Maison close

Miss A avait pris l’habitude de se faire passer pour une cliente pour visiter ses établissements. Son bras artificiel et son implant temporal — vestiges d’une époque où les modifiés arboraient avec fierté leurs ajouts cybernétiques — pouvaient entretenir un temps l’illusion de sa nature véritable. Peu d’employés connaissaient son visage, sinon des personnes de confiance dont elle ne doutait ni de la qualité ni de la loyauté. Son apparence juvénile jetait quelquefois le trouble lorsqu’elle débarquait à l’improviste au comptoir d’une love room, ce qui n’était pas plus mal. Miss A n’exigeait qu’une chose de son personnel : du professionnalisme. Pour le reste, elle pouvait payer.

— Bonjour.

La jeune humaine qui tenait la permanence du Club Koji dévisagea l’adolescente et parut hésiter à la saluer.

— Que puis-je pour vous, mademoiselle ?

— Je désire profiter de vos services.

— Oh… oui, pardon.

Gênée, l’employée s’éclaircit la gorge avant de se plonger dans la consultation d’un registre holographique. Les androïdes pouvaient revêtir toutes formes et tous genres, leur typologie allant des machines les plus rudimentaires aux humanoïdes les plus sophistiqués. Bien entendu, l’idée qu’un robot d’apparence si jeune ait pu un jour être construit suggérait d’innommables déviances sexuelles, mais le client était le client et avait le droit d’être traité comme tel, du moment qu’il réglait la note rubis sur l’ongle.

— Nous possédons toute une batterie de stimulations électromagnétiques qui, j’en suis sûre, ne manqueront pas de…

La visiteuse l’interrompit, une moue contrariée plissant l’ovale lisse de son visage.

— J’ai de quoi payer.

Une ombre passa dans le regard de l’employée.

— Je vois. Dans ce cas…

La jeune femme décrocha le communicateur et le plaça devant sa bouche. Ses lèvres s’agitèrent silencieusement comme si quelqu’un avait coupé le son, puis elle hocha la tête et composa un code d’accès sur son clavier. Sa voix ressuscita.

— Mitsuko est libre.

— Qui est Mistuko ?

— Notre meilleure manipulatrice.

Miss A sourit, satisfaite de la promptitude avec laquelle l’employée avait réagi : elle avait vite compris l’importance de sa cliente, ce qui était un bon point.

La visiteuse tendit son bras au-dessus du comptoir. L’holographe scanna son empreinte et débita son compte bancaire. Son membre artificiel lui permettait de jouer sur l’ambigüité, si bien que ses interlocuteurs hésitaient toujours entre la placer dans la catégorie des humaines ou des robots particulièrement bien construits.

L’hôtesse d’accueil invita l’adolescente à la suivre dans un couloir sombre, au plafond duquel des lampes à l’ancienne mode diffusaient une lumière tamisée. Un peu plus loin, Miss A entendit l’écho des pistons dans les salles vouées aux plaisirs prolétaires.

— Par ici.

L’employée désigna une porte sur la droite. Cette aile du Club réservée aux amateurs fortunés était bien mieux aménagée que le reste, et ressemblait moins à un garage qu’à un hôtel de luxe. De riches tentures cascadaient des murs et insufflaient une certaine chaleur à cette ambiance mécanique, tandis que des canapés à l’armature renforcée s’alignaient le long des show rooms. La jeune femme conduisit la visiteuse devant une seconde porte.

— Au Club Koji, nous ne facturons pas le temps passé, uniquement la prestation. Sortez lorsque vous vous estimerez satisfaite.

Sur ces mots, l’employée s’inclina et tourna les talons. Miss A jubila intérieurement puis, reprenant son souffle, fit pivoter la poignée.

Le salon était aménagé sans fioritures ni grandiloquence, mais avec raffinement. À son grand contentement, elle constata que le plafond était équipé d’un écran kaléidoscopique, un petit gadget destiné à stimuler les capteurs visuels des clients et qui faisait toujours sensation. Le berceau — une sorte de dock de connexion dans lequel les robots s’allongeaient — était un modèle de dernière génération, capable de s’adapter à la morphologie des machines les plus complexes. Son argent était bien dépensé.

— Bienvenue.

Miss A se fendit d’un rictus. Mitsuko était d’une beauté à couper le souffle. D’un bref coup d’œil, elle détailla la manipulatrice des pieds à la tête. Cette employée n’avait subi aucune modification, sinon l’implantation des connectiques légales : elle était entièrement humaine, et un tel luxe n’était pas pour déplaire à la visiteuse. Dans l’atmosphère irrespirable des villes, conserver son humanité intacte sous-entendait une hygiène de vie irréprochable.

— Êtes-vous une entité féminine ou masculine ?

— Ni l’une ni l’autre.

La manipulatrice hocha la tête.

— Très bien. Installez-vous.

La visiteuse au corps d’adolescente goûtait avec délice les égards dont elle était l’objet. Peu de ses succursales pouvaient se targuer d’un tel niveau d’exigence et le Club Koji n’usurpait pas sa réputation.

Elle laissa tomber ses vêtements sur le carrelage et s’allongea, nue, dans le berceau. Solennelle, Mitsuko lui présenta le câble de connexion au dock. Sans ouvrir la bouche, Miss A refusa.

— J’aimerais quelque chose de plus traditionnel.

Le visage de Mitsuko s’empourpra d’un fard discret.

— Un robot qui sait apprécier les plaisirs infinitésimaux est un dieu parmi les siens.

La manipulatrice retira sa combinaison et enjamba le dock. La structure du berceau s’adapta pour leur permettre de s’allonger l’une à côté de l’autre. L’humaine se lova contre celle qu’elle feignait de prendre encore pour un robot. Pourtant, elle ne joua pas la surprise lorsque, caressant la peau souple de son ventre, elle sentit l’inhabituelle chaleur qui irradiait du corps de sa cliente.

— Je savais que vous viendriez un jour.

— Vraiment ?

— Des histoires circulent. Et les robots adolescents ne courent pas les rues. C’est un vrai corps de synthèse ?

— Oui. Entièrement humain. Pas aussi jeune que le tien, mais de bonne facture.

— Il est magnifique.

Miss A enroula une boucle de cheveux de Mitsuko autour de son doigt.

— Mon argent est bien employé au Club Koji. Comment se comporte le nouveau manager ?

— Comme un ange.

— Nous avons donc bien fait d’en changer.

— Tout cela n’était qu’un test ?

— Non.

La visiteuse écarquilla les yeux et concentra son attention sur le plafond en mouvement. Même si son humanité la privait d’une pleine expérience, les stimulations visuelles lui délivraient des décharges agréables. Elle n’était peut-être pas un cyborg, mais elle se plaisait parfois à imaginer ce que ces derniers ressentaient lorsqu’ils se rendaient dans l’un de ses bordels cybernétiques. Elle tourna le visage vers Mitsuko et admira sa nudité solaire.

— Maintenant que je suis ici, je tiens à profiter de ce pour quoi j’ai payé.

Miss A se redressa sur le berceau et déposa un tendre baiser sur les lèvres de la manipulatrice.

 

À force qu’on le leur répète, les robots avaient fini par croire qu’ils étaient des humains comme les autres. Les ingénieurs, concepteurs, designers et autres développeurs d’intelligence artificielle ne portaient pas seuls la faute d’une telle absurdité : le Zeitgeist cher aux Allemands s’était largement chargé de leur embrayer le chemin.

Personne n’avait pensé à se plaindre de la réduction des coûts de main-d’œuvre, comme personne ne protestait contre la croissance qu’apportaient les robots à l’économie. Après la Grande Crise de 2034, les machines de cinquième génération avaient été autorisées à ouvrir un compte en banque : il n’en fallait pas plus pour que les affaires reprennent. Dans un souci de contribution économique généralisée, les robots avaient été programmés pour ressentir des besoins et des envies. Plus on dotait les robots d’humanité, plus ils se comportaient comme de parfaits consommateurs. Quelques âmes rétrogrades se plaignaient encore des concessions faites par la chair à la machine, mais l’immense majorité avait vu d’un excellent œil cet afflux inespéré de clients, et le business juteux qu’ils suscitaient.

Miss A s’installa derrière son bureau et releva ses messages. Le sommeil ne l’avait pas visitée cette nuit, mais les milliards de nanomachines qui s’affairaient dans son corps de synthèse lui permettraient de surmonter la nuit blanche. Le temps lui manquait toujours. Si ses assistants lui fournissaient une aide précieuse, certaines affaires ne pouvaient être déléguées, à commencer par les inspections : d’une part parce qu’elle avait monté cette affaire sur des critères de satisfaction personnelle et que ce mode de fonctionnement lui avait plutôt bien réussi jusque là, mais surtout parce que c’était la partie la plus agréable du travail.

Chaque matin apportait son lot de sollicitations, de demandes excentriques et d’appels à subvention : l’empire à la tête duquel elle s’était hissée n’avait plus rien en commun avec le garage dans lequel, à quinze ans, elle avait bidouillé son premier simulateur d’orgasme. Ses parents avaient voulu la dissuader d’emprunter cette voie, dans laquelle ils n’avaient vu qu’une volonté de salir la réputation de la famille. Mais l’adolescente s’était entêtée jusqu’à ce que, deux ans plus tard, elle ouvre sa première boutique et rencontre le succès. Car les robots — humanoïdes ou pas — s’étaient précipités sur le concept, ivres à l’idée de connaître le plaisir charnel dont ils avaient jusque là été privés.

Les investisseurs, furieux de ne pas y avoir pensé avant, s’étaient massés au portillon. La déduction était pourtant enfantine : les intelligences artificielles, programmées pour copier les vides et les vices des hommes, ressentiraient tôt ou tard les mêmes besoins primordiaux. Les mécanismes de récompense étaient universels et l’orgasme était, au regard de l’évolution, la plus haute marche sur l’échelle de la satisfaction. Il était le Graal pour lequel les espèces se déchiraient, montaient des alliances et bâtissaient des empires. L’adolescente n’avait fait que rendre ce principe élémentaire soluble dans l’économie de marché.

Au milieu du tumulte des messages holographiques, un visage attira son attention. Elle avait peut-être déjà croisé cet homme au faciès anguleux lors d’une convention cybernétique ou d’un symposium transhumain. La mémoire lui revint tandis qu’elle pianotait sur son bras synthétique pour retrouver l’enregistrement de sa rencontre : ce type, qui s’était présenté comme un agent robotique, s’occupait des intérêts de machines haut de gamme, d’androïdes respectables et de stars mécaniques. Dans la mesure où de nouveaux besoins ne cessaient d’être implémentés dans les mises à jour des systèmes d’exploitation, leur satisfaction était un défi chaque jour plus difficile à relever qui nécessitait parfois des intermédiaires. Après lui avoir demandé d’investir dans son affaire, ce qu’elle avait refusé, il lui avait proposé de le rejoindre dans sa chambre d’hôtel. Même à l’époque — et malgré son corps qui ne disait rien de son âge véritable —, elle s’estimait beaucoup trop vieille pour lui.

Elle écarta d’un geste les correspondances parasites et lança la lecture. La voix de l’expéditeur clapota dans les hauts-parleurs liquides logés dans le bureau, que son père avait autrefois confondus avec des encriers.

Je connais vos services de longue date, dit l’homme sans se présenter. C’est pourquoi, sur la foi de mes conseils, mon client a jugé judicieux de faire appel à vous. Nous aurions besoin de votre meilleur manipulateur pour une mission… hors-norme.

Le visage de Mitsuko lui revint en mémoire. L’humaine était de loin son employée la plus douée. Un frisson la parcourut tandis que les images défilaient dans sa tête.

En fait, poursuivit le messager, mon client aimerait que… vous vous en chargiez personnellement.

Glacée, elle se redressa et pencha la tête d’un air ennuyé. Elle n’avait plus elle-même pratiqué depuis des années, se contentant de recruter les meilleurs pour cela. Bien qu’elle ne considère en rien son activité comme dégradante, il lui avait été agréable de cesser d’exercer. Ses mains sentaient dorénavant davantage le lilas que le cambouis.

Nous savons votre temps précieux, aussi sommes-nous disposés à discuter d’un prix qui conviendra aux deux parties. Mais notre client est pressé : il a donc tenu à vous faire une proposition sans tarder.

L’homme avança un chiffre astronomique, fier d’abattre son jeu. Miss A, qui était certes habituée à manipuler les sommes titanesques, ne s’était pas préparée à un montant si absurde. Cet argent lui permettrait de doubler le capital de sa société. Soufflée, elle se pencha sur l’image vacillante de l’holographe.

Si vous êtes intéressée, contactez-moi. Je sais que vous l’êtes. À bientôt…

L’homme la salua par son prénom et l’image disparut. Elle joignit les mains et y laissa reposer son menton, songeuse. Même si elle avait raccroché depuis longtemps, une proposition pareille ne se refusait pas. Elle prit encore la liberté d’y réfléchir un instant, puis, d’un doigt gracile, rappela son interlocuteur.

 

Le hangar qui lui avait été désigné était en réalité une ancienne église reconvertie en dépôt. Si le culte catholique continuait de prospérer sur le cadavre fumant de la raison, beaucoup de sanctuaires avaient été vendus ou abandonnés dès lors que leur état de délabrement ne leur garantissait plus aucune valeur : dorénavant, la religion habitait les processeurs. Certains clochers avaient été conservés pour servir de piliers aux autoroutes aériennes. Ces soutènements donnaient un cachet architectural aux monstrueuses bandes de bitume qui zébraient le ciel.

L’église en question avait pourtant gardé une certaine dignité : sise au milieu d’une place autour de laquelle couraient deux avenues, elle dégageait une aura de respectabilité. Si ses icônes avaient été délogées de leur socle, les vitraux avaient encore fière allure.

Miss A se présenta seule à la porte, ainsi qu’il en avait été décidé lors du dernier holo-call. Elle tenait à la main

une valise. Les ventaux s’écartèrent et le jour éclaboussa le visage de l’agent robotique.

— Vous êtes en retard.

— Je ne compte pas mon temps, rétorqua l’adolescente.

L’intermédiaire hocha la tête et se poussa pour la laisser entrer.

— Personne d’autre ? s’enquit-elle.

Sa voix rebondit entre les piliers et se répercuta en écho le long de la nef jusqu’au chœur.

— Si l’on exclut les vingt-quatre agents de sécurité qui quadrillent les lieux depuis l’extérieur, non : nous sommes seuls. Mon client est à cheval sur la discrétion. Pour les riverains, cette église n’est qu’une bâtisse abandonnée, mais pas pour le consortium que je représente. En vérité, vous venez de pénétrer dans l’un des endroits les mieux gardés de la capitale, et aussi l’un des plus précieux. Bientôt, ce sanctuaire n’aura plus de raison d’être. Mais pour le moment, c’est un temple inviolable.

— Où se trouve-t-il ?

— Dans la crypte.

— Vous le cachez ?

— Vous verrez bientôt que nous n’avions pas d’autre choix que de vous faire venir.

Ils remontèrent l’allée centrale et contournèrent l’autel, derrière lequel une grande trappe en fer habituellement dissimulée sous un tapis se découpait dans la pierre. Elle baissa les paupières. Une délicate odeur soufrée, presque huileuse, s’échappait de l’ouverture. Elle crut percevoir le ronronnement d’un moteur à courroies.

— Prête ?

L’agent se plia pour tirer à lui les battants métalliques, qui retombèrent sur la pierre dans un fracas infernal. Face à elle s’ouvrait une fosse dont ses yeux ne parvenaient pas à déchirer les ombres.

— Après vous, dit l’agent en lui indiquant les escaliers qui s’enfonçaient dans le ventre de la terre.

Miss A descendit les quelques marches qui séparaient le rez-de-chaussée de la crypte. La pénombre qui engluait le souterrain lui demanda quelques instants d’adaptation.

— Ce n’est pas un endroit de rendez-vous convenable pour un gentleman.

L’agent pouffa.

— Markus est un robot puissant, mais il a toujours aimé l’obscurité.

L’homme, habitué à visiter la crypte, dévala à son tour l’escalier d’un pas léger. À présent, Miss A percevait distinctement le ronronnement du moteur, dont les courroies entraînaient un mécanisme archaïque dans un noir complet. Ces machines étaient increvables, tant qu’avaient lieu de régulières opérations de maintenance. L’agent fit un pas de côté et appuya sur un interrupteur.

— Je vous présente Markus.

Une lumière crue inonda le souterrain, lui dévoilant l’étendue de sa méprise : il n’y avait à proprement parler aucun robot dans cette pièce, car la crypte était le robot.

Elle slaloma prudemment entre les multiples ramifications de ce qui ressemblait davantage à la salle des machines d’un paquebot qu’à un androïde de dernière génération.

— Vous pouvez constater que Markus est un très vieux robot, à vrai dire l’une des premières intelligences artificielles à avoir exercé des responsabilités à l’échelle nationale. Mais peut-être le connaissez-vous mieux sous le nom d’Andromède ?

Miss A essaya de dissimuler son émoi. Andromède était une entité légendaire. Après la Banque Fédérale, ce robot avait occupé le poste de Président durant deux mandats consécutifs, avant d’être mis à la retraite. La politique avait depuis longtemps été confiée aux machines : nullement affectées par les conflits qui faussaient le jugement des êtres de chair, elles prenaient tout simplement de meilleures décisions pour la race humaine. Une fois sa vie publique achevée, on avait prêté au système Andromède des activités de consultant occulte, notamment auprès de certains pays du Golfe. Certains journaux à scandales allaient jusqu’à régulièrement lancer des rumeurs selon lesquelles l’ancien Président chapeautait dans l’ombre la mafia du pari holographique.

— A-t-il toujours été ici ? demanda-t-elle.

L’homme acquiesça en silence. Elle embrassa d’un regard l’immense machine qui faisait corps avec la crypte, avec la sensation de marcher dans un livre d’Histoire.

— Impressionnée ?

— Je ne suis pas là pour l’être.

— Espérons alors que vous travaillez mieux que vous mentez.

L’adolescente ne releva pas l’ironie et déposa sa valise sur le sol poussiéreux. Considérant les sommes engagées, elle devait faire preuve de rigueur autant que de solennité.

— Pourquoi maintenant ?

— Parce que Markus va être débranché.

Elle marqua un temps d’arrêt.

— Vraiment ?

— L’interminable liste des services qu’il a rendus à cette nation et le zèle dont il a fait preuve tout au long de ce siècle ont incité mes clients à penser qu’il était temps de le libérer. Markus n’est plus aujourd’hui relié à rien d’autre qu’à lui-même.

L’homme frotta un tuyau rouillé dans lequel crépitaient des signaux électriques.

— Ajoutons qu’il l’a demandé, dit-il.

Cette fois, elle renonça à dissimuler son étonnement.

— Un… suicide robotique assisté ?

L’agent s’inscrivit en faux, presque offusqué.

— Cela n’a rien d’une mise à mort : c’est un départ en beauté. Du moins, il le sera si votre dextérité est à la hauteur de votre réputation. Markus a beau être une machine, sa disparition causera beaucoup de peine à mon client.

— Pourquoi moi ?

— Parce que Markus a insisté. Il connait vos talents. Vous n’ignorez pas que vous êtes une légende parmi les robots, n’est-ce pas ?

Miss A sentit le poids de la responsabilité s’abattre sur ses épaules tandis qu’elle admirait les milliers de tubes, de câbles et de gaines qui s’enchevêtraient autour d’eux comme la coiffe de Méduse. Un vertige d’immensité la gagna.

— Sous quel système d’exploitation tourne-t-il ?

Limbo S.

— Le tout dernier ? Mais comment ses processeurs arrivent-ils à supporter un logiciel aussi récent ?

— C’est bien le problème : il ne tiendra pas longtemps. Nous pourrions le patcher, mais ces modifications relèveraient des soins palliatifs. Ses heures sont comptées.

— Pourquoi lui avoir installé un système trop gourmand en ressources ?

— Parce que vous avez créé Limbo, Mademoiselle, et qu’un robot de l’envergure d’Andromède n’ignore rien de ce qui se déroule dans le monde. Markus sait pertinemment que même si ses organes ne sont pas assez récents pour mettre en valeur ses subtilités, ce logiciel est le plus abouti en matière d’expérience sensorielle. Mes clients ne font que se conformer à sa décision.

Elle hocha la tête, satisfaite des réponses.

— Je ne vois pas ce que je pourrais trouver à redire.

L’agent eut un sourire pincé et parut vaguement rougir. Il ajusta les manches de sa chemise à celles de son costume.

— Je vous laisse, donc. J’attendrai dehors.

L’homme tourna les talons et gravit les escaliers. Ses pas claquèrent jusqu’à la porte de l’église, qu’il referma derrière lui. Maintenant qu’elle se retrouvait seule avec la machine, elle en concevait une sorte d’embarras honteux : pas parce que le robot qu’elle devait faire jouir était une entité célèbre, mais parce que l’agent lui avait donné l’impression de n’être qu’une vulgaire prostituée. Elle n’aurait vu aucun inconvénient à ce qu’il assiste au spectacle, dût-il en rougir. Considérant l’ampleur de la tâche, elle n’aurait pas craché sur un assistant. Certes, son travail était de contenter les robots, mais elle n’avait rien d’une pute.

Nonobstant, elle décida de se mettre au travail. Lorsque son compte en banque bondirait de joie d’ici quelques heures, elle ne regretterait rien.

— À nous deux.

Elle dénicha la console d’interaction derrière un panneau rouillé et démarra le système de conscience. Elle connaissait bien ce genre de machines : sans intervention humaine, ces robots étaient des autistes plongés dans une contemplation intérieure perpétuelle.

Un écran pivota lentement dans sa direction. Une douzaine de lignes d’un langage informatique archaïque s’y affichèrent. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas utilisé de commandes manuelles : ses love-rooms avaient tôt généralisé l’holo-contrôle, plus intuitif et surtout plus précis, car géré par une interface sensible au moindre souffle. Il ne s’agissait ici que d’appuyer sur de bêtes touches. Comment pouvait-elle espérer satisfaire un robot si vétuste ?

Elle tâtonna à la recherche d’un port sur lequel brancher son support de manipulation, mais ne trouva qu’un vieux connecteur mangé par les toiles d’araignées. Elle tira un adaptateur de sa poche — elle en trimbalait toujours sur elle, un réflexe de bricoleuse — et réussit à alimenter son terminal sur Markus.

L’écran se troubla, grésilla et s’éteignit.

— Merde.

Elle tendit l’oreille. Le robot n’était pas mort, loin de là : ses circuits montaient en régime, comme une de ces locomotives antiques carburant au charbon. Finalement, le moniteur émit un flash, apparemment ragaillardi par la connexion. L’interface com finit par booter et une fenêtre de discussion s’afficha.

Je vous attendais.

Miss A laissa ses doigts courir sur le clavier.

— Je suis très honorée de faire votre connaissance , écrivit-elle.

Enclenchez mon interface vocale, je vous prie.

Elle fouilla dans le menu contextuel pour trouver la bonne ligne et remplaça le "FALSE" qui la concluait par "TRUE", puis valida. Une voix grave résonna alors dans le sépulcre.

C’est mieux, dit Markus.

Si elle reconnaissait sans hésiter le célèbre timbre de voix d’Andromède pour l’avoir plus d’une fois entendu dans les holoscans informatifs, la vétusté de la machine en assourdissait la tonalité, ce qui réduisait la portée de l’illusion.

— Vous m’entendez ?

À merveille.

— Bien. Quand voulez-vous que nous commencions ?

Le plus tôt sera le mieux.

— Votre processeur est en sur-régime.

Je connais les risques, crépita la voix de stentor dans le haut-parleur.

Miss A connecta un pod en plastique sur son module. Sa consistance, calquée sur celle des méduses qui hantaient les fonds marins, permettait aux machines non équipées de capteurs sensoriels de faire l’expérience — de façon imparfaite et bien moindre que les robots dotés de peau — des effets d’une caresse.

— Nous allons procéder à un test.

— Je suis prêt.

Elle prit le pod au creux de ses mains et y déposa un baiser délicat. Le robot frémit.

— Vous avez senti ?

C’était divin, dit Markus.

Elle ne put s’empêcher de succomber à la flatterie.

— Vraiment ?

J’imagine. C’était la première fois que je ressentais une chose pareille. Que je ressentais tout court, d’ailleurs. Quelle drôle de… sensation.

Le sang lui monta aux tempes. Quelle idiote. Les robots humanoïdes — qui exploraient leur sexualité quelques jours seulement après leur naissance — lui avaient fait oublier que certaines mécaniques anciennes n’avaient jamais fait l’expérience du toucher, même virtuel.

— Tout se passera bien, chuchota-t-elle dans son micro.

La technicienne lança le premier programme de sa panoplie. Il s’agissait d’une simulation d’échange de fluides qui, suivant son expérience, procurait aux robots d’amples crêtes de plaisir. Markus laissa échapper un soupir.

C’est très agréable, confia-t-il.

Miss A tordit son instrument d’une main et, de l’autre, entra sur le clavier une succession de chiffres dont elle savait l’effet. Appuyant sur Entrée, elle pressa le pod comme un fruit gâté au moment opportun. Les murs de la crypte résonnèrent comme un gong. Le son, très grave, secoua le diaphragme de la manipulatrice, qui fut gagnée par une nausée.

Oh, vous êtes tellement…

La voix de Markus se perdit dans un grésillement. Le système d’exploitation lâchait prise. Elle se tourna vers l’unité d’entraînement, derrière le moteur qui alimentait la machine. Ce dernier donnait d’évidents signes de fatigue.

Ne vous arrêtez pas, la supplia le robot.

Sans ralentir le rythme, elle farfouilla dans sa mallette et en tira une extension articulée. Elle brancha l’appareil sur son module avant d’en fourrer l’autre extrémité dans sa bouche. Le moteur eut un soubresaut, crachota, hoqueta, avant de reprendre sa course effrénée.

Quel dommage, vraiment, quel dommage, soupira Markus, extatique. Je voudrais avoir des bras pour vous éteindre, une fois seulement, juste une fois…

Miss A fit rouler la boule de gélatine sous ses doigts avant de l’aplatir comme une crêpe, puis la piqua du bout des ongles en certains points, comme une acupunctrice.

Déshabillez-vous, ordonna la machine.

— Pardon ?

Déshabillez-vous !

— Markus, vous ne possédez pas de caméra et vous n’avez pas de capteur sensoriel. Quand bien même je…

Faites-le !

Professionnelle, Miss A ne se laissa pas démonter. Se levant de son siège, elle retira ses vêtements, qu’elle plia soigneusement pour les poser sur la valise, loin de la poussière du souterrain.

— Vous êtes content, Markus ?

Montrez-moi.

Les lèvres pincées, elle rassembla son pod pour le modeler en une boule de la taille d’un avocat, qu’elle fit rouler sur ses cuisses, puis sur son ventre et sa poitrine.

Vous êtes divine… Quel est votre nom ?

Sans réfléchir, elle répondit :

— Anita.

Elle voulut rattraper le mot au vol, mais il s’était déjà envolé. Quelle mouche avait pu la piquer ? Ce n’était pas dans ses habitudes de se laisser troubler par une machine, ni d’instaurer un tel degré d’intimité avec un client.

Branchez-vous à moi, Anita. Ne faisons plus qu’un.

— Pas question, répondit-elle du tac au tac.

Je viens d’envoyer des instructions au terminal central. Nous ajouterons un zéro derrière le montant initialement prévu si vous acceptez.

— Non.

Je… s’il vous plait.

Le remords l’envahit. Qui était-elle pour refuser quoi que ce soit à Andromède ? Cette mission devait être exécutée, c’était ce qui avait été convenu.

Elle tira un câble qui émergeait de l’unité cognitive de Markus et le brancha sur son bras. Aussitôt, la crypte trembla sur ses fondations. Le moteur de Markus gronda comme si une avalanche fonçait droit sur eux.

Oh, Anita, je vous vois à présent : vous êtes en moi et je suis en vous. Touchez-moi.

Elle avait beau savoir que la machine ne pouvait apprécier la moindre stimulation, elle s’exécuta comme si sa volonté ne lui appartenait plus. Elle enroula sa cuisse nue autour d’une gaine contenant des milliers de câbles et s’y plaqua de toutes ses forces.

Nous ne sommes qu’un, divagua le robot.

Sa voix connaissait des sautes d’octave et se perdait tantôt dans les graves, tantôt dans les aigus. Anita se serra plus fort contre le pilier, jusqu’à ressentir la chaleur de l’électricité courir dans les fils de cuivre et sur sa peau de synthèse.

Plus fort, grogna Markus.

Elle planta ses ongles dans le bouquet de câbles, puis y mordit à pleines dents. Le robot exulta. Elle réalisa alors que la machine ne vivait rien d’autre que ses propres émotions : à travers la connexion, Markus faisait l’expérience de la chair depuis l’intérieur de sa partenaire. Elle n’avait jamais imaginé qu’une telle symbiose soit possible avec une entité au corps si archaïque. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, elle avait réussi à établir un pont stable et une communication de forte amplitude.

— Je suis à vous, soupira-t-elle, le bas-ventre plaqué contre la machine.

Elle sentit l’orgasme monter de ses tréfonds, comme une lumière s’intensifiant jusqu’à devenir aveuglante de blancheur. Elle serra les dents.

Je vous aime, Anita…

Une ultime vague la secoua des pieds à la tête et irradia dans ses cuisses, dans son ventre, jusque dans ses mains qui se mirent à fourmiller. Le souffle court, suante, elle se dégagea de l’étreinte de la machine et retira le câble qui pendait de son bras. Le moteur s’était arrêté.

— Markus ?

Le robot demeura silencieux. Un grésillement dans les hauts-parleurs berçait la crypte.

— Markus ?

L’intelligence artificielle avait rendu l’âme.

Prenant soudain conscience de sa nudité sacrilège, elle rassembla ses affaires et s’arracha aux ténèbres du souterrain. Lorsqu’elle poussa la porte de l’église et qu’elle sentit le vent lui gifler le visage, un poids s’envola de sa poitrine.

— Tout s’est bien passé ? demanda l’agent, qui l’attendait sur le parvis.

— Comme prévu.

Ou presque.

— Markus est mort. Ainsi que mon client vous l’avait promis, votre compte a été crédité.

L’homme lui offrit une poignée de main, qu’elle accepta. Un pli de consternation lui barra le front alors qu’elle tâtait les phalanges glacées de l’intermédiaire. Elle aurait dû le remarquer plus tôt. L’agent était un androïde de dernière génération.

— Vous avez fait du bon travail, Anita…

— Ne m’appelez pas comme ça.

L’androïde sourit.

— Markus était un peu notre père à tous. Nous n’hésiterons pas à faire appel à vos services si le besoin se présente à nouveau.

Elle voulut ouvrir la bouche pour répondre, mais les mots ne franchirent pas le seuil de ses lèvres.

— Nous nous reverrons, conclut-il.

Submergée par la nausée, l’humaine s’éloigna du parvis et rebroussa chemin sans demander son reste. Un vague sentiment d’inquiétude lui serrait la gorge sans qu’elle puisse se l’expliquer. Persuadée d’avoir oublié, perdu ou renoncé à quelque chose en route, un désir de fuite l’étreignait. Anita jeta un œil par-dessus son épaule. L’androïde avait disparu. Elle accéléra le pas.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©