Librairies et auto-édition : des passerelles à créer ?

Au fil d’une discussion Twitter — on parlait, entre autres sujets, de l’édition —, je tombe sur cette réponse qui me fait réfléchir.

@Melissandre_L :  pour avoir testé l’édition tradi, je veux bien le croire : 5% du prix d’un exemplaire et devoir me taper mon boulot de comm, je trouvais ça un peu dur quand même, même si c’était chouette d’être en rayon à la FNAC…

 Rien de plus vrai, de plus simple, de plus tragique en somme : cette auteure a raison et a résumé tout le problème de l’édition traditionnelle qui, si elle continue d’un côté à produire de magnifiques ouvrages et à entretenir de belles relations avec les créations, est aussi par d’autres côtés devenu une broyeuse monstrueuse qui s’emberlificote les pieds dans ses propres démons, notamment celui de la surproduction — qui ne laisse le temps ni aux libraires ni aux auteurs de faire leur travail — et de la rentabilité maximale (titres calibrés, marges resserrées, rémunération des auteurs en berne). 

Bien sûr, je ne décris pas un schéma général, mais une ambiance latente. Y a comme un truc qui pue, vous ne trouvez pas ? Ce n’est pas seulement parce que les auteurs rouspètent au Salon du Livre Jeunesse de Montreuil (et bon sang, qu’ils ont raison de le faire), mais il y a aussi les libraires qui s’y mettent, et dans pas longtemps, ce seront les imprimeurs et les transporteurs qui seront contaminés par la grogne, à n’en pas douter.

Dans des cas de plus en plus nombreux autour de moi, certaines auteurs semblent ressentir une certaine déception de leurs expériences de publication, voire carrément une frustration : des années à bosser sur un projet, puis à chercher un éditeur, puis finalement signer un contrat, déboucher le champagne en voyant son livre à la Fnac, s’en satisfaire (et comment ! de quel auteur n’est-ce pas le rêve ?), puis reboucher aussitôt la bouteille en se rappelant le montant de son avance, en regardant la courbe des ventes qui sursaute à peine, puis en voyant le libraire remballer la pile à peine effleurée pour la remplacer par une autre. Il y a de quoi être déçu.

Pas étonnant qu’Amazon et les autres services d’autopublication suscitent de plus en plus d’intérêt dans la communauté. Non seulement les gains s’élèvent à 70% du prix de vente, mais les achats peuvent désormais s’étaler dans le temps grâce au numérique. Mieux, le service CreateSpace fournit des versions Print on Demand largement d’aussi bonne qualité que n’importe quel ouvrage acheté en librairie (et pour cause, ce sont les mêmes machines), livrées en deux jours n’importe où en France. Je parle d’Amazon pour la forme — ça mériterait un article entier — mais j’aurais aussi bien pu parler de Lulu.com ou d’autres services du même acabit. Toujours est-il qu’aujourd’hui, il n’a jamais été aussi facile pour un auteur de fabriquer ses propres livres, du moins matériellement (mettons pour le moment de côté l’aspect éditorial).

Du coup, je me pose la question : est-il possible de voir un jour se créer une certaine porosité entre d’un côté les libraires surchargés de nouveautés et de l’autre des auteurs indépendants désireux de se faire une place sur les tables des susdits libraires ? Pas simple. Les libraires, comme dit plus haut, croulent sous les nouveautés. Mais peut-être désireraient-ils, pour les plus curieux d’entre eux, s’ouvrir à la production indépendante ? Remplacer certains ouvrages calibrés par d’autres… moins bien calibrés, ou simplement plus originaux, inventifs, hors des sentiers battus ou simplement retoqués par l’édition traditionnelle (trop local, par exemple).

Dans ce cas (mais cela demanderait un grand travail de sensibilisation des libraires, j’en suis conscient, et ce n’est pas gagné), peut-être qu’il y a un créneau à prendre du côté de Dilicom, (la centrale de commande des libraires en France) ? Pourquoi un service d’autopublication n’offrirait-il pas à ses clients l’affiliation automatique au catalogue afin de permettre la commande par n’importe quel magasin qui souhaiterait en vendre ? On pourrait même imaginer que la Fnac s’y mettre, en collaboration avec Kobo sans doute, afin d’intégrer directement au catalogue national des ouvrages sous ISBN (il faudrait pour ça que Kobo se lance dans la POD, mais pourquoi pas, ça ferait sens pour la France).

Ainsi, les auteurs autopubliés n’auraient pas à subir l’humiliation de remplir un formulaire compliqué, pratiquement sans espoir de voir leur livre intégré un jour au catalogue (j’ai assisté à certaines de ces scènes lorsque je travaillais à la Fnac). Il suffirait seulement de convaincre le libraire de les commander — et le plus dur serait fait.

Et vous, qu’en pensez-vous : faut-il que la frontière entre autopubliés et libraires soit plus poreuse ? Imaginez-vous que cela puisse être bénéfique aux uns comme aux autres ? La concurrence engendrée ferait-elle sortir les éditeurs plus traditionnels de leurs gonds, ou cela leur permettrait-il de dégager de la place pour des ouvrages plus soignés ou moins expédiés ? À vous de voir.

15 réflexions sur « Librairies et auto-édition : des passerelles à créer ? »

  1. Belle idée mais les éditeurs n’accepteront guère de voir leurs ouvrages côtoyer ceux des « indies ».

    Aura-t-on droit à un rayon spécialisé  » auto publication » ? Les « indies » seraient alors parqués comme des … Indiens.

  2. « Mais peut-être désireraient-ils, pour les plus curieux d’entre eux, s’ouvrir à la production indépendante ? Remplacer certains ouvrages calibrés par d’autres… moins bien calibrés, ou simplement plus originaux, inventifs, hors des sentiers battus ou simplement retoqués par l’édition traditionnelle (trop local, par exemple). »

    Du point de vue du libraire (et de n’importe quel vendeur) : consacrer du mètre linéaire à la vente d’un produit non-fini est un non sens.

    Certes : TOUS les bouquins issus de l’édition « traditionnelle » ne sont pas des produits finis. Mais la très grande majorité des livres auto-publiés sont des produits non-finis.

    Seul l’auteur auto-publié peut espérer trouver son compte dans cette affaire (un peu de vente, de satisfaction d’ego, la possibilité de proposer son œuvre sans avoir sacrifié aux exigences du métier).

  3. @Falstaf : tu produis un argument d’autorité. Qui a prouvé par A + B que « la très grande majorité des livres auto-publiés sont des produits non-finis » ? Tant qu’on n’aura pas d’étude précise sur le sujet, on ne pourra pas vraiment en rendre compte objectivement. De fait, tu ne fais ici que reproduire un cliché… peut-être justifié, mais peut-être pas. Une chaise sculptée par un artisan est-elle un produit non-fini si elle n’est pas passée par les entrepôts d’Ikea ?

  4. Prétendre qu’en attendant l’avis contraire d’une hypothétique étude sur le sujet, toute œuvre produite équivaut qualitativement à une autre par le fait de sa simple existence, c’est aussi un cliché.

    Mon argument n’est pas un argument d’autorité. C’est mon humble expérience. Très subjectif donc, mais ça vaut toujours mieux que de causer sans bille dans les poches.
    J’ai tenu des chroniques régulières sur divers sites pendant des années, avec pour soucis premier de promouvoir les petits éditeurs et les auteurs francophones peu promus par les médias. Bilan des courses : au bout de deux ans (c’est pas si mal, d’ailleurs), je refusais de lire les SP envoyés par les auto-édités tant piètre était le résultat. Même si au départ, mon intention était de leur permettre de faire un peu parler d’eux, force fut de constater que si leur bouquin avait été « retoqué » par les éditeurs (petits ou grands), c’est qu’il y avait une raison.

    Quant aux auteurs défendus par les éditeurs indépendants : y’a plein de trucs bons. Mangez-en !

  5. Il est possible pour un auto-édité de rentrer dans des réseaux tels que Dilicom, mais ce n’est pas gratuit. Des services le proposent, jusqu’à il y a peu In Libro Veritas( mais qui arrête l’édition, pour ne faire que de l’impression, et peut-être vérifier du côté d’Atramenta). Bookelis lui passe par le réseau de distribution d’Hachette. Mais ces services sont payants, et le service varie d’une plateforme à une autre. Le problème donc est que la plateforme fait son beurre avec ça, en plus de la com qu’il prend sur le livre (souvent en POD comme lulu), et que cela peut vite revenir cher. (Globalement chez bookelis, si tu veux une distribution mondiale de ton livre, compte 150 euros par an).

    Mais sinon globalement je suis d’accord. Cela permettrait d’augmenter les catalogues des libraires, et laisserait plus de choix aux lecteurs qui préfèrent passer par un circuit plus traditionnel (je dis par là, magasin et non le net).

  6. @Falstaf : je suis d’accord avec toi, je reçois aussi pas mal de manuscrits pas géniaux. Néanmoins, une nouvelle génération d’auteurs indépendants est en train d’arriver. Des gens qui * n’ont pas envie * d’être publiés par les circuits traditionnels. Des gens qui n’ont même pas envoyé leurs manuscrits à des éditeurs. J’en connais de plus en plus. Ils n’ont pas été rejetés. Et ça, c’est selon moi une différence majeure. (et j’imaginais une étude sur les « best-sellers » autoédités)

    @Greg : Merci de ces précisions ! J’ignorais que ça existait déjà sous une forme. Néanmoins, ce que tu décris me semble davantage lié à des ressorts d’extorsion plutôt qu’à une vraie volonté d’ouverture. Un moyen de gratter de l’argent aux rêveurs, quoi.

  7. Ravie de lire cet article, même si la fin en est biaisée par rapport au début. En effet, comme vous le dîtes dans les commentaires, il y a toute une génération d’auteurs lassés du système éditorial actuel qui s’octroie des parts de plus en plus lourdes pour ne plus faire qu’un travail… de distribution. Faisant partie d’un gros réseau d’auteurs, je peux vous dire que nous sommes nombreux à lorgner du côté de l’auto-édition qui devient un modèle viable. Nos livres ne seraient pas mauvais ou inachevés (en tout cas pas plus que dans l’édition tradi). Nous avons du métier et sommes habitués à ce que les retours sur manuscrits ne nous viennent plus de nos éditeurs mais de nos collègues. Dès lors, pourquoi passer encore par un éditeur ?
    Je ne crois pas que ces derniers soient devenus inutiles mais nos métiers respectifs vont devoir évoluer.
    Quant à trouver une solution pour passer directement par un distributeur, voilà l’enjeu d’aujourd’hui…

  8. Bonsoir
    Il faut aussi reconnaître une réalité du marché : une offre supérieure à la demande, les gens lisant moins qu’avant sur le support papier, quand le numérique tente de percer. Peut-être d’ailleurs que le changement viendra de là, puisque le système des offices et de retours a été mis en place par des éditeurs (des gros éditeurs, j’entends), qui essaient d’ailleurs de limiter la percée du numérique, car ils se rendent bien compte que ça obligera à revoir tout le système.

  9. Auto-édités, éditeurs indépendants ou grosses maisons d’éditions, tous se heurtent au même problème face aux libraires : ces derniers n’ont pas le temps de prendre connaissance des livres qu’ils reçoivent.
    Je commence mon activité de microscopique éditrice et mes passages en librairies sont peu enthousiasmants : les libraires qui acceptent de prendre un (!) ou deux (!) parfois… cinq (!!) exemplaires de mon premier livre ne l’ouvriront même pas, et donc ne pourront pas le recommander à leurs clients. Pour le moment, seulement un a eu, à mon sens, une véritable démarche de libraire en me demandant d’emprunter un exemplaire pour le lire, afin de déterminer si il avait sa place dans ses rayons.
    La surproduction est un véritable fléau. Si elle offre un choix important et alléchant au public, ce dernier passe à côté de l’offre rare, de la découverte.
    Sans promo, nous ne sommes pas grand chose. Sans le soutien des libraires, nous ne sommes plus rien !

  10. Bonjour à tous. Juste quelques remarques
    Il est exact que les gros éditeurs imposent souvent aux libraires de leur réserver les « bons emplacements », et de ne surtout pas y exposer des Indés, voire de très petites maisons d’édition.
    Dans l’auto édition, on trouve tout, du consternant au très bon, et, plus rarement, à l’excellent. Quand je lis certaines publications sur les réseaux sociaux, je me dis parfois que leurs auteurs feraient bien de commencer par prendre quelques cours d’orthographe et de grammaire, (même si on peut excuser quelques erreurs de frappe dans des textes écrits à la hâte).
    Sauf de rares exceptions, les libraires n’ont, ou ne prennent pas le temps de lire au moins quelques uns des ouvrages qu’ils reçoivent… alors lire des indépendants ou auto édités !… C’est pourtant ce que font plus souvent les propriétaires de maisons de la presse qui entretiennent un rayon librairie important.
    Je crois volontiers au côté « non fini » de beaucoup de livres auto édités, mais il ne faut pas en faire une généralité. J’apprécie beaucoup pour ma part, en tant qu’auteur indépendant, qu’un libraire ou une bibliothèque me demande d’envoyer un livre, dans le cadre d’une candidature à un salon du livre par exemple, car je sais par expérience que c’est gagné.
    Je n’ai jamais proposé de tapuscrit à une maison d’édition traditionnelle. En effet, même si un auteur sans notoriété, sans relation dans le milieu, parvient à décrocher un contrat, son livre restera en vente quelques mois seulement, pas toujours bien exposé, puis les nombreux invendus partiront au pilon… Fin de l’expérience !… Les ouvrages de qualité des auteurs indépendants continuent à se vendre des années après leur publication s’ils ne sont pas liés à une actualité ponctuelle. Il suffit de les réimprimer régulièrement en quantité raisonnable, pour qu’ils conservent leur fraîcheur d’aspect. Le gros problème reste naturellement la diffusion…
    L’édition indépendante prend une part de plus en plus importante dans les pays anglophones, ce qui pousse l’édition traditionnelle à évoluer et à intégrer le numérique. Les éditeurs français pourront-ils résister longtemps à cette évolution inéluctable ? Auront-ils l’intelligence de s’ouvrir rapidement à d’autres pratiques ?

  11. « En effet, même si un auteur sans notoriété, sans relation dans le milieu, parvient à décrocher un contrat, son livre restera en vente quelques mois seulement, pas toujours bien exposé, puis les nombreux invendus partiront au pilon… Fin de l’expérience !…  »

    Ah ?
    Je publie depuis 10 ans, chez des petits éditeurs indépendants et des moins petits (jamais en auto-publi, par choix car à mon sens et en caricaturant un poil : c’est la mort de l’art). Je ne jouis pas d’une réputation qui dépasse mon jardin. J’ai des relations avec mon garagiste et mon boulanger (ce qui ne m’aide aucunement à obtenir des contrats, comme quoi les relations ne font pas tout…) Et JAMAIS aucun de mes titres n’a terminé au pilon.
    Beaucoup d’idées préconçues sur l’affreuseté supposée des éditeurs traditionnels.
    La plupart fait correctement son boulot. Si si… (certains même le font par passion).

  12. D’abord cela fait un moment que je suis ce blog et j’abonde assez souvent dans le sens de l’auteur de celui-ci, tout en le remerciant bien bas pour sa faconde et son optimisme.

    Effectivement le mieux serait que le système de distribution soit repensé de fond en comble, de même que celui de l’édition…

    Je comprends ceux qui s’auto-éditent dans le contexte actuel qui est, à mon humble avis, totalement vérouillé pour les jeunes auteurs. Je ne pense pas que les autos proposent un produit de « moindre » qualité que les auteurs édités. On trouve la même quantité d’oeuvres potables et d’oeuvres émétiques si on se donne la peine de chercher.

    Mais ce n’est que ma brève expérience qui parle dans cet entrefilet soporifique…

    Bien à vous…

  13. Une des solutions qui pourrait satisfaire tout le monde (à part les mastodontes de l’édition sans doute) serait une plateforme anonyme en ce qui concerne auteurs et éditeurs. Des oeuvres proposées aux libraires sans qu’ils sachent d’où ils proviennent, ne s’intéressant qu’au contenu. Ainsi, ils pourraient vendre des oeuvres qu’ils défendent et les choisir sans aucune pression…

  14. Je suis toujours surpris de lire des avis définitifs sur la mauvaise qualité des livres autoédités, parce que l’exemple des auteurs américains devrait au moins montrer qu’il est possible pour un auteur d’atteindre la qualité des livres publiés par des maisons d’édition. En France, la résistance à l’idée qu’un auteur puisse déclarer son indépendance et se publier tout seul relève du préjugé culturel plus que de l’expérience. La figure paternelle de l’éditeur paraît indispensable pour « adouber » l’auteur.
    Mais les mentalités changent ici aussi. Des auteurs de plus en plus nombreux, las d’être payés en prestige par des éditeurs de plus en plus industriels, s’inspirent de l’exemple de leurs homologues étasuniens et s’essaient à l’autoédition. Je suis persuadé que la prochaine génération d’auteurs prendra conscience de la nécessité de mener leurs projets éditoriaux avec le plus grand professionnalisme.
    Quant à la question des passerelles entre les librairies et les auteurs autoédités, cette idée suppose que les libraires refusent de se comporter comme les vitrines d’une industrie oligopolistique. En ont-ils les moyens ? Pour le moment, j’en doute. Menacés, sinon condamnés par le numérique et par l’efficacité de leurs concurrents en ligne, ils voient souvent dans les autoédités des ennemis de l’extérieur, issus d’un monde dont ils ne veulent pas.

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