Les questions que je me pose avant de commencer à écrire un nouveau roman

Avant de commencer à la rédaction d’un nouveau roman, je me pose pas mal de questions. Certaines sont centrales, capitales même, et je ne peux pas entamer quoi que ce soit avant d’y avoir répondu, et d’autres sont un peu plus accessoires et tournent en tâches de fond, trouvant souvent leurs réponses par elles-mêmes ou sans que je fournisse un effort de réflexion démesuré.

Avant toute chose, j’identifie l’histoire à raconter. Vous savez que je crois beaucoup au Zeitgeist — à l’esprit du temps (voir l’article que j’avais rédigé à ce propos) — et il est parfois difficile de distinguer une simple rêverie d’une histoire propre à raconter. Cette identification peut chez moi commencer de différentes manières. D’abord, le classique « Et si…?”, qui peut surgir de la collision de deux idées : “et si les vampires colonisaient Mars ?”, “et si la Reine d’Angleterre était une espionne au service des Russes ?”, « et si le gouvernement français espionnait ses citoyens à leur insu ?”, etc. À partir d’un postulat, on brode une histoire et on invente des personnages. C’est une base de départ que j’emploie souvent dans mes nouvelles, assez rarement (voire jamais) dans mes romans.

Pour les histoires plus longues, je pars souvent d’un truc beaucoup plus abstrait. Par exemple, le visage d’un personnage, et l’expression qui anime ses traits au moment où je l’imagine. Je fais comme si je rencontrais quelqu’un dans la rue dont le comportement m’intriguait et que je me mettais à le suivre (ici, pas besoin d’aller très loin puisque je ne fais que le suivre dans ma tête). Petit à petit, je découvre ce qui l’anime, ce qui le bouleverse. L’histoire se met en place. Parfois, c’est juste un sentiment, quelque chose en rapport avec mon passé — une émotion que j’ai pu ressentir enfant ou adolescent par exemple, ou alors un sentiment que m’inspire un lieu particulier, et dans lequel je sens qu’il s’est passé des choses intéressantes à mes yeux.  C’est souvent très vague, comme processus, et l’histoire met souvent des jours, voire des semaines, à s’arracher au brouillard. Je griffonne quelques notes dans mes carnets, je dessine les personnages. Je procède par petites touches.

Ensuite, une fois qu’un thème, un contexte, des personnages et des enjeux commencent à se dessiner clairement, je me pose deux secondes pour réfléchir.

D’abord, je me demande si l’histoire qui m’est venue vaut la peine d’être racontée. Je ne vous apprends rien en vous disant qu’un roman, c’est du boulot. Il faut être sûr d’être bien motivé pour se lancer dans cette galère qui, selon les cas, peut durer des semaines, des mois ou des années entières. Contrairement aux nouvelles ou aux séries que je peux écrire en un jour ou deux, j’ai besoin de savoir que je vais pouvoir longtemps supporter mes personnages, ne pas me lasser d’eux. C’est pour cela que j’ai besoin d’apprendre à les connaître au préalable : c’est une question de cohabitation. On connait tous des histoires de colocations qui se sont mal passées.

Mais la motivation est une chose, et l’intérêt en lui-même en est une autre. Est-ce que l’histoire vaut d’être racontée, donc ? Eh bien ça, c’est très personnel et c’est aussi en fonction de ce qu’on a déjà lu, vu, entendu. L’histoire est-elle suffisamment originale ? Reprend-elle des codes déjà lus ailleurs ? Attention : s’inspirer de telle ou telle œuvre ne disqualifie en rien une histoire plutôt qu’une autre. Mais lorsque je sens qu’une histoire qui me vient possède quelques traits communs avec d’autres, je me demande : “est-ce que ce que j’ai à dire à propos de cette histoire est suffisamment personnel ?”. Vais-je lui apporter quelque chose que moi seul peut lui apporter ? Neil Gaiman — loué soit son nom — a coutume de dire que toutes les histoires valent la peine d’être racontées, “puisqu’il n’y a que vous qui puissiez la raconter de la manière dont vous allez la raconter”, et il n’a pas tort en soi. Après, tout est question d’exigence et/ou de tolérance personnelle. Pour ma part, cela ne me gêne pas de m’inspirer d’un thème vu ailleurs. Je dois juste m’assurer que ce que j’ai à dire vaut suffisamment le coup, ou que l’histoire que j’ai à raconter est “meilleure” (selon mes propres critères de jugement pas du tout objectifs) que l’inspiration initiale. De toute façon, toutes les histoires ont déjà été à peu près racontées : seuls les contextes, les personnages et les lieux changent.

Ensuite, et c’est une chose assez personnelle qui n’engage que moi, je me demande quel est le thème, le message de cette histoire. Je ne suis pas forcément fan de vouloir insérer un message dans une histoire en soi, surtout quand le message en question est neuneu, rabâché mille fois ou inintéressant. Mais, à titre personnel, j’aime avoir un fil conducteur. C’est une sorte de balise, de fil d’Ariane auquel je peux parfois vouloir me raccrocher au cas où je me serais égaré dans la narration. Ça peut être un truc très bête, très simple, comme par exemple “un parent aimera toujours son enfant, quoi qu’il fasse” ou encore “les robots sont des humains comme les autres”, peu importe. L’essentiel, c’est que ce concept très simple, résumable en quelques mots, me soutienne dans l’écriture, qu’il en soit le fil rouge, de manière à pouvoir être très facilement identifiable par le lecteur et être érigé en “morale”, ou en tout cas en tonalité. Typiquement, je réfléchis à la manière dont j’aurais résumé mon histoire si j’avais eu à la proposer à un client, du temps où j’étais libraire. Si mon résumé, ma thématique, séduit mon client intérieur, alors il y a fort à parier que j’aie pris la bonne direction. Quelquefois, ce message ne se résume pas en mots : c’est une couleur, une impression, des frissons sur la nuque, la sensation qu’on est sur la bonne voie. Tout ça est très personnel. Mais je suis certain que, si vous écrivez, vous voyez ce que je veux dire.

Ensuite seulement, je commence à réfléchir à l’enchaînement des évènements, à un éventuel plan, à une chronologie, etc. Tout cela est du domaine de la technique, et c’est une autre paire de manches.

Avant de commencer la rédaction d’une histoire, j’ai besoin, pour résumer, d’en tomber amoureux. Et le coup de foudre n’est pas une règle d’or.

Photo : Alone - Bertrand (origine1 sur Flickr — CC-BY-NC)

5 réflexions sur « Les questions que je me pose avant de commencer à écrire un nouveau roman »

  1. Je fonctionne assez précisément dans l’autre sens. Je ne me pose pas de questions sur l’histoire, je ne démarre l’écriture que lorsque j’ai réuni trois éléments qui me trottent dans la tête en permanence :
    1. Une image d’un personnage en train de faire quelques chose (il ou elle est en mouvement, il va d’un lieu à l’autre, il a un projet, des envies.)
    2. Une idée assez vague de pourquoi l’image précédente est fausse (le narrateur et le lecteur découvriront plus loin que la première impression n’était pas la bonne.)
    3. Une première phrase, qui induit la voix du narrateur (le temps où l’histoire est racontée, le registre, le tempo).
    J’écris alors cette première phrase, je bosse pour arriver à partager mon point 1. avec les lecteurs et je tente petit à petit d’atteindre le basculement du 2, qui peut prendre des mois d’écriture.
    C’est seulement après avoir écrit que je découvre de quoi ça parle, que je distingue les thématiques qui m’ont travaillé pendant la rédaction, que je repère des fils rouges (et des répétitions que je sabre).
    Mais bon, chacun sa méthode, hein, l’essentiel, au final, c’est le roman qui en résulte, pas les chemins qu’on a empruntés pour y arriver. Mais ça, peu de lecteurs le comprennent, car l’école inculque aux élèves que c’est la somme de travail qu’on met dans une oeuvre qui fait sa valeur. Elle ne pourrait pas enseigner que deux lignes de Rimbaud saoul et fatigué, jamais corrigées, sont plus puissantes que des heures et des heures de relecture par tous les tâcherons de la planète. Et je ne cite pas de nom, tiens, pour une fois.

  2. @Nicolas : Je trouve ça assez cohérent avec ce que tu aimes écrire : tu dis souvent que tu pars d’un point de départ à peu près stable pour ensuite te laisser surprendre, que c’est la surprise qui te motive à continuer, non, c’est ça ? Moi j’aime bien savoir où je vais (à peu près) et me laisser surprendre par le « comment y aller » 🙂

    Et oui, absolument d’accord sur l’école. Encore une bonne raison de ne pas y envoyer mes enfants ^^

  3. Article très intéressant, ainsi que le commentaire de Nicolas Ancion qui révèle une approche très différente, mais pas moins enrichissante.
    Dans votre façon de travailler, il y a des points avec lesquels je me sens en phase, et des points sur lesquels je réagis différemment.
    Ceci dit, en ce qui me concerne, je suis toujours en train de travailler sur mon premier roman (malgré un premier manuscrit perdu il y a longtemps, sans grand regret).
    La naissance de ce roman de SF, sur lequel je travaille depuis de nombreuses années sans beaucoup avancer, est d’abord partie de l’envie d’écrire un roman de science-fiction, plutôt du type space opera. C’est l’univers qui s’est en premier imposé à moi. Tout le reste, personnages, intrigues, et l’univers lui-même dans ses règles et sa « sociologie », ont subi au fil des années de multiples transformations jusqu’à ce que j’arrive enfin à avoir une intrigue qui tienne debout (j’espère), un monde cohérent, un message en filigrane, et des personnages pas trop vides ou transparents.

    Mais contrairement à vous, j’ai l’impression d’être encore en train d’apprendre les bases. D’ailleurs, j’ai nettement senti l’obligation de lire des ouvrages spécialisés sur la création des personnages, des dialogues ou des romans de sf, pour pouvoir faire progresser mon projet.

    Mais, si on admettait que je possède ces bases, je pense que le plus important pour moi serait une idée, rejoignant en cela le « Et si ? » évoqué pour les nouvelles un peu plus haut. Cette idée peut néanmoins être un peu plus développée ou un peu plus complexe, mais tient en gros en un paragraphe de quelques phrases. Sur cette base, j’imagine des personnages, et j’essaie de leur donner corps, chair et âme.
    Comme j’aime bien la mécanique des thrillers, j’essaie ensuite de créer un scénario inversé. C’est à dire qu’en partant de la fin (la solution d’un problème) je remonte le fil pour tenter de créer une histoire qui me servira ensuite de canevas sur laquelle je broderai.

    Encore une fois, c’est plus la manière dont je sens que j’aimerais travailler, qu’une expérience sur laquelle je pourrais m’étendre.

    J’espère toutefois que mes réflexions seront intéressantes pour certains. Je vous remercie de cet article fort intéressant et vous souhaite une excellente fin de semaine.

  4. J’aime bien ce blog où l’on peut discuter de ces petites choses techniques à l’écriture.

    Personnellement je rédige plus des longues nouvelles que des romans mais, en ayant trois ou quatre qui dorment dans les tiroirs, je peux présenter ma manière de procéder.

    Ce sont d’abord des scènes, des situations qui s’imposent à moi. Ensuite ce sont les personnages. Mais il faut que les personnages vivent pour que je puisse me lancer.

    Mais ce n’est pas tout, avant de me lancer dans la rédaction, j’ai une petite phase de recherche sur le sujet qui va supporter la scène de départ ainsi qu’un gros travail de planification. Je fais des plans très minutieux de la structure de l’histoire. Il m’arrive même de dessiner les lieux, de prendre des photos… Et autres démarches fastidieuses à ma portée.

    Une fois que j’ai tout ça, je peux commencer le roman ou la nouvelle. Cependant, si la préparation est béton il se passe un truc un peu magique c’est à dire que les personnages se mettent à agir en dehors des balises que j’avais posé au départ. Et mon plan de départ vole assez souvent en éclat pour arriver à autre-chose auquel je n’avais pas pensé…

    Il me reste ensuite les longues heures de finition et de correction au cours desquels d’autres idées, action/réaction peuvent se faire jour.

    Au final je fais de 2 à 5 versions de la même histoire mais je n’en conserve que la dernière…

    Voilà, voilà…

  5. Article très intéressant dans lequel on se retrouve tous peu ou prou. L’approche de Neil et l’explication qui est en faite, est très éclairante.
    Plutôt nouvelliste dans l’âme, je travaille sur un roman qui m’est « apparu » (toutes proportions gardées) par surimpression. Je suis parti d’une situation, d’un personnage qui est assis et donc d’une réflexion que j’avais du moi-même élaboré il y a longtemps. D’ailleurs, j’ai du mal à me rappeler la date précise où l’idée s’est instillée dans mon esprit. Bref, une fois que le perso s’est dessiné, j’ai déroulé les dix premiers chapitres et puis plus rien pendant un an! Je finis enfin de rédiger dans la douleur mais fier d’avoir pu boucler par un raisonnement logique une impression fugace, sensitive. Je suis toujours étonné que ces deux registres de pensées( la sensation et la narration d’un roman) puissent se rejoindre.

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