Littérature vandale : écrire comme d’autres taguent les murs

Le street art nous montre qu’on peut vouloir créer pour le seul plaisir du partage.

En bon gribouilleur du dimanche que je suis, j’ai toujours admiré et été attiré par le street art : c’est le genre de choses que j’aurais aimé faire de mes nuits à une certaine époque. Mais je suis un trouillard, et je n’ai jamais vraiment dépassé l’idée de me faire arrêter par la police pour vandalisme. Ma seule « œuvre »a été peinte au fond de ma petite impasse parisienne où j’habitais étudiant, à l’abri des regards et des phares des voitures. Je me souviens de l’excitation, de l’adrénaline — et puis aussi de la fierté de retrouver ce truc peint à la va-vite quelques mois plus tard, fixé sur la pellicule d’un vrai film de cinéma avec gros plan et tout. J’y repense aujourd’hui avec une vraie joie.

Ça fait des années que je réfléchis à une déclinaison de mon travail dans la rue, qui aura le double avantage d’être accessible à toutes et tous gratuitement et d’être hautement éphémère, voué à la disparition pure et simple sinon dans les bribes de souvenirs des passants qui auront croisé son chemin. Car il y aussi cette volonté de s’effacer dans le street art : rien n’est permanent – à part quand Stephan Keszler s’approprie des Banksy pour les revendre à des collectionneurs.

J’aime quand l’art sort des sentiers qu’on a tracés pour lui – qu’il s’agisse des galeries d’art, des multiplex de cinéma ou des Fnac – et qu’il s’offre de lui-même pour ce qu’il est : une tentative de divertir, de faire réfléchir, ou simplement de rendre plus beau. Bien sûr, nombre de street artists font par ailleurs commerce de toiles, de sérigraphies, etc – parce qu’il faut bien payer le loyer, les croquettes du chat et la peinture en bombe –, mais le travail qui est livré à la rue est voué à disparaître dans la rue : en attendant, il sera appréciable gratuitement par le monde entier. Je suis parfois gêné par le business model érigé en principe ultime de réalité.

Tu n’es pas rentable ? « Tu n’es pas sérieux. » Tu fais des choses pour la beauté formelle de les faire ? « Tu es un rêveur, un idéaliste. » L’argent n’est pas ta motivation première ? « Tu fais du tort aux gens qui tentent de faire de leur art une véritable source de revenus » ou bien encore « Tu ne fais ça que pour faire ta propre publicité, tu fais du marketing sans le dire. » Tous les arts sont touchés par cette rhétorique à la croisée des chemins entre néo-libéralisme et luttes marxistes – et c’est ce qui fait que c’est difficile de la critiquer. Pourtant j’aime croire qu’on peut donner sans exiger en retour, offrir sans se diminuer, partager sans dévaloriser.

Preuve en est, ces milliers d’auteurs et d’autrices qui publient chaque jour des millions de pages gratuitement sur leur blog, sur les réseaux sociaux ou sur une plateforme d’écriture : ce sont les street writers d’internet, les nouveaux vandales de l’édition, les casseurs numériques, et j’y inclus bien sûr les musiciennes, les vidéastes, les peintres et les dessinatrices. La plupart le font avec candeur, n’imaginant à aucun moment briser l’un des plus grands tabous des industries créatives : celui qui voudrait nous faire croire que nous ne sommes pas toutes et tous des artistes. Peu importe qu’il y en ait de plus talentueux que d’autres, de plus persévérantes, de plus assidus, de plus originales que d’autres : l’œuvre existe pour ce qu’elle est, et fait avancer à son échelle cet immense continuum qu’on appelle la Culture.

J’ai toujours pensé qu’il fallait séparer l’art de l’argent  : dès que l’argent s’en mêle, la question de l’art se dilue pour finalement ne plus devenir que celle de l’argent – qui a ce pouvoir de tout délayer ou presque. Bien sûr, les artistes doivent gagner leur vie, mais ni plus ni moins que les ouvriers, les programmeuses, les chômeurs, les personnes âgées… ni plus ni moins que tout le monde en fait, et nous usons de mille stratagèmes pour y parvenir, pas toujours en lien avec notre passion, notre vocation ou notre métier, moi le premier.

J’aimerais voir moins de business models, moins de retour sur investissement, moins de « rien ne peut être gratuit sans faire de dommages », et plus de joie dans la création et le partage. Je suis sans doute naïf, mais notre obsession de l’argent me fait tourner la tête parfois. De mon côté, je vais repenser à cette histoire d’art vandale. Qui a dit que la littérature était incompatible avec le mur ?

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Illustration de couverture : Jerkface – photo de Jon Tyson via Unsplash

6 réflexions sur « Littérature vandale : écrire comme d’autres taguent les murs »

  1. Yeah !
    Tagguons les murs (Facebook) et les colonnes de nos blogs comme autant de graffitis ! Personnellement je n’ai jamais conçu mon écriture comme un truc à vendre, même si mon unique livre paru à ce jour est en effet vendu, il reste extraordinairement minoritaire par rapport à la quantité de ce que je fais et donne en ligne. Déjà qu’on me fait le bonheur et l’honneur de lire mes textes, je ne me vois pas les rendre payant en plus !

    Merci sieur Jomunsi pour tout ce que vous nous offrez. 🙂

  2. Bonjour Neil

    Je voudrais pas faire mon troll mais sous le dernier paragraphe de ton texte qui crache un peu (beaucoup) sur l’argent… y’a un lien vers ton Tipee 😉

    L’art et le fric ne sont pas liés. Les échanges de flux entre personnes, monétaire ou pas, permettent des échanges et évitent que l’un des deux acteurs d’une « transaction » se retouve en dette. D’ailleurs c’est certainement pour cela qu’on a du inventer les applaudissements, parce que sinon beaucoup de gens se sentirait bien « mal » en regardant un spectacle (gratuit ou pas d’ailleurs…)

    L’argent n’est pas le grand Satan, et je pense que si tu n’avais pas autour de toi des proches et des personnes qui te soutiennent financièrement, tu pourrais consacrer moins de temps à ton art, parce qu’il te faudrait trouver de quoi subsister, je ne souhite à personne la vie de Van Gogh…

    Je ne jetterai jamais la pierre à un artiste qui demande une rémunération pour son oeuvre. Je paie pour le pain, pour une consultation chez le médecin, pour faire réparer des objets et je trouve cela légitime qu’un artiste demande un rémunération vu le temps passé pour créer un oeuvre.

    A mes yeux, ce n’est pas la prix d’une oeuvre qui fait sa valeur, c’est l’émotion, le moment de réflexion et d’évasion qu’elle m’a procuré.

    Je ne suis ni un défenseur du tout payant ou du tout gratuit, même si j’ai diffusé gratuitement mes créations sur le net depuis 1993. Je le fais parce que j’ai un boulot à côté, et que ce que je gagne me suffit pour vivre, mais il arrivera peut-être un jour que je mette en vente un création, et pas forcemment pour satisfaire un besoin financier.

    Je n’ai jamais autant de personne prendre la défense du tout gratuit alors que pradoxalement, depuis l’avènement d’Internet, il n’a jamais été aussi facile de communiquer gratuitement via cet outil. Des millions, peut-être même des millards d’oeuvres sont disponibles sur le net, et une infime partie d’entre elles sont payantes. Internet, c’est lergne du gratuit. Je fais partie de cet génération qui a connu le minitel où on te faisait payer le simple acès à l’information, aussi nulle soit-elle…

    Neil, nous sommes tous des tagueurs (et tu « tagges » très bien, vu la qualité de tes textes ») et nous sommes dans un pays où chacun peut ouvrir un blog gratuitement et y afficher librement ses oeuvres, et nus pouvons aussi décider de se faire rémunérer, via Tipee, des plateformes d’édition ou de crowfunding et mille et un autres façons plus ou moins artisanales.

    A part ça, tous les éditeurs et marchands « d’art’ ne raisonnent pas en terme de rentabilité : si seules les oeuvres « rentables » étaient publiées, il n’y aurait pas beaucoup de livres dans les rayons des libraires et personnellement ça m’embeterait de ne devoir lire que du Musso ou du Weber 😉

    Alors gratuit ou payant, peu m’importe, tant que c’est le choix de l’artiste.

    Bien cordialement

    Nimentrix

  3. @Nimentrix : Des gens m’aident, c’est un fait, à commencer par ma famille (comme beaucoup d’entre nous) et mes soutiens. Une fois cela dit, il n’y a pas de quoi crâner sur ma feuille d’impôts et je continue de travailler par ailleurs – travailler, à mi-temps dans mon cas, me donne une forme d’indépendance artistique que je trouve bien utile. L’argent n’est pas le mal, puisque je fais appel à des soutiens comme tu le soulignes. Je crois que tu as mal compris mon intention dans cet article, qui n’était pas de critiquer l’argent mais de remettre en question notre rapport entre l’art et l’argent, et surtout, notre volonté de monnayer tous les échanges artistiques – que ce soit en argent ou en valeur morale/esthétique. Gratuit ou payant, je m’en fiche. Tout est question de considération, et je parlais d’un cas très particulier : celui de l’artiste qui décide *sciemment* de donner.

  4. @NeilJomunsi : y’a pas de reproches de ma part, j’ai même RT plus d’une fois autour du Projet Bradbury.

    Tu écris : « Je suis parfois gêné par le business model érigé en principe ultime de réalité. »
    Le business model n’est pas le principe ultime de réalité, sinon le web, sous sa forme actuelle n’existerait pas.

    Je pense que de nombreux artiste « donne » sciemment. Cela n’a rien d’un cas particulier. Un artiste a besoin de partager une émotion, un ressenti, les gens qui font cela jsute par calcul financier ne sont pas des artistes mais des opportunistes, et y’en a pas tant que cela sur le marché….

    « Notre volonté de monnayer tous les échanges artistiques »
    Notre ? C’est qui ce nous ? L’immense majorité des personnes que je cotoie ne font pas de la monétisaion leur priorité.
    Je trouve même que ça n’est pas du tout une priorité, l’accès à l’art, sous n’importe quelle forme ne nécessite pas de sortir son porte monnaie toutes les trente secondes, alors que ça n’est pas le cas pour les transports, la bouffe, et bien d’autres choses.

    La chose la plus « monétisée sur internet, (et aussi dans la vraie vie), me semble être plutôt le sexe. Bon c’est vrai que certain considère le porno comme de l’art, mais qd même 😉
    Internet permet de diffuser gratuitment des créations et, chaque jour, au minimum 90 % des blogger et artistes du net sont dans cet état d’esprit de « tagueur », les oportunistes ont bien compris que le plus juteux maintenant c’était pas l’art, mais youtube 😉 ou alors le porno 😉

    Ce qui me génait dans ton article c’est cet emploi du « Nous », j’aurais préféré un « Eux » ou un « Les Autres » (surtout que je me regarde à nouveau Lost en ce moment 😉 )
    J’ai juste peut-être une vision un peu moins sombre que toi de l’état actuel de l’art, je suis peut-être naïf, ou alors je n’ai pas rencontré les même personnes qe toi dans le monde de l’art et de l’édition.

  5. Mmmh je comprends, j’ai tendance à beaucoup utiliser le « nous » au détriment du « eux », parce que je crois que la responsabilité est presque toujours collective – ça passe souvent par une forme de passivité. Je m’inclue aussi dans ce que je critique, en passant.

  6. Tsss.. ça serait pas lié à une éducation judeo-chetienne ? 😉
    Personnellement, je pense que le « nous » pousse plutôt vers le free for all 🙂

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