Lovecraft, mon amour

 

Je devais avoir quatorze ans et ce jour-là, j’étais intrigué par les couvertures étranges — illustrées par l’excellent Druillet — qui s’étalaient face à moi, dans l’espace librairie du supermarché où ma mère m’avait laissé vagabonder pendant qu’elle faisait les courses. C’est étonnant, ce qui se passe quand on flâne au milieu des livres. On entend des voix vous héler en silence.

Croyez-moi ou non mais ce jour-là, plus que jamais auparavant, j’ai senti l’appel d’un livre.

Il me parlait, se manifestait à moi en usant d’une voix propre, m’invectivait presque, m’ordonnant de le prendre sans trembler, de le déposer dans le caddie et de le passer à la caisse. Même si l’illustration donnait au bouquin des airs terribles, il était relativement petit. Pas de quoi avoir peur, non? J’ai suivi le conseil du livre: je l’ai pris sans trembler. Je crois n’avoir même pas lu le quatrième de couverture en entier lorsque je demandai à ma mère si elle consentait à me l’offrir. Son « oui » donna naissance à une grande histoire d’amour, littérairement parlant la plus grande de toute ma vie.

howard-phillip-lovecraftCe livre, c’était Les Montagnes Hallucinées de Howard Phillips Lovecraft, aux éditions J’ai Lu SF.

Comme  beaucoup de ceux qui le connaissent, je suis entré dans l’univers d’Howard Phillips Lovecraft (HPL pour les intimes) assez jeune, et de manière totale. J’en avais vaguement entendu parlé, notamment pour avoir joué à Alone In The Dark sur PC, et je connaissais vaguement son univers, de loin, comme on connait la religion mystérieuse d’une peuplade lointaine pour en avoir entraperçu des bribes à la télé, dans un reportage. Lire Lovecraft une première fois a été comme mettre le doigt dans un engrenage. D’abord, j’ai voulu en lire plus: j’ai emprunté les quelques ouvrages que possédait la bibliothèque de mon établissement scolaire, puis j’ai emprunté les intégrales de chez Bouquins à la médiathèque. J’ai voulu tout lire. Je l’ai fait. Puis j’ai voulu tout relire, encore et encore. Je l’ai fait aussi, jusqu’à un hypothétique épuisement qui n’est jamais arrivé. Car lire, c’est aussi relire.

Enfin, dans la dernière phase de mon obsession, j’ai voulu tout posséder. Alors j’ai commencé une collection, initiant avec Lovecraft mes futures manies de bibliomane. Au début, j’ai collectionné les livres de poche. Ensuite, les grands formats quand je pouvais en trouver. J’ai pris ensuite le parti de retrouver les petits Denoel, de la collection Présence du Futur. J’en ai collecté pas mal, sur les étals des bouquinistes et sur Internet aussi.  Et puis j’ai voulu en avoir plus.

Retrouver des éditions originales de Lovecraft est une chose compliquée: d’abord, les prix se sont envolés et il devient très difficile de trouver des choses abordables. Ensuite, si l’on exclue les premières publications sous format « livre » chez Arkham House et Bart (dont je possède aussi quelques exemplaires maintenant), Lovecraft n’a été publié de son vivant que dans des publications mensuelles au format magazine. Ces pulps, magazines populaires imprimés sur du papier bon marché d’où ils tirent leur nom, ont — en plus d’être devenus rares et chers — la désagréable propriété de vieillir très mal. Avec le temps, le papier se dessèche. Il devient cassant, fragile, s’émiette à chaque manipulation, ce qui rend son transport difficile et sa conservation délicate.

Astounding Stories, mars 1936

 

Un jour, j’ai craqué. Réalisant presque un fantasme, j’ai acheté à un collectionneur américain qui souhaitait s’en séparer un exemplaire d’Astounding Stories, l’un des pulps dans lesquels Lovecraft a publié ses nombreuses histoires. Ce n’était pas n’importe quel numéro. C’était celui de mars 1936, dans lequel se trouvait l’une des 3 parties publiées des Montagnes Hallucinées. 

Ce magazine est devenu le clou de ma collection. Quelque chose que je regarde de loin, sur ma bibliothèque, prisonnier de son emballage protecteur dont je ne le sors presque jamais. Le papier s’effrite à chaque page tournée, si bien que chaque consultation détruit le livre un peu plus, rendant inéluctable sa disparition. C’est un sentiment d’impuissance terrible, et ce sentiment m’attriste: chaque fois que j’ouvre le livre, je le fais mourir un peu plus.

Pourtant, c’est un tel plaisir de se replonger dans l’univers de la science-fiction des années 30. Les illustrations, exceptionnelles et nombreuses, jalonnent les récits fantastiques de jeunes auteurs comme Lovecraft, Robert Howard, C.L. Moore, Jack Williamson, John W. Campbell, Stanley Weinbaum, Donald Wandrei… qui plus tard devinrent des écrivains de référence.

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Puis, dans le dernier tiers du magazine, s’ouvre enfin le récit des Montagnes Hallucinées. L’exemplaire en ma possession est la seconde partie du récit, découpé sur trois mois de parution. Mais je ne résiste pas au plaisir de vous citer les premières lignes du texte original.

Je suis obligé d’intervenir parce que les hommes de science ont refusé de suivre mes avis sans en connaître les motifs. C’est tout à fait contre mon gré que j’expose mes raisons de combattre le projet d’invasion de l’Antarctique — vaste chasse aux fossiles avec forages sur une grande échelle et fusion de l’ancienne calotte glaciaire — et je suis d’autant plus réticent que ma mise en garde risque d’être vaine. Devant des faits tels que je dois les révéler, l’incrédulité est inévitable ; pourtant, si je supprimais ce que me semblera inconcevable et extravagant, il ne resterait plus rien.

Pour notre plus grand plaisir, les Montagnes Hallucinées est le texte le plus richement illustré du pulp. 

At the Moutains of Madness, HP Lovecraft

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Le vol des étranges créatures rejoignant leur cité
Sans doute la première représentation des "Anciens"
Sans doute la première représentation des « Anciens »

Une superbe planche pleine page

 

Des merveilles vouées à disparaître… mais n’est-ce pas, selon l’auteur lui-même, la véritable finalité de toute chose?

“ Dans un cosmos éternel et indifférent dont l’univers galactique, le système solaire, la Terre, la vie organique et la race humaine ne forment qu’un incident transitoire et négligeable, il ne peut exister de choses telles que valeur, but, signification ou même intérêt, si ce n’est selon une acceptation locale et toute relative. Ce qui revient à dire que rien n’a de valeur, de but, de signification ou de raison d’être à moins d’être considéré en rapport avec l’assemblage fortuit d’expériences, de croyances et d’habitudes qui constituent l’héritage local de chaque observateur. ”

 

H.P. Lovecraft, Heritage or Modernism: Common sense in Art Forms, été 1935

Trad: Philippe Gindre, Eds Robert Laffont  

On peut trouver les Montagnes Hallucinées en livre de poche, mais aussi dans une nouvelle traduction de David Camus aux éditions Mnémos. Les intégrales Lovecraft (3 volumes), dont est notamment tirée la dernière citation, sont disponibles chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Elles sont une véritable mine pour tout lovecraftien qui se respecte. Mais nous aurons l’occasion d’y revenir.

2 pensées sur “Lovecraft, mon amour”

  1. Et on pourra rajouter, pour ceux qui en lisent (mais les lecteurs de Lovecraft sont des gens biens), l’adaptation en bande dessinée de ce même titre, chez Akiléos : http://www.we-can-utopia.com/article-les-montagnes-hallucinees-lovecraft-culbard-109993228.html

    Quant au nom de l’auteur, il est aussi le nom de la bourgade de la superbe série de comics du fils de Stephen King (un autre grand), Joe Hill, sur « Locke and Key » (4 volumes dispo chez Milady graphics). Une bien belle histoire, bien étrange, que Lovecraft n’aurait pas reniée.

  2. Plus sérieusement, pour partager vraiment l’amour des belles choses (car il est vrai que cette adaptation, en dehors du même titre n’a pas grand chose à voir avec les superbes illustrations que vous nous montrez), je vous conseille le « Frankenstein alive alive » de Steve Niles et Bernie Wrightson, qui arrivent à leur niveau contemporain et ensemble à reproduire par moment la magie (et la poésie ?) de certains moments lovecraftiens; sinon, la belle ambiance de vieilles histoires victoriennes. 🙂
    > La page Tumblr : http://www.tumblr.com/tagged/frankenstein-alive-alive

    Breccia dans ses adaptations a su aussi faire montre d’un grand talent. Voir : http://tinyurl.com/bpfpe23

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