de penser le monde qui incite à la contemplation et à la simplicité. Il faut être une éponge, et garder tout en soi pour le restituer au plus juste. J’envisagerais presque l’écriture comme un art martial, avec ce que cela implique en termes de discipline, de concentration et d’astreinte. La simplicité n’est ni une pauvreté ni un luxe, mais une vertu, et la clarté d’esprit passe aussi par la simplicité des outils. Garder les yeux ouverts autour de soi, et ne pas oublier de les garder ouverts en soi. Refuser le cynisme, qui nivelle tout par le bas. Maintenir un état d’émerveillement, de sensibilité et de curiosité constant.

Lire peu et bien

Lire est essentiel pour écrire. En revanche, j’essaie d’éviter — surtout en période de rédaction — de lire des livres que je voudrais avoir écrits. Mieux, je les fuis comme la peste. Quand j’écris un roman, je sens que je dois plutôt lire de la poésie ou des essais. Ils détournent mon attention des clichés, enrichissent mon imagination de nouvelles images, de nouvelles idées, provoquent des associations inattendues. On a tout à perdre à lire en circuit fermé.

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5 pensées sur “Mes règles d’écriture : une tentative de mettre de l’ordre dans mes idées”

  1. Intéressant, je ne fonctionne pas tout à fait comme ça, mais je n’écris pas (plus) de fiction. Ceci dit je te rejoins sur l’aspect « sport de combat » en tous cas sur la discipline que ça demande. Sans aller jusqu’à un poncif genre « écrire est une lutte de chaque instant », je trouve qu’il faut sacrément en vouloir pour venir s’arracher les yeux sur des trucs qui souvent nous paraissent trop gros pour nous, alors qu’on pourrait se laisser couler dans des activités plus aisées.

  2. Assez d’accord avec Saint Epondyle « écrire est une lutte de chaque instant » je dirais même une prise de chaque instant ; et du coup je te rejoins, Neil, sur le fait que l’écriture est une forme de discipine qu’on le découvre dès le départ ou au fil de ses années d’écriture. Et comme tu le dis aussi c’est un état d’être. Ton article me donne envie d’établir aussi ma liste, d’autant plus que je suis en phase d’écriture et que je me pose beaucoup de questions sur mes personnages et sur ce qui est nécessaire à l’histoire que je suis en train de finir. Bonne écriture.

  3. Je cite : « Être pressé en littérature, c’est sans doute ce qui peut arriver de pire à un auteur ou une autrice, et à moi en particulier : à mon souvenir, je n’ai jamais rien écrit de valable, d’important ou de vrai dans la précipitation. »

    Mais alors, les écrits nés du défi Bradbury ne contiennent-ils donc rien de valable, d’important ou de vrai ? Je n’ose le croire !

    🙂

  4. Le Projet Bradbury était tout sauf précipité : c’était le bon rythme pour le bon format justement. Jamais ou presque je n’ai été pressé par le temps durant le projet.

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