Lire, c’est élire : portrait d’un lecteur

Comme l’a très bien décrit Thierry Crouzet sur son blog, le marché du livre se délite, et pas de la manière dont nous l’espérions : là où le net autorise l’émergence d’une longue traîne dont l’éventail permet l’émergence d’une offre pléthorique, variée, presque idiosyncratique, on assiste au creusement d’un fossé depuis longtemps entamé entre les best-sellers et le reste : le lecteur-type lit moins, et davantage de grands succès commerciaux que de petites productions indépendantes. Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais il semble s’amplifier.

Thierry Crouzet évoque, sans doute à juste titre, le manque de curiosité des lecteurs. Dans un autre registre, Jean-François Gayrard, éditeur chez Numeriklivres, fustige les librairies en ligne, pointant du doigt le fait que le manque de curiosité des lecteurs vient simplement d’un manque d’information, donc d’un déficit de médiation qui, par extension, encouragerait le piratage : les lecteurs potentiels, déçus par une offre numérique insatisfaisante en terme de prix et ignorant l’existence des autres offres qui, pour le coup, répondraient davantage à leurs besoins, se tourneraient vers l’offre illégale.

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Le rôle des librairies en ligne est essentiel, bien entendu, et ne doit pas être minimisée. Certaines plateformes telles qu’Epagine font à ce sujet de grands efforts pour mettre en avant des productions indépendantes, mais ces initiatives restent sporadiques chez les autres. Dans tous les cas, je pense que le problème est un savant mélange des deux, mais que le manque de curiosité demeure néanmoins la cause principale de l’écart qui se creuse entre production indépendante et industrielle. Je m’explique.

Dans mon passé de libraire, avant l’apparition du livre numérique, j’ai eu affaire à ce genre de phénomène de rejet : massification des best-sellers, place réduite réservée aux indépendants (quand il y avait de la place), tout ça n’est pas nouveau. De temps en temps, des opérations « Coups de coeur » venaient ponctuer un planning commercial à trous et proposaient de mettre en avant des oeuvres moins visibles, la plupart du temps sans grand succès : les piles de livres commandés repartaient alors chez l’éditeur aussi sec quelque temps plus tard. La médiation telle qu’envisagée par le libraire ne fonctionnait pas, et ce au profit de celle, plus valorisée, des meilleures ventes et des médias traditionnels.

Lire, c’est avant tout faire un choix. Lire, c’est élire : le premier pas sur le chemin de la lecture consiste à éliminer un maximum d’options afin de pouvoir concentrer son attention sur un seul objet. Lire n’est pas un divertissement anodin, c’est une action qui exige attention et concentration, et c’est un loisir qui paraît encore cher à une majorité de lecteurs, même si ce sentiment provient également d’un manque d’information et que de nombreuses alternatives existent. Il faut donc faire un choix. Quoi de plus naturel que d’emprunter le chemin que tous les autres prennent, de se calquer au principe de mimésis cher à René Girard et d’aller là où on risque de rencontrer un meilleur panel d’interactions possibles. Comme le dit Thierry Crouzet :

“ Peu importe qui publie un livre, éditeur ou auteur. Le mécanisme est le même. Un embrasement du désir mimétique. La volonté de savoir ce que les autres ont découvert, ce qu’ils ont ressenti, la volonté d’être à minima comme eux, et ne pas passer à côté de ce qui les excite. Les réseaux sociaux portent leur responsabilité dans cette amplification désormais vertigineuse.”

Le phénomène, encore une fois, n’est pas nouveau. Il dénote une volonté d’imitation absolue que l’on retrouve à toutes les strates de notre existence commune, à commencer par la politique : il apparaît comme de plus en plus flagrant que l’on vend de la politique aux électeurs comme on le ferait avec des best-sellers. Les alternatives politiques s’amenuisent, et la proximité effective entre socialistes et umpistes tend à montrer que les citoyens français votent désormais par simple mesure de reconduction tacite d’une politique qui leur échappe. Les alternatives à cette faillite morale existent, mais elles ne sont pas considérées comme sérieuses, par peur sans doute, par manque de curiosité aussi.   Par souci de sécurité, les électeurs se réfugient dans le cocon des valeurs dont ils connaissent certes les défauts, mais aussi la trajectoire. Les électeurs préfèrent les best-sellers : ils en connaissent à la fois le prix et la valeur.

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Peter Curbishley - Flickr CC-BY

J’aimerais qu’il soit un jour fait une étude mettant en corrélation le vote avec les pratiques culturelles. Je suis persuadé qu’on y verrait d’étonnantes similitudes. Notre peur de l’inconnu est à la fois rationnelle et dangereuse, en ce sens que, bien que justifiée biologiquement et sociologiquement, elle nous écarte des voies alternatives dont nous pourrions tirer profit.

Je pense qu’au-delà de ces problèmes déjà maintes fois évoqués dans de nombreux articles de blog, le phénomène auquel nous faisons face est un déficit de la médiation. Nous pensions que le net agissait en rhizomes, qu’il obéissait à une organisation horizontale et non plus verticale, où chacun, par le biais des blogs et des réseaux sociaux, s’occuperait de sa propre médiation et mettrait en avant le contenu qu’il estimerait le plus pertinent. Mais comme le décrit Bruce Sterling, l’internet s’est d’une part rempli d’ordures : il est devenu une décharge où les internautes dévident un nombre incommensurable de contenus non pertinents, de pollution numérique qui brouille les repères de ceux qui essayent de s’y orienter et qui captent leur attention de la manière la plus hideuse qui soit, en s’adressant à notre cerveau reptilien pour reprendre l’analogie de Stiegler. Dans ce chaos d’informations relayées de part et d’autre, nous ne savons plus quoi choisir. C’est notre fatigue, en réalité, qui choisit alors pour nous le chemin le plus évident. D’autre part, la médiation numérique a échoué pour le moment, en ce sens qu’elle s’est contentée de reproduire le modèle existant. Les critiques positives sur les blogs ne sont pas un vecteur d’achat massif et deviennent très rarement (possiblement jamais) virales. En revanche, une chronique sur un site d’information réputé ou historique (Libé, le Monde, le Figaro, etc) se suffisent à elles-mêmes, et drainent de la curiosité. Nous, lecteurs, n’avons confiance qu’en ceux que nous connaissons vraiment. Ainsi, le net a reproduit sans le vouloir une hiérarchie pré-existante, dont nous confortons chaque jour la prééminence en la relayant toujours davantage. Plus nous centralisons nos désirs, plus les alternatives s’amenuisent.

Je parlais hier des héros du net. Dans un écosystème où les choix, sociétaux comme culturels, vont en s’amenuisant, il apparait pour moi comme la responsabilité de chacun de penser le net comme un espace d’expression, et non plus de simple soulagement pulsionnel et libidinal. Le web est devenu une catharsis commerciale permanente, dont le marketing s’est emparé et que les politiques commencent à maîtriser d’une manière inquiétante, à travers la collecte des données personnelles. Il est de notre devoir de penser le net autrement, de l’imaginer en écosystème naturel, en une force élémentaire qu’à l’instar des forêts et des océans, il convient de ne pas polluer. Cela passe par un instant de réflexion au moment de reposter un article (ou de ne pas le reposter, car c’est bien plus sûrement ce que l’on ne fait pas qui nous définit), d’écrire un statut sur Facebook, de rédiger un tweet. Chacune de nos prises de parole nourrit la décharge ou bâtit les routes que nous voulons tracer, et la curiosité se nourrit d’elle-même. Nous devons être vigilants et, pour sauver les alternatives, se savoir responsables.