L’écriture est une affaire de cartographes

Peu de territoires demeurent inexplorés et, à mon grand dam, le fond des océans est aussi inaccessible au commun des mortels que la surface de Mars ou d’une exoplanète. J’ai beau être du genre optimiste, je ne me fais pas d’illusions : il y a peu de chance pour que je foule un jour du pied une terre vierge. Je ne suis ni un astronaute surentraîné, ni un océanologue réputé, ni un spéléologue téméraire. Mais en attendant qu’on invente une machine à explorer efficacement la psyché humaine, je possède la clef d’une lande que je suis le seul à pouvoir explorer.

Peu de territoires demeurent inexplorés et, à mon grand dam, le fond des océans est aussi inaccessible au commun des mortels que la surface de Mars ou d’une exoplanète. J’ai beau être du genre optimiste, je ne me fais pas d’illusions : il y a peu de chance pour que je foule un jour du pied une terre vierge. Je ne suis ni un astronaute surentraîné, ni un océanologue réputé, ni un spéléologue téméraire. Mais en attendant qu’on invente une machine à explorer efficacement la psyché humaine, je possède la clef d’une lande que je suis le seul à pouvoir explorer.

Leo Belgicus. Artificiosa et geographica tabula su - caption: 'Map in the shape of a lion'

Un de mes grands chocs littéraires avait été Les Propriétés d’Henri Michaux : dans cette oeuvre poétique, l’auteur explore et modèle à sa convenance ses propres contrées intérieures. Dès lors, je n’ai eu de cesse de me figurer l’écriture comme une affaire de géographe et, plus précisément, de cartographe. Si les écrivains ne sont pas des explorateurs qui, fouet à la ceinture et chapeau feutre vissé sur la tête, bondissent de turpitudes en découvertes dans de dangereuses jungles et des temples oubliés, ils savent en leur esprit déambuler. C’est une consolation. Je ne verrai sans doute jamais la surface de Mars, mais, à l’instar de Bradbury, je l’explore en rêve. Ce sont des songes éveillés, conscients, présents au monde. Pour explorer mes territoires intérieurs, je n’ai besoin que d’une boussole : la mienne prend la forme d’un stylo, d’un carnet à la couverture noire ou d’un clavier, selon l’envie et le besoin topographique. Écrire, c’est dresser la carte de nos landes intérieures.

Baptista Boazio's Map of Sir Francis Drake's Raid on St. Augustine (published in 1589)

J’aime bien l’idée de réfléchir ce que nous appelons imagination comme une terre immatérielle aux frontières élastiques. Mon pays est extensible, et je peux l’enrichir, le peupler, l’agrémenter selon ma volonté. Mais les zones qui me sont accessibles sont, en définitive, les moins intéressantes : la plus grande partie de ces contrées intérieures reste à découvrir. Des choses s’y passent déjà : des peuples vivent dans mes territoires, des villes grouillent d’êtres fascinants et effrayants, ils me sont encore inconnus, mais ils existent. Ils habitent dans mes ombres, derrière un voile que ma conscience n’a pas encore soulevé. Pour le rejoindre, pas besoin d’avion, ni de navette spatiale : il me suffit de plonger en moi comme dans une piscine, stylo à la main. Du coup, le voyage est du genre économique.

Untitled - caption: '[Whole map] Desceliers map of the world; with illuminated borders, drawings, and the arms of France, Montmorency and Annebaud.'

Il y a peut-être dans cette manière de voir les choses comme un remède intrinsèque à la soi-disant panne d’inspiration. Je ne crois pas aux esprits desséchés : je n’arrive pas à comprendre l’auteur qui m’explique qu’il n’a pas ou plus d’idées. J’assimile presque cet aveu d’échec à une forme de paresse craintive. Nos propriétés intérieures nous dépassent, elles forment des continents que nous explorons par notre seule volonté. Ma nouvelle Yokai en parlait il y a quelques mois. Il faut essayer d’organiser le chaos de nos propriétés. Peut-être qu’en établir une carte, sur un coin de nappe ou une feuille de papier, est un bon début.

Image taken from page 23 of 'Memorial Volume of the Popham Celebration, August 29, 1862: commemorative of the planting of the Popham Colony on the Peninsula of Sabino ... Published under the direction of the Rev. E. Ballard. [With maps.]'

Voilà donc un conseil aux aspirants écrivains comme aux auteurs aguerris : en cas de baisse de régime, fermez les yeux comme on boucle une valise et franchissez les frontières de votre pays personnel. Tout est déjà là, en nous, à portée de main. Le voyage ne durera pas forcément très longtemps, mais vous n’en reviendrez de toute façon pas indemnes.