Manger du cynisme matin midi et soir

J’ignore si vous avez entendu parler de cette proposition de loi : les salariés pourront prochainement faire don de leurs journées de RTT à d’autres collègues dans le besoin, notamment dans le cas d’un enfant gravement malade. Beaucoup se réjouissent de cette perspective, et quelque part, je m’en réjouis aussi, mais je ne peux pas m’empêcher d’éprouver un petit pincement au coeur, une sorte d’amertume qui me reste au fond de la gorge.

J’ignore si vous avez entendu parler de cette proposition de loi : les salariés pourront prochainement faire don de leurs journées de RTT à d’autres collègues dans le besoin, notamment dans le cas d’un enfant gravement malade. Beaucoup se réjouissent de cette perspective, et quelque part, je m’en réjouis aussi, mais je ne peux pas m’empêcher d’éprouver un petit pincement au coeur, une sorte d’amertume qui me reste au fond de la gorge.

Pourquoi ? Parce que l’initiative du don revient aux collègues du bénéficiaire, et pas à l’entreprise.  Sans vouloir sonner marxiste, ce sont les travailleurs qui se sacrifient pour subvenir aux besoins élémentaires des autres travailleurs. Se trouver au chevet de son enfant malade, quand même, mince, s’il y a une chose qu’on devrait comprendre, c’est qu’un gosse à l’hôpital a besoin de ses parents, non ? Et ni l’entreprise ni le pays ne pourraient y faire quoi que ce soit ?

On va me rétorquer que les entreprises et l’État ne peuvent pas subvenir à tous les besoins, et je suis bien d’accord, même si je ne peux m’empêcher de penser qu’un revenu solidaire de base résoudrait ce problème, ainsi que beaucoup d’autres. Ce qui me chagrine, c’est qu’on fasse passer le sacrifice des moins privilégiés comme une avancée sociale en tant que telle. Non, ce n’est pas une avancée sociale : pour moi, c’est une défaite de la société de l’empathie. C’est la victoire de la politique cynique, qu’on mène comme on dirigerait le conseil d’administration d’une grande entreprise. C’est l’État des actionnaires, dont les rouages exigent un profit maximum pour une perte minimale. Comment pourrait-on en vouloir aux gens de rejeter un système qui, sous couvert de justice, impose un tel cynisme ?

Bizarrement, cette situation m’en évoque une autre. La première fois que j’ai acheté une tablette pour lire, j’ai sans doute fait la même chose que beaucoup d’autres : j’ai immédiatement été puiser dans les gratuits du domaine public pour remplir ma bibliothèque. J’ai relu Dumas, découvert Proust et tant d’autres, et tout ça gratuitement, grâce à la bonne volonté et à l’huile de coude de quelques uns qui, souvent sur leurs heures de loisirs, avaient numérisé ces oeuvres du domaine public pour les mettre à disposition du plus grand nombre. Ces petites mains de l’ombre — quelquefois plus grandes — ont travaillé pour l’édification d’un monde où la rentabilité est priée de s’essuyer les pieds avant d’entrer. Ça n’a l’air de rien, comme ça, mais ça veut dire qu’on peut combattre le cynisme, cette force toute puissante qui nous écrase et finit par nous broyer tous et toutes, par des choses simples, comme le don.

Samoerai / Samurai

J’enrage de penser que ces bonnes volontés, qu’il s’agisse de créateurs mettant à disposition leurs oeuvres en Creative Commons, qu’il s’agisse des bidouilleurs qui numérisent des livres du domaine public sur leur temps libre ou qu’il s’agisse des travailleurs qui offrent leurs RTT à des collègues dans le besoin, ne soient pas mieux considérés par la société. Au mieux, on les taxe d’idéalistes, au pire de dangers pour l’industrie… alors qu’ils ne font que rendre le monde un peu plus juste qu’il ne l’est, alors qu’ils prennent eux-mêmes des responsabilités que la société n’a pas le courage de prendre. À l’heure où l’on exhume des ténèbres des idées saugrenues de domaine public payant, de vivant breveté, d’austérité économique, de chacun-pour-soi et bien-fait-pour-ta-gueule, et que certains se battent dans l’indifférence générale pour laisser à ce monde un peu de l’humanité qu’il a abandonné sur le bord de la route, je suis un peu en colère, et aussi un peu triste, pour tout vous dire. Il me semble que certaines victoires ont un goût de défaite.

Maintenant, j’ai envie de fermer les yeux une minute et de penser en silence à ces gens qui offrent le fruit de leur travail sans demander quoi que ce soit en échange, sinon un peu de temps et de considération. La société que j’ai envie de léguer à mes enfants est une société où l’on valorisera non seulement ce type d’initiatives, mais aussi une société où l’exécutif lui-même prendra ses responsabilités en privilégiant le juste au rentable. J’emmerde votre cynisme, vos explications techniques et vos argumentations légales. Je n’ai pas d’autre mot pour le dire, et croyez bien que ça chagrine l’auteur que je suis.

Pour dire la vérité, vous me donnez envie de pleurer.