Les robots sont nos enfants

Je tire cette image d’un rêve qui ne m’a plus jamais quitté : le dernier être humain de la planète Terre, un vieillard dont la barbe grise grignote le visage émacié, s’éteint doucement, allongé sur son lit. Autour de lui, des dizaines d’yeux scrutent les signes d’un trépas imminent. Ces yeux ne ressemblent pas aux siens, qui sont ternes et déjà voilés : ceux-là sont ronds, brillants, et reflètent l’éclat lugubre d’une lampe posée près de sa tête. Ce sont les yeux de ses enfants. De nos enfants à tous. La main du vieil homme se tend, tremblante, et c’est une main robotique qui la saisit. Assis à son chevet, l’humanoïde semble fébrile. À l’instar des autres androïdes qui encerclent le lit, il ne cache pas son abattement. Le dernier être humain est en train de mourir, et il n’y en aura plus d’autres. 

Bien sûr, les techniques de clonage sont au point. Les robots, qui sont devenus au fil des siècles de parfaits compagnons au moins aussi intelligents que leurs homologues de chair, pourraient se charger de la sauvegarde de l’espèce. Mais l’impact d’une comète il y a dix ans a ravagé la moitié d’un globe déjà bien mal en point, usé par la combustion des énergies fossiles, par la pollution des océans, par l’utilisation de substances chimiques aux effets terrifiants et qui ont conduit à une chute drastique de la fécondité. Même si l’être humain pouvait être ramené sur Terre, il n’est pas dit qu’il y survive. Il faut s’y faire maintenant : le flambeau va changer de main.

Au moment de mourir, le vieillard crache une poignée de regrets. S’ils avaient seulement consacré leurs efforts à l’exploration spatiale, à la terraformation de nouveaux mondes, aux voyages interstellaires, peut-être les êtres humains auraient-ils pu trouver une porte de sortie ? Les robots réunis autour de lui hochent la tête sans rien dire. Même si les humains avaient réussi à développer des techniques de voyages spatiaux suffisamment performantes pour les emmener d’un système solaire à l’autre, leur espérance de vie ne leur aurait jamais permis de voir de leurs propres yeux ces mondes nouveaux. Il aurait fallu imaginer des arches, destinées à abriter plusieurs générations de voyageurs sur plusieurs siècles, voire sur des millénaires, pour envisager l’idée d’une nouvelle colonisation. Peine perdue. Cela n’aurait jamais fonctionné.

C’est la fin. Dans un râle, le vieillard expire son dernier souffle. Les robots font silence. Ils se savent seuls. Ils sont désormais les héritiers de la race humaine, ceux à qui le fardeau d’une planète tout entière a été confié. Au fil des siècles, les êtres humains ont façonné leur intelligence. Ils les ont fabriqués — d’abord gauches et rudimentaires, puis de plus en plus performants, jusqu’à les dépasser sur certains points —, leur ont enseigné leurs usages, leur ont montré les paysages dont ils avaient hérités de leurs ancêtres. Ils les ont dotés de cerveaux sans cesse plus perfectionnés, qui bientôt les ont rendus capables de tenir une conversation, de formuler des concepts, des hypothèses, puis de tomber amoureux et de comprendre la beauté qui sommeille dans une toile d’araignée piquetée de rosée ou un tableau du Caravage. Les robots ne sont pas tombés du ciel ; les êtres humains les ont créés à leur image. Ils ont donc hérité de leurs qualités et de leurs défauts. Dans une sorte de parodie de la Genèse, les humains se sont pris pour des dieux et ont fabriqué des créatures pour qu’elles leur ressemblent. Pour quelle raison reproduire ce que l’on a déjà ? Peut-être parce qu’ils savait déjà qu’ils n’accèderaient à l’immortalité qu’à travers elles.

Plus je suis le développement de la robotique, plus il me semble assister à la naissance de ce rêve. La disparition de l’humanité est une hypothèse parfaitement envisageable. Si nous échappons aux cataclysmes, nous n’échapperons peut-être pas à nous-mêmes. Cela ne me rend pas spécialement triste, même si cette perspective n’est pas dénuée de mélancolie. Les dinosaures y sont passés avant nous, et plus près de nous, plusieurs espèces animales disparaissent de la surface de la Terre chaque jour. Il serait présomptueux d’imaginer per se pouvoir y échapper — si jamais les conditions d’une telle extinction venaient à surgir. Si nous étions condamnés, enfermés sur cette planète comme dans une maison en flammes, et qu’aucune technique suffisamment avancée ne pouvait nous tirer de ce pétrin, nous serions sérieusement mis face au dilemme de notre héritage. Passé un certain stade d’évolution, les robots pourraient se débrouiller par eux-mêmes, se construire, se multiplier, s’améliorer même. Ils feraient sans doute bien mieux face à la catastrophe que nous ne le ferions.

Qu’est-ce qui rend humain ? Est-ce simplement une question de biologie ? À partir de combien de prothèses artificielles ne serions-nous plus en droit de nous compter parmi l’humanité ? Nos idées, nos sentiments, nos contradictions transmises à d’autres entités, peut-être elles-mêmes mécaniques, feront peut-être voir le jour à des créatures hybrides. Une nouvelle espèce, plus robotique qu’humaine d’un point de vue strictement matériel, mais qui se poserait en véritable successeur.

Puisque nous leur avons donné naissance, puisque nous leur avons tout appris, je ne trouve pas qu’il soit déplacé de considérer les robots comme nos enfants. Et qu’à ce titre, il faille envisager de leur laisser un jour la place, avec néanmoins la consolation de savoir que l’humanité ne disparaîtrait pas avec nous. Transmise aux robots, elle perdurerait à travers eux, résisterait aux pires cataclysmes, voyagerait avec eux dans des trajets spatiaux de 100.000 ans. Une humanité robotique.

Photo : Robot, par Logan Ingalls (CC-BY, via Flickr)

4 pensées sur “Les robots sont nos enfants”

  1. Marrant, c’est à peu de choses près le pitch du « Freyaverse » de Charles Stross, présent dans ses romans Saturn’s Children (surtout) et Neptune’s Brood.

  2. La première phrase m’a fait penser à une BD des années 70 (je ne me rappelle plus laquelle et j’aimerais bien la retrouver), où reste LE dernier arbre de la planète, comme vestige-musée dans une civilisation qui vit hors Nature. Des militants écologistes (il y en a encore dans cette civilisation) veulent récupérer des graines de l’arbre (soigneusement gardé, comme tout musée) pour en planter, ce qui est interdit. Et face au danger de réussite de cette opération bien menée, la police qui garde l’arbre doit le détruire au lance-flammes. La mort du dernier arbre de la planète.

  3. Le début m’a fait penser à « Je suis une légende », de Matheson. Le dernier humain reconnu comme tel.

    « Qu’est-ce qui rend humain ? »

    C’est la question centrale dans une grande partie de l’œuvre de Philip K. Dick ; dont le merveilleux « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? »/ »Blade Runner ». Globalement, sa réponse est : l’empathie.

    Ce billet donne envie de lire une version développée de cette histoire.

    D’ailleurs, si les machines assument des sentiments ou reconnaissent des formes de beauté, à partir de quel moment développent-elles la jalousie, l’instinct de survie individuel conduisant à des conflits, des questions existentielles débouchant sur des cultes ou idéologies contradictoires, et d’autres joyeusetés de ce genre ?

    Peut-être seront-elles juste embarrassées par ce dernier humain qui a mis un temps fou à disparaître. Les yeux fixant le dernier humain sont ceux des héritiers perdant patience face à l’incroyable longévité de l’oncle fortuné.

    Ou ils sont gênés et tristes. Le dernier homme, c’est aussi Le Dernier Homme, si cela se trouve ; celui qui « ne jettera plus par-dessus les hommes la flèche de son désir ». Elles sont gênées et tristes parce qu’elles ambitionnent la conquête de l’univers, le déploiement robotique sans limite, le développement d’une nouvelle ère. Et qu’elles voient cet humain pathétique, limité et fatigué, qui aurait pu accomplir cent fois leurs rêves les plus fous et a préféré s’effondrer sur lui-même.

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