Lettre morte

« Ma chère, ma tendre, ma très douce Léontine,

C’est à peine si je trouve le temps de t’écrire quelques lignes du fond de ce trou qui, à bien des égards, ressemble de plus en plus à l’idée que je me fais du sépulcre.

La nuit, lorsque le champ de bataille recouvre un peu de sa sérénité et que les insectes chantent, il me semble que je suis déjà passé à travers le miroir et que le ciel que je contemple n’est autre que celui dont la voûte protège les plus hautes strates du Paradis. Pourtant le soleil finit toujours par se lever, invariable comme une horloge suisse. Sa ponctualité n’égale que sa cruauté : car c’est le moment où les affrontements reprennent.

Je n’ai pas de mot pour te dépeindre le spectacle qui s’offre à ma vue. Ceux qui me viennent ne reflètent qu’une réalité tronquée, approximative. La langue française est singulièrement limitée pour décrire ce que — par crainte que tu sombres à ton tour dans l’inquiétude ou pire, dans la folie — je n’ose t’expliquer.

J’ai entendu dire que le japonais possède un signe pour exprimer à peu près tout ce dont il est possible de faire l’expérience sensible: ainsi, un ridicule frémissement à la surface de l’onde, la plus petite particule ou le moindre sentiment diffus est classifié, répertorié et nommé. Cet enrichissement complexifie l’idiome et, par extension, la tâche de l’écrivain, mais il la nuance de telle façon qu’il doit être à la fois un délice et un casse-tête d’user de cette langue.

Malheureusement, j’ai peur que même le japonais ne suffise pas à t’expliquer ce qui se passe ici. De fait, il n’existe sans doute aucun dialecte capable d’offrir une description exacte de l’horreur, sinon celui du ventre qui gronde dans nos tripes au lever du jour.

Il me faut faire preuve de maîtrise tant que de sang-froid pour maintenir cette fichue plume droite. Ma main gauche — celle qui écrit, qui manie le fleuret et qui, souviens-t-en, aidait le canon du fusil à atteindre un faisan à quarante mètres — tremble depuis des jours. Je ne contrôle pas ces crises nerveuses qui me saisissent quelquefois au milieu de la nuit et me tirent du sommeil. Non que je dorme paisiblement ces derniers jours, mais je n’avais jamais eu de mal, depuis ma plus tendre enfance, à trouver le repos, y compris dans les ambiances les plus chaleureuses et les assemblées les plus bruyantes.

Les instincts s’épaississent lorsqu’on craint pour sa vie. Ainsi, je ne dors jamais vraiment que d’un œil. Mon esprit est sur le pont, toujours sur le qui-vive. Je ressemble chaque jour davantage à un requin qui, nageant sur le flanc au gré du courant, expérimente le mouvement perpétuel, tel un automate.

Les combats se concentrent le jour pour le moment. L’ennemi, aussi différent de nous soit-il, paraît respecter la trêve qui du soir au petit matin, autorise les braves à reprendre des forces et à récupérer leurs morts tombés au champ d’honneur. Pour autant, j’ai le sentiment qu’un évènement terrible se prépare. Ce n’est pas une guerre ordinaire, Léontine, et même si nos supérieurs se gargarisent des gros titres que les journaux impriment, ces cris de victoire prématurés ne sont que de sombres supputations : en vérité, nos ennemis nous sont inconnus. Nous en savons si peu qu’il est difficile d’imaginer qu’ils puissent partager nos us en matière de conflits armés.

Une intuition me souffle qu’ils échafaudent un plan diabolique. Je suis certain que ces préparatifs se déroulent à la faveur de la nuit : c’est comme si le vent froid qui glace la plaine me chuchotait à l’oreille les secrets les plus terribles. Je n’en ai aucune preuve, bien entendu, aussi je tais mes pensées à mes camarades d’infortune : sans doute verrait-on dans mes prophéties le miroir de mes propres peurs.

Si tu pouvais voir la ligne de front, ma chère Léontine… Je ne te le souhaite pas, car cela signifierait que tu serais ici, les pieds dans la boue, les armes à la main et le casque sur la tête. Ma situation paraît désespérée à bien des égards. Mais si par magie ton esprit flottait en songe jusqu’à moi et que ton regard se posait sur le champ de bataille, tu serais éblouie. Sitôt la nuit tombée, l’horizon s’embrase de dizaines de lueurs multicolores, qui gonflent et meurent au rythme d’une musique inaudible. Des feux de Bengale silencieux semblent exploser doucement au cœur d’une brume impénétrable.

Les officiers seuls se risquent à émettre des hypothèses au sujet de ces lumières : ils imaginent qu’il pourrait s’agir d’un moyen de communication entre leurs différents bataillons répartis le long du front. Si certains esprits superstitieux persistent à n’y voir que de la sorcellerie, je suis convaincu que nous avons affaire à une nouvelle forme de technologie qui, je le crois, causera notre perte.

Je repense souvent à la conversation que nous avons eue sous le porche, la veille de mon départ : tu avais raison de me reprocher de partir sans toi. Même si la mobilisation générale n’a rien d’une sinécure, les femmes ne devraient jamais être mises à l’écart des hommes. Ne crains rien, je ne te tiens pas rigueur de ces adorables bouderies qui obscurcirent nos ultimes moments passés ensemble. Ce temps aurait pu être mieux employé, mais ta colère masquait difficilement ta tristesse. À dire vrai, je n’ai jamais vu fureur plus touchante.

Tu voulais admirer le monde, disais-tu ? Je suis content que tu ne m’aies pas accompagné cette fois. Ce voyage pourrait bien être le dernier. Et dans le cas où les anges seraient bons avec moi, nous aurions bien d’autres occasions de parcourir la Terre. Mais pour cela, nos armées doivent rentrer victorieuses. Car si nous perdons, il ne restera plus grand-chose de cette planète.

La guerre nous aura au moins appris que nous n’étions pas seuls dans l’univers, et que notre monde était mal protégé des invasions extérieures. Quinze jours avant le premier impact, j’aurais certainement juré — et le professeur aussi, Dieu ait son âme — que la vie était impossible ailleurs que sur la Terre. Dans un sens, nous avons notre réponse, même si celle-ci nous a été offerte d’une façon bien amère.

On m’appelle dehors. Je poursuivrai cette lettre lorsque je le pourrai, si toutefois ce moment arrive.

Mille baisers, ma Léontine. Je porte en bouclier sur mon cœur ta boucle de cheveux qui, je l’espère, m’épargnera le danger.

 

À peine revenu du front, ma première pensée est pour toi. Pour être tout à fait honnête, ton image s’enfuit de mes souvenirs lorsque je recharge mon fusil et que je le pointe sur les formes mouvantes qui hantent le brouillard de la zone morte, derrière les barbelés. J’aimerais que ton visage m’accompagne dans ces instants d’isolement où, faible et veule, mon cerveau me joue des tours. Ma conscience s’obstine à me voiler ton nez piqueté de taches de rousseur, tes yeux comme des feuilles écloses et tes cheveux cascadant sur tes épaules. Mon cortex se verrouille, comme si une protection cognitive empêchait d’encombrer mon esprit de tracas superflus au moment d’appuyer sur la gâchette. Pardonne-moi, je sais que tu n’aimes pas quand j’exprime mes sentiments d’un point de vue scientifique. Avoue pourtant, même si je sais que cette pensée te peine, qu’il ne faudrait pas que ton fantôme me trouble au point d’y risquer ma vie. Sache qu’à l’instant où je m’enfonce dans ce terrier qui sert de dortoir à ma compagnie, mes souvenirs s’aiguisent ou plutôt se dévoilent, comme si la porte barricadée qui les empêchait jusqu’ici d’atteindre ma conscience s’ouvrait en grand. À la lumière des lanternes, sur un coin de table, quelquefois sur mes genoux écorchés, je tire alors de ma poche ces feuillets pliés en quatre sur lesquels je couche ces mots pour me sentir plus proche de toi.

Quel phénomène étrange que la mémoire, qui garde en lieu sûr des évènements que l’on croyait évanouis à jamais. Hier soir, j’ai été saisi par l’odeur du lilas sous lequel je t’ai fait ma demande en mariage. Sur l’instant, je ne me souviens même pas l’avoir remarquée : tu étais alors l’unique objet de toute mon attention. Pourtant, cette fragrance m’est revenue comme un boomerang : elle se tenait là, tapie dans un recoin de mon esprit, prête à ressurgir lorsque j’en aurai besoin. À l’évocation de cette réminiscence olfactive, je ne sens presque plus la terrible odeur de putréfaction qui monte du sol à mesure que nous y enterrons nos braves.

Si je travaillais encore au musée, et s’il n’était pas passé de vie à trépas de si brusque manière, le professeur aurait sans doute eu beaucoup à discuter au sujet du cerveau humain. Comme à notre habitude, nous aurions été en débattre autour d’une tasse de café, à l’ombre des squelettes de ces gigantesques sauriens des temps préhistoriques. Nous aurions alors rebâti la science comme à chaque fois. Je suis sûr que le vénérable biologiste aurait exprimé une joie ineffable à l’idée d’ausculter nos ennemis, et que pour avoir l’honneur de disséquer un cadavre, il se serait coupé une main. Mais le professeur s’était trompé, comme beaucoup d’autres. Comme tout le monde, à vrai dire. Qui aurait pu deviner ?

Comme cette époque me paraît éloignée.

Je voudrais que le monde n’ait jamais changé. Que nous puissions vivre nos vies en paix sans avoir à nous soucier d’autre chose que du cri d’un nourrisson ou de la saison des vendanges. Mais l’humanité est au bord du précipice, voilà ce que je crois. Qui viendra nous tirer d’affaire si par malheur, nous plongeons dans les ténèbres ?

Aujourd’hui, un bataillon allemand a incorporé notre unité. Nous les savions éparpillés dans la campagne environnante, mais nous n’avions jusque là pas eu l’occasion de rencontrer un seul casque à pointe en chair et en os : c’est désormais chose faite. Notre effectif a doublé en l’espace d’une journée, ce qui ne pouvait tomber mieux. Néanmoins, leur impossible charabia me laisse perplexe. Cette langue est si rugueuse. Je me souviens pourtant d’une lecture de Gœthe à l’université. Même si je n’y avais rien compris, elle m’avait procuré un sentiment de douceur et surtout, d’humanité véritable. L’allemand que j’ai écouté autrefois n’a rien en commun avec ce sabir guttural que j’entends résonner dans les tranchées désormais. J’ai peur que dans ces conditions, coordonner une attaque soit une entreprise risquée, mais nous ne pouvons nous passer de gâchettes supplémentaires. Il est heureux que, face au péril imminent de l’invasion, l’armistice ait été signé si vite. Nous avions combattu les boches trois mois que le conflit était déjà terminé, te rends-tu compte ? Une guerre éclair, disaient les officiers qui aiment les grands mots. En ma qualité de scientifique, je parlerais plutôt d’une guerre volatile… comme si un nuage obscurcissait le soleil, le temps de disparaître.

Face à l’adversité, l’humanité sait faire preuve de ressource et d’abnégation : nous en sommes désormais convaincus. Reste à démontrer que nous puissions œuvrer de concert à la sauvegarde de la planète.

 

Les hommes persistent à les appeler Martiens, alors qu’en vérité, nous ignorons s’ils arrivent bel et bien de la planète rouge. Leur caractère belliqueux ne nous renseigne guère, sinon que les scientifiques de l’antiquité avaient été bien inspirés de baptiser cet astre du nom du dieu de la guerre.

Les télégrammes nous apprennent que des astronomes auraient observé une étrange activité dans les canaux qui strient la surface de ce monde inconnu : ils en auraient déduit que sous la roche, des bases gigantesques avaient été creusées pour abriter une flotte capable de traverser l’éther. Était-ce leur plan tout du long, ou ne sommes-nous qu’une première escale vers une autre destination ? Personne ne peut le dire et surtout pas eux, puisqu’ils se terrent dans leurs monstrueuses machines.

En vérité, je n’ai pas encore réussi à entrapercevoir le moindre appareil. On les dit sophistiqués et redoutables, mais je doute que quiconque en sache plus que moi. Nous nous contentons d’essuyer les tirs et de répliquer en conséquence, comme des titans jouant à la pelote d’un bout à l’autre de l’horizon. Ces araignées de métal ne nous laissent pas approcher d’un pouce. Je vois un avantage à cette immobilité : nous renforçons nos positions. Mais l’ennemi extraterrestre consolide lui aussi les siennes et, si l’on considère sa puissance de feu et la portée de ses projectiles, il sera difficile de l’arrêter une fois mis en branle.

Depuis nos tranchées, nous ne voyons guère qu’un pied ou un châssis de temps à autre. Les éclaireurs qui les ont aperçus, malgré le brouillard qui s’accroche à leurs parois de fer et de cuivre, sont rentrés blêmes et mutiques. Nos canons sont inutiles. J’ose espérer que l’ingénierie dont peut s’enorgueillir notre nation saura faire la différence. Notre infanterie est imbattable au corps-à-corps, dit-on. Je ne me sens pas particulièrement imbattable. Les Allemands sont de beaux combattants. Leur détermination nous tirera peut-être du pétrin en temps voulu.

J’ai entendu à l’instant un Britannique s’adresser à un Flamand dans la langue de Shakespeare. De leur échange, j’ai cru comprendre qu’un ennemi avait été capturé. J’ignore s’ils parlaient d’un véhicule ou de l’une de ces créatures qui, à coup sûr, habitent l’intérieur de ces gigantesques carapaces. Je les imagine se tapir derrière leurs parois de métal, comme des escargots au fond de leur coquille. Une intuition de biologiste me souffle que ces entités ne sont pas humanoïdes. Du peu que j’ai pu en apercevoir, leurs appareils ne me semblent pas adaptés à notre morphologie. Leurs engins sont suspendus si haut dans le ciel qu’ils paraissent quelquefois voler au-dessus du champ de bataille. Mais il n’en est rien : les jambes qui les soutiennent sont d’une finesse telle que les Anglais les surnomment spiders, ce qui signifie « araignées ». Il est vrai qu’ils ressemblent à ces bêtes au corps bombé qui nous grimpent dessus dans les herbes sauvages et qui, comme des équilibristes montés sur échasses, se déplacent prestement. Sauf que dans notre cas, les araignées mesurent trente mètres de hauteur et que leurs pas ont une amplitude digne des bottes de sept lieues.

Malgré des incursions sporadiques en zone découverte, l’ennemi tient ses positions. Ces énergumènes attendent quelque chose, j’en ai la conviction. J’espère seulement qu’il ne s’agit pas de renfort.

 

J’envisageais 1914 d’une façon différente. Dans mes rêveries les plus heureuses, nous trouvions une maison pour installer notre famille, une bâtisse de caractère, hors de Paris mais à raisonnable distance afin que je puisse retourner au musée par le chemin de fer. Le matin, je me serai levé tôt pour errer dans les champs et les forêts. Proche du terrain, j’aurais étudié les mœurs des minuscules habitants qui peuplent nos compagnes : je les aurais triés par nombre de pattes, par forme de carapace, par longueur des antennes. Je comprends que cette perspective n’éveille pas une folle réjouissance en toi. Pourtant, je ne peux m’empêcher d’imaginer que la vie aurait eu des airs de perfection.

Quelquefois, je revois la campagne en rêve. Les ruisseaux y coulent paisiblement. Les feuilles tombées des arbres flottent le long des berges comme des bateaux sans pilote. Un peu plus loin, un enclos accueille le bétail bercé par le clapotis. De l’autre côté, le vent entraîne l’hélice d’un moulin. Ces images se superposent dans mon esprit à celles du no man’s land. Le champ de bataille se transforme alors en une toile grise sur laquelle j’étale les couleurs de mes regrets.

Cette nuit, quelque chose d’étrange est apparu dans le ciel. Je ne suis pas astronome — même si les travaux de Camille Flammarion me sont familiers —, mais j’ai réussi à convaincre mon officier que le phénomène lumineux que nous avions observé n’avait rien d’un météore.

Peu après minuit, le firmament s’est brusquement tinté des couleurs d’une aurore boréale. Je sais que cette idée est stupide, car ce genre de phénomène n’apparaîtrait jamais sous nos latitudes. Néanmoins, le ciel ondoyait comme la surface d’un lac troublée par le lancer d’un galet, lorsqu’un objet formidable embrasa le ciel sur les coups de trois heures. L’aérolithe avait la forme d’un cigare pointé vers le bas, ou plutôt celle d’une pyramide si allongée qu’elle paraissait vouloir clouer la terre. L’objet plongea vers le sol à une vitesse folle avant de ralentir et de se suspendre au-dessus des lignes ennemies. Nous pûmes alors en apprécier la taille : l’artefact en question était gigantesque.

L’objet s’enfonça en zone adverse, et sa lumière fantastique s’évanouit quelques minutes après son atterrissage. Et dire que nous nous moquions des écrivains de science-fiction : regarde sur quel chemin la réalité nous entraîne.

Un instant après la disparition du véhicule spatial — nous ne pouvions nous méprendre sur sa nature, car l’appareil ressemblait à l’une de ces fusées dont les artistes et les rêveurs se font les hérauts —, le brouillard se densifia de l’autre côté des barbelés. Bientôt, nous n’aperçûmes plus que d’inquiétants halos qui perçaient les ténèbres par intermittence.

Des cornes de brume résonnèrent dans le noir. Nous pensions qu’elles provenaient de chez nous, mais une rapide vérification nous confirma qu’il s’agissait d’une illusion auditive : ces trompettes graves étaient celles de l’ennemi.

Nous attendons désormais.

Je trace ces mots à la lumière d’une bougie dont la flamme vacille. Mes forces m’abandonnent quand je songe à la bataille qui s’annonce. Je garderai la lettre dans ma poche, près de mon cœur, au cas où je serais abattu. Les camarades savent qu’ils doivent fouiller les corps de ceux qui tombent au champ d’honneur, à la recherche d’une missive ou d’un bijou à rapporter à la veuve. C’est bien le moindre des hommages à rendre à ceux qui ont donné leur sang pour abreuver ces sillons dont notre hymne se glorifie.

La terre est un vampire, Léontine : elle se gorge d’hémoglobine depuis des semaines sans jamais s’en désaltérer. Un jour peut-être, de ce terreau renaîtra quelque chose. Je ne peux m’imaginer rien de bon en sortir pour le moment.

Quelque chose tonne au loin.

À bientôt, ma douce Léontine, à bientôt.

Mille fois à bientôt.

 

J’ignore si cette missive te parviendra. Le jour se lève. Je n’ai pas dormi, mes doigts tremblent, mon souffle est court. Je suis blessé, Léontine, et les secours ne viendront plus, car nous sommes encerclés.

L’étau se resserre sur la tranchée. Je t’écris ces mots à la faveur d’un moment de répit : les créatures ont ralenti leur progression. Mais je suis certain qu’elles fondront bientôt sur nous. Elles nous réservent le sort que les plus chanceux d’entre nous ont vécu cette nuit, loin de la lumière crue de l’aube qui ne cache rien de l’horreur que nous vivons depuis des heures. Puisses-tu fuir et ne jamais avoir à poser les yeux sur ces choses !

Les Martiens ont attaqué dans la nuit. Le bataillon somnolait au fond de son trou, lorsque nous avons entendu un grondement que, par aveuglement ou par naïveté, nous prîmes d’abord pour de l’orage. Ainsi, nous crûmes bon de l’ignorer.

Mais bientôt, la clameur s’intensifia. Son bruit se mêla alors à celui de la terre retournée, des pierres fendues comme sur le passage du soc d’une gigantesque charrue.

Certains hommes sortirent dans la nuit. Je restai pour ma part à l’abri, les mains serrées sur mon fusil, l’oreille tendue. Les éclaireurs emportèrent leurs jumelles et disparurent à travers la porte pour se poster aux tourelles d’observation. Au même moment, la pluie se mit à tomber sur nous. Je ne pus qu’y lire les prémices de la colère divine qui, d’un instant à l’autre, allait s’abattre sur nous.

Les combattants partis en éclaireurs resurgirent, le visage livide, la mâchoire tremblante. À cet instant, les officiers nous ordonnèrent de nous préparer à l’assaut et, dans un terrifiant tohu-bohu, nous nous extirpâmes du terrier pour nous répartir dans les tranchées.

Une pluie diluvienne détrempait les allées. Les rats, moins craintifs lorsqu’il s’agissait de nous mordre pendant la nuit, fuyaient la montée des eaux. Les sales bêtes manquèrent de me déséquilibrer. Une fois certain que ta lettre était à l’abri, je gagnai mon poste.

Un éclair formidable zébra le ciel tandis que je me hissai sur ma planche. Un roulement de tonnerre m’assourdit si violemment que je hurlai de douleur. Presque aveugle, j’usai de mon fusil comme d’une béquille et regagnai ma position. Les mains dans la boue, les genoux trempés et le visage couvert de terre, je redressai la tête et portai mon regard vers la ligne de front. Un haut-le-cœur me souleva la poitrine.

Les monstres de métal étaient sortis de la brume et s’avançaient vers nous. Ils étaient des dizaines, peut-être des centaines, et de leur corps cyclopéen s’érigeaient des antennes directement reliées à ce que j’imaginais être un système de manipulation météorologique : en effet, ces appendices dressés vers le zénith émettaient une lueur qui, au plus fort de son rayonnement, déclenchait la chute d’un terrifiant éclair, d’une intensité telle que je n’en avais jamais vu même durant les plus chaudes nuits d’été. Les monstrueux véhicules contrôlaient l’orage et s’en servaient pour faire pleuvoir le feu sur nos baraquements. Du côté est, j’aperçus les premiers départs d’incendie dans une tranchée voisine.

Avant de réaliser que je criais, plusieurs minutes s’écoulèrent, durant lesquelles je ne fis que combattre ma propre épouvante. Je ne crains pas de la confesser : que Dieu porte cet aveu à mon crédit.

Les affreuses machines brillaient de cet éclat lugubre dont nous avions deviné la présence dans la brume. J’en déduisis que l’atterrissage de la pyramide allongée devait, d’une manière ou d’une autre, avoir déclenché l’assaut. L’évidence me frappa : les Martiens n’avaient jamais rien fait d’autre qu’attendre un ordre. Jamais nous ne les avions retenus : ils patientaient, voilà tout.

Les araignées mécaniques dirigeaient désormais leurs pattes hideuses vers nous, en convulsions dont le mouvement obéissait à une logique qui n’avait rien de terrestre. À la faveur des éclairs qui s’abattaient sur le champ de bataille, nous étourdissant tellement que j’avais peine à entendre les cris de mes compagnons de tranchée, je me trouvai plongé dans la contemplation intermittente d’une horreur cosmique dont je n’avais jusque là jamais soupçonné l’existence.

Nous avons été si naïfs de nous croire propriétaires du monde, Léontine. Face à ces créatures, nous sommes des fourmis. Si elles agissent de la même manière que l’enfant qui, par cruauté, démembre ces paisibles insectes, il y a fort à parier que nous subirons un sort peu enviable. Ces visiteurs se comportent en maîtres. Nous sommes à leur merci.

Nous épuisâmes nos réserves de munitions sur leurs coques inviolables jusqu’à ce que, à court de projectiles, nous ne nous retrouvâmes avec rien d’autre que nos baïonnettes pour nous défendre. Alors, lorsque le feu de l’artillerie se calma, nous pûmes enfin voir le véritable visage de nos ennemis.

Comme des larves écloses du ventre de leur mère, des milliers d’ombres visqueuses descendaient le long des pattes des engins. De là où je me trouvais, je ne pouvais les voir clairement : leur masse confuse faisait obstacle à mon observation, à moins que mon esprit ait eu la décence de m’épargner le spectacle d’un sol grouillant de ces monstruosités d’outre-espace.

Je pus néanmoins noter que ces horreurs étaient d’origine organique, et qu’elles semblaient ne souffrir en aucune manière de la composition de notre atmosphère. Si je n’arrivais pas à me faire une idée précise de leur morphologie, je distinguai sans peine l’éclat des fourches de Zeus à la surface de leurs carapaces détrempées. La pluie qui tombe sur du métal ne produit pas cet affreux bruit, Léontine, j’en suis certain, et ce son mat, si je survis, me hantera jusqu’à la fin de mes jours.

L’infanterie martienne se répandit comme une flaque d’huile sur la ligne de front et recouvrit bientôt une bonne partie de la bande de terrain dont nous avions fait l’enjeu de nos affrontements. Cette marée putrescente était impossible à endiguer, crois-moi, quand bien même aurions-nous été deux-cents mille soldats de plus et armés jusqu’aux dents. C’est un pays — peut-être une civilisation entière — qui a débarqué sur la Terre.

Je vais cacher cette lettre dans ma veste en attendant la fin des combats. De nombreuses tranchées ont déjà été envahies. Nous le savons, car nos appels téléphoniques restent sans réponse. Bientôt, ce sera notre tour. Nous devrons nous battre, sans doute mourir.

Je repense à ce jardin où, toi et moi, nous échangeâmes le baiser qui scella notre union. Malgré la folie qui me berce, je revois ses couleurs plus clairement que si je m’y trouvais. Les dégradés de vert m’accablent de leur splendeur, et des premiers bourgeons émane un parfum sucré. Perchés sur une branche, des oiseaux nous observent à travers le feuillage. Ils chantent le début du printemps. Bientôt, les fleurs nouvelles perceront le tapis d’herbe fraîche sur lequel nous avançons d’un pas léger.

Je relève la tête. Tu es là, Léontine.

J’ai dit que je ne voyais plus ton visage. Pourtant, il n’y a rien de plus faux. C’est comme si tu étais face à moi, et nos regards se croisent. Ils font s’embraser l’univers tout entier.

Je tends le bras. Nos mains se cherchent dans l’obscurité.

À cet instant, je crois que je suis »

 

La créature replia le dernier feuillet et se tourna vers son congénère. Leurs antennes s’effleurèrent et ils purent ainsi entamer la discussion.

— Leur langage n’a pas tellement évolué depuis la précédente récolte, dit le premier Martien.

— Qu’est-ce que ça raconte ?

— Rien d’intéressant. La plupart des textes que nous avons décodés ne sont qu’une interminable liste d’émotions étalées les unes après les autres, sans cohérence ni pudeur.

Le second Martien fit jouer ses élytres et claqua des mandibules.

— Je pensais qu’ils avaient fait des progrès.

Son interlocuteur s’emporta.

— Tu ne vas pas te mettre à écouter les défenseurs de la cause humaniste, non ? Ces êtres ont beau être sensibles, ils sont incapables de raisonner : tout juste sont-ils en mesure d’éprouver la peur et la douleur. Ce n’est pas suffisant pour en faire des créatures intelligentes, et encore moins des animaux raffinés.

Les monstres insectoïdes échangèrent leurs fluides et retournèrent à leurs tâches respectives. Il y avait encore beaucoup à faire pour emballer la cargaison. Empaquetés dans des cocons de soie qui, une fois imbibés de salive, durcissaient comme de la pierre, les corps ramollis de dizaines de milliers d’êtres humains attendaient d’être chargés à bord des vaisseaux pour être rapatriés sur Mars.

Le Martien froissa la lettre et l’ingéra en mastiquant bruyamment. Une fois qu’il eut terminé, il se pencha sur le cadavre du soldat et, après avoir vérifié que personne ne l’observait, préleva une oreille pour l’avaler aussitôt. Quel délice… Quelle splendeur ! Ce goût intense n’était aucunement comparable à celui des mets martiens, même aux plus raffinés qui poussaient sur les montagnes de leur planète d’origine. Il avait beau être un scientifique, il n’en était pas moins un gourmet.

Il pivota le visage de l’humain de manière à dissimuler son forfait. Si ses semblables s’apercevaient de la mutilation, il pourrait toujours prétendre que l’animal avait été blessé au combat. Qui s’en souciait, de toute façon ?

Le Martien termina de mâchonner son encas, puis emberlificota le corps dans sa propre soie et consolida le cocon. Soulevant alors son butin comme un sac de légumes, il le déposa sur un grand tapis roulant avant de retourner au vaisseau.

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