Lire, écrire, se concentrer

 

Je me heurte quotidiennement au problème de la concentration.

Même si on l’accuse souvent, Internet n’a pas les moyens en lui-même de créer ce déficit d’attention. Le net est l’outil dont nous usons pour travailler et ne saurait être tenu pour responsable, de la même manière que l’aiguille ne peut être tenue pour responsable de la douleur de celui qui s’y pique : je suis le seul fautif dans l’histoire — si faute il  y a — et avec moi beaucoup d’autres dans le même cas. Nous passons le plus clair de notre temps sur des ordinateurs, qui sont de véritables vortex où affluent les courants d’information du monde entier, et notre esprit seul fait barrage. La sélection est quelquefois compliquée et les priorités difficiles à établir. À moins d’écrire sur un ordinateur déconnecté ou d’employer une simple feuille de papier, exercice auquel je me soumets régulièrement (je connais ma propension à dériver), nous sommes soumis à la tentation perpétuelle de bifurquer. Si ça peut être utile quelquefois, cette sur-réactivité nous fait aussi prendre des virages qu’on n’aurait pas souhaités.  Exemple : je bute sur un mot et j’effectue une recherche. Trente secondes plus tard, Facebook est ouvert et je me demande comment j’en suis arrivé là. Je suis sûr de ne pas être le seul à faire face à ce problème.

On ne peut pas faire grand chose pour pallier ce problème. Les grands esprits nous diront que ce n’est qu’une question de volonté, ce en quoi ils n’auront pas fondamentalement tort, mais simplifie l’équation à notre simple et seulement supposée rationalité, et nous savons que c’est un peu plus compliqué que cela. Les divertissements aussi souffrent de ce phénomène d’aiguillages multiples et la plupart d’entre nous peine à regarder un film en entier ou une émission de télévision sans consulter leurs smartphones. Quant aux livres, n’en parlons pas, pitié. Le temps de lecture quotidien a perdu en moyenne plusieurs minutes en quelques années et je ne suis pas sûr qu’il n’y ait là-dedans qu’un désamour des lettres : il y a aussi une fragmentation de la pensée. Nous sommes incapables de ne penser qu’à une chose à la fois. Pas de jugement de valeur dans mes mots, juste une constatation paisible : je n’ai pas de solution, sinon à se déconnecter complètement et passer par une phase de sevrage qui promet d’être agaçante. Personne n’a véritablement envie de ça, et surtout pas l’homo connectictus. Reste que ça peut quelquefois être irritant, notamment quand on a des deadlines à respecter (même si je soupçonne que l’adrénaline du retard potentiel accroisse l’adrénaline et favorise la concentration). De fait, le net n’a peut-être rien à voir avec notre faculté à nous déconcentrer, ou plutôt est-il peut-être un simple effet secondaire : ce n’est pas le net qui est en cause, mais le choix qu’il propose. Le choix nous paralyse. Rappelez-vous de la dernière fois que vous avez dû commander un plat dans un restaurant chinois.

Pour la lecture, la télé, le travail en général, chacun bidouille ses propres solutions. Pour l’écriture, j’ai décidé depuis plus d’un an de me passer de Word et des logiciels de traitement de texte en général pour me concentrer sur les éditeurs de type Markdown. J’en ai testé plusieurs, mais mon préféré reste iAwriter pour son extrême simplicité. En effet, il ne propose pas grand-chose d’autre qu’une page blanche et un curseur : pas de choix de typo, pas de réglage d’interlignage, pas de fonction « Rechercher dans Wikipédia », pas de gestion du multi-chapitres, une feuille blanche et rien d’autre. Bien sûr, je pourrais utiliser Notepad ou n’importe quel Bloc-Note, mais ce petit logiciel me convient : même si on ne peut rien choisir, les développeurs ont fait en sorte que l’écriture soit agréable grâce à une typo lisible et un espacement suffisamment agréable pour ne pas donner mal à la tête. Ça ne m’empêche pas de fureter sur le net quand l’envie m’en prend, et je n’en suis pas au point où il faille m’interdire l’accès au net à certaines heures de la journée, mais ce logiciel d’écriture remplace pour moi une feuille de papier dans le sens où il focalise mon attention tout entière sur une tâche précise, l’écriture. Il n’y a pas que le web dans la profusion des choix : il y a aussi les boutons, les règles, les curseurs, les tableaux, etc. Je me sais assez faible pour être tenté de régler des interlignages, donc je m’en passe volontiers.

Ça peut paraître idiot, mais j’ai de plus en plus la sensation, sporadique, d’être absent à moi-même, d’évoluer sur un espace-temps différent de ceux qui m’entourent, qui eux aussi naviguent sur des lignes parallèles à moi, qui se croisent parfois mais ne peuvent pas s’empêcher d’obéir à leur nature de ligne droite. Forcer sa concentration n’a rien de nouveau, on fait cela depuis la nuit des temps, que ce soit pour des raisons religieuses, sportives, professionnelles, que sais-je encore, mais je ressens ce besoin crucial de ne pas me disperser. Peut-être vous aussi ?

 

3 réflexions sur « Lire, écrire, se concentrer »

  1. La cyberprocrastination, quelle plaie en effet. Personnellement je ‘coupe’ les sites dont je ne veux pas qu’ils me distraient avec le logiciel gratuit ColdTurkey (il s’appelle Self Control pour Macs). Pour l’écriture, avez-vous essayé Scrivener? C’est mon logiciel préféré pour écrire - il y a énormément d’options mais aussi celle, comme celle que vous décrivez, d’un ‘écran total’ protégeant des rayons du Google…

  2. Avez-vous essayé Latex ? Je m’en sers surtout pour écrire des documents scientifique mais il a l’énorme avantage de s’occuper de la mise en page tout seul, la seule chose que l’on doit faire est de taper le texte. Il s’occupe ensuite de la mise en forme respectant les règles de typographie de la langue choisie et génère un joli pdf.

  3. Ce qui est terrible, c’est cette impression que le cerveau gère plusieurs activités en tâche de fond, en permanence : même lorsque je ne me consacre qu’à une seule tâche, j’ai limite l’impression que quelque chose cloche. Du coup, je crois que lire un roman est vraiment salvateur tant nous manquons de sérénité au quotidien. Je consacre beaucoup moins de temps qu’avant à Twitter et Facebook, et je privilégie la blogosphère pour cette raison précise. J’ai l’impression de retrouver dans les blogs une temporalité plus humaine (désolé si mon commentaire est confu, difficile d’exprimer ce ressenti).

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