Les œuvres ont-elles (encore) une valeur sur internet ?

On se castagne en ce moment entre artistes, producteurs/éditeurs et public sur la question de la valeur des œuvres, la faute à la numérisation desdites œuvres, à la possibilité soudaine de copier un fichier à l’infini sans perte notable de qualité et à internet qui permet de diffuser tout cela à une échelle mondiale. Malgré les beaux discours sur l’intrinsèque valeur d’une œuvre, la beauté de la création etc, ce phénomène n’échappe pas à une certaine logique. Une pièce de monnaie a une valeur, définie par des mécanismes qui m’échappent en grande partie (et dont je ne suis pas loin de me moquer tout à fait), mais copiez cette pièce à l’infini et vous pourrez être à peu près sûr que la valeur de ladite pièce tombe presque à zéro. Le concept de valeur implique une certaine rareté — ou à défaut, au moins une notion de finitude. Si on peut copier quelque chose à l’infini, ce quelque chose a-t-il encore une valeur ?

Je fais la différence entre prix et valeur. Un livre numérique a un prix. Un album sur iTunes a un prix. Une image sur Shutterstock a un prix. Tout cela est incontestable. Mais ces biens numériques ont-ils une valeur ? Dans un contexte matériel, tout est plus simple. Un CD a un coût de production, évidemment, dans lequel on intègre la rémunération de l’artiste, mais aussi de pressage, d’impression, de distribution. Un livre, en dehors des droits d’auteur attribués au créateur, a un coût d’impression, de maquette, de diffusion, de transport, etc. Une photographie imprimée coûte le prix du papier, des produits chimiques et des encres. Vous voyez l’idée. Mais concernant le produit de l’esprit en lui-même, difficile de mettre un prix — sinon à considérer la littérature au nombre de signes comme au XIXe siècle, la musique payée à la note, l’image au nombre de prises de vue ou le dessin au nombre de crayons et de pinceaux utilisés — plus la compensation pour l’usure des doigts de l’artiste. Bref, évaluer le prix d’une création en fonction de critères purement objectifs est un chemin qui se termine rapidement en impasse. Il peut exister des minimums arrachés de haute lutte par les syndicats d’auteurs, ou au moins des référentiels, mais beaucoup n’en tiennent pas compte et jouent la carte du discount. On n’est pas sortis de l’auberge. C’est un peu comme quand je lis des annonces de ventes de chiots de race. Qu’est-ce qui fait qu’un animal de telle race vaut 3.000€, un autre 1.000€ et un autre rien du tout ? Pour tout dire, j’ai du mal avec le concept même de vendre un animal. Je crois qu’on ne devait pas pouvoir mettre un prix sur ce qui est vivant, parce que sa valeur est soit dérisoire, soit bien trop élevée pour être évaluée.

Je suis en revanche prêt à « mettre le prix » pour acquérir un objet physique inerte. Je sais qu’il y a des coûts inhérents à la fabrication et je suis content de payer pour obtenir en retour quelque chose de palpable — nous sommes encore des créatures matérielles, qu’on le veuille ou non (pour combien de temps ?), et le monde sensoriel a encore une certaine importance dans nos existences.

Mais dès qu’on s’attaque au dématérialisé, c’est plus compliqué. Étant moi-même impliqué dans l’édition numérique à travers Walrus, je sais que ce n’est pas parce que nos ebooks sont vendus à des prix plus qu’abordables qu’ils se vendent mieux (c’est limite le contraire, sans doute un vieux réflexe reptilien du type « si c’est cher, c’est que ça doit être bien » et vice versa). Prenons à témoin l’essor des formules d’abonnement type Spotify ou Youboox. Pour 10€, on a accès à un catalogue très complet. Pour ce qui est de la musique (difficile d’avoir des retours pour le livre pour le moment), chaque écoute rapporte une somme dérisoire aux artistes concernés (un membre de Portishead a récemment reçu 2370€ pour 34 millions d’écoutes). On ne peut pas vraiment dire que le prix reflète la valeur qu’on s’imagine pour ce catalogue. Mais si on veut faire grimper ce prix, on risque de se trouver face à un blocage, celui du client final qui n’a aucune envie de payer plus cher, surtout à penser qu’il pourrait trouver tout ça gratos sur le net. Le prix consenti est donc moins le reflet d’une valeur qu’une participation à l’effort : « voilà ce que je suis prêt à mettre pour profiter de ce service/produit ». Quand on se place du point de vue du créateur, ça peut sembler frustrant, voire vraiment déprimant, et ça l’est par bien des aspects, surtout quand on n’a pas la main sur le prix. Mais au final, le consommateur n’est pas prêt à payer énormément pour du dématérialisé, et ça ira sans aucun doute de mal en pis.

Pour tout dire, je ne suis pas sûr que mes romans aient une quelconque valeur intrinsèque désormais. Ils ont un prix, oui — et encore, il est fluctuant, puisque mes soutiens sur Tipeee ont accès à tous mes textes —, mais je ne sais pas s’ils ont une valeur. Comment pourrais-je déterminer cette valeur ? Si je ne la détermine pas moi-même, qui pourra le faire ? J’appose un prix sur les livres que je vends, mais il ne me semble même pas refléter le quart du travail que j’y ai mis. Si j’évaluais un roman selon mes propres critères, le prix final indexé sur la valeur estimée serait sans doute plus élevé qu’aujourd’hui (mais j’en vendrai probablement beaucoup moins). Et puis il y a tous les autres. Nous n’avons jamais été aussi nombreux à créer des histoires. Nous écrivons plus ou moins tous, nous créons plus ou moins tous, publions sur internet, et parmi cette multitude d’œuvres qui se créent à chaque minute, je ne vois pas pourquoi l’une aurait soudain plus de valeur qu’une autre. Nous flottons sur une mer d’œuvres assez peu consultées, nous rencontrons parfois une œuvre qui a un grand succès (blockbuster, bestseller, etc) mais la majorité des créations ne font que grossir le tas global.

La création contemporaine se bâtit sur l’héritage des créations passées, par réinterprétation, remix, déconstruction, réappropriation. Nous réarrangeons à notre sauce des choses qui existaient déjà bien avant notre naissance. Nous puisons dans un creuset commun. À ce titre, la somme des créations contemporaines, par la taille considérable qu’elle atteint et donc la perte de valeur que cela entraîne à l’unité, pourrait finir par ressembler à un bien commun, au même titre que l’eau que l’on boit et l’air que l’on respire. Difficile dans ces conditions (à la fois techniques, structurelles et culturelles) d’apposer une valeur sur l’une ou l’autre à une échelle globale.

Mais il y a sans doute une issue, et j’en parlais dans mon précédent article sur la nécessité pour les artistes de bâtir des communautés, qu’elles soient physiques ou virtuelles. La seule manière de réinjecter un peu de valeur dans la création, c’est de soutenir une démarche — et non plus d’évaluer le coût de telle ou telle production au cas par cas. Cela passe par une meilleure connaissance de l’artiste par son public, d’un échange plus profond, plus local aussi (pas forcément physique, mais « local » dans le sens « proche de »), d’une communication plus sincère et d’une certaine honnêteté sur les coulisses du processus de création. Cela passe, aussi, par une forme de don de soi et de renoncement — choisir de soutenir untel plutôt qu’un autre, parce qu’on se sent proche de lui ou d’elle et qu’on voudrait que cela continue. À l’échelle globale, la valeur ne fera que diminuer. À l’échelle locale, on peut réinjecter un peu d’humain dans ce qui se transforme en un grand shaker culturel toujours plus vorace.

Ce n’est plus dans les œuvres en elles-mêmes qu’il faut trouver de la valeur désormais, mais dans le regard qu’on porte sur elles ; et par extension, sur celles et ceux qui les fabriquent. La seule question qui vaille à mes yeux, c’est celle de notre relation — intime et personnelle — avec les artistes qui accompagnent nos vies.

Vous aimez Page 42 et vous voudriez me donner un coup de main ? Ça tombe bien, Tipeee est là : à partir de 1€/mois, vous pouvez devenir mon/ma mécène attitré.e et avoir accès à des contreparties exclusives, sans compter la satisfaction de continuer à lire mes textes en sachant que vous y êtes un peu pour quelque chose. C’est pas chouette, ça ?

7 réflexions sur « Les œuvres ont-elles (encore) une valeur sur internet ? »

  1. Neil, ta conclusion est un peu ma démarche : depuis que je lis numérique, je revendique pour certains achats/lecture une forme de « micro-mécénat » : Un soutien « financier » et j’espère moral à un certain nombre d’auteurs dont j’apprécie les oeuvres et/ou la personalité…

    Pourquoi « micro » mécénat ? Parce que je ne peux pas/ne veux pas aller plus loin que des petites « micro » sommes, que je répartis. Et que je compte sur d’autres lecteurs/micro-mécènes pour soutenir les auteurs que j’aime 🙂

  2. @TheSFReader : Et je pense que ta démarche est la bonne ! Je n’ai pas épilogué dans l’article concernant Walrus, mais acheter des titres d’éditeurs indépendants revient aussi pour moi à une forme de micro-mécénat. On peut être mécéne en faisant simplement l’effort d’acheter (même si on ne compte pas lire d’ailleurs).

  3. Oui. J’ai oublié de préciser que le micro-mécénat ne s’applique pas qu’aux auteurs, mais à certains éditeurs aussi.

  4. Je pense aussi que nous allons devoir modifier nos habitudes de « consommation » des produits culturelles.
    Surtout que les plus petits qui ne sont pas forcément les plus mauvais n’ont pas accès à une mise en avant aussi importante que les plus gros.

    Le fait de soutenir les auteurs que l’on apprécie est très important, surtout lorsque ces derniers débutent ou ne sont pas édités ou bien se produisent seuls.
    Tipeee est pour moi est un très bon exemple, aussi bien pour soutenir que pour créer une communauté, mais aussi pour créer l’esprit un peu plus tranquille.
    Surtout que réussir à créer une communauté c’est aussi avoir à portée de main une certaine reconnaissance mais aussi un bel élan de motivation qu’il est très difficile de maintenir au fil du temps, et qui reste aussi une forte de « rémunération » au moins sur le plan psychologique.

  5. Une problématique intéressante, que j’ai traitée, en partie, au détour d’un article qui est paru dans Le Chardon, une revue littéraire consultable ici : http://ecoledelabsolu.fr/Chardon.html. Le titre en est « pourquoi les droits d’auteurs doivent disparaître ».

    Concernant les formules d’abonnement (telles qu’on les pratique à l’Attelage, un collectif d’auteurs qui fêtera en avril sa première année d’existence), il est évident que leur coût ne doit pas être une bête somme arithmétique des prix de chaque œuvre mise à la disposition : c’est qu’il faut arrêter de penser à payer un objet numérique, car c’est un oxymore, et commencer à payer du temps de création. Ce que ça signifie, c’est que les œuvres déjà terminées doivent montrer que payer le temps de création est un investissement relativement sûr.

  6. Bonjour Neil,

    Comme vous le soulignez à propos de la monnaie, la valeur est totalement soumise à la façon dont un système, une société, une communauté valorise l’objet physique ou numérique. Une chemise de marque fabriquée en Chine pour un prix de revient de 87 centimes n’a aucune raison d’être vendue 75 € dans une boutique parisienne. Sa marque et le travail des stylistes sont aussi immatériels que nos ebooks. Leur valeur dépend de l’état d’esprit d’un groupe d’individus qui sont prêts à payer le prix demander pour l’acquérir.

    En a-t-il été un jour autrement ? Pour les biens matériels oui, certainement, dans une certaine limite. Mais l’histoire regorge de dérives spéculatives qui ont fait monter le prix de certains bien au-delà du raisonnable. Au XVIIe siècle, les tulipes néerlandaises se vendaient à prix d’or, et ce malgré l’absence de toute valeur d’usage. Sans aller aussi loin, le prix des biens les plus demandés a toujours été très supérieur à leur coût de fabrication.

    Si je me reconnais bien dans la démarche communautaire que vous décrivez, fondée sur le mécénat collectif, je reste persuadé que les « œuvres » n’ont de valeur que si elles sont portée et soutenues par des prescripteurs. Le seul impact d’internet, en l’occurrence, est d’avoir ringardisé les prescripteurs traditionnels – les critiques de la presse écrite, les magazines spécialisés, la télévision, etc. Sur le réseau des réseaux, tout le monde a quelque chose à vendre et personne n’a le pouvoir de monopoliser la parole afin de fixer la valeur des contenus. D’où l’impression d’une masse indistincte de productions en accroissement permanent, sans aucun professeur d’université pour les hiérarchiser. Imaginez le catalogue de la bibliothèque nationale sans histoire de la littérature pour s’y orienter.

    Conclusion : oui, il faut construire des communautés, en comprenant qu’il ne sert à rien de lancer ses œuvres dans l’océan d’internet en espérant qu’elles atteindront leurs lecteurs. Les éditeurs traditionnels n’ont pas procédé autrement, en créant des réseaux de distribution alimentant des points de vente très accueillants et en valorisant les livres qu’ils éditaient grâce aux bonnes paroles de critiques plus ou moins complaisants. Dans les pays où ces dispositifs n’existent pas, les livres n’atteignent jamais la valeur symbolique qu’ils ont, par exemple, en France.

  7. L’envie de pouvoir rémunérer un auteur, un éditeur est en effet important, surtout dans le cadre d’une affinité intellectuelle ou émotionnelle. Les moyens de paiement sont encore beaucoup trop dans la friction (une fiction rugueuse). En cliquant sur Tipeee me voilà en face d’un service où je dois m’inscrire afin de pouvoir réaliser une transaction.

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