Le temps de l’écrivain : s’organiser pour écrire malgré le monde

Ma vie d’écrivain a changé le jour où sont nés mes deux enfants. Avant cela j’avais été salarié, je savais donc ce que c’était d’avoir des obligations de planning, des temps où l’écriture n’était pas possible, mais je parvenais malgré tout à ménager des plages de temps suffisantes pour ne pas impacter mon travail de création (jours de repos, matinées, soirées, week-end, etc). Avec les enfants, j’ai découvert ce que c’était que l’incertitude du temps d’écrire. Ne pas être certain de pouvoir écrire aujourd’hui, et même si on parvient à dégager une heure ou deux, tout simplement ne pas en avoir la force. Parce qu’il y a temps et temps.

Le temps est une forme de privilège : quand on en a, c’est qu’on est capable de l’acheter, soit directement (si l’on est suffisamment riche pour ne pas travailler à côté, par exemple), soit indirectement, par contrainte ou sacrifice d’autre chose (quand on est pauvre et sans emploi, on a le temps – par contre on n’a pas de quoi manger). Le temps libre se fait toujours au détriment d’autre chose. On l’organise comme une ressource, on le gère comme une matière première, une richesse même. Sans compter que nous ne sommes pas égaux devant le temps libre, car celui que nous parvenons à dégager porte les stigmates de celui qui nous est imposé : si je passe huit heures à serrer des boulons ou à équarrir des carcasses, puis deux heures dans les embouteillages, mon temps libre en sera nécessairement impacté. Douleurs, fatigue, lassitude, voire dépression guettent ces mineurs de temps libre.

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Car l’écriture demande une certaine qualité de temps – et là non plus nous ne sommes pas égaux face à cette qualité de temps : en fonction des périodes de ma vie, j’ai eu parfois besoin de temps pour « m’y mettre », d’autres fois il suffisait que je m’asseye et que je pose les doigts sur le clavier pour les mots s’en échappent tout seuls. L’extrême fatigue à laquelle tout parent se retrouve confronté (je ne parle même pas des parents de jumeaux, ou plus) vient impacter la qualité de notre temps, de même que notre disponibilité mentale. Il est très différent d’écrire en sachant qu’on ne sera pas dérangé, et écrire en étant interrompu toutes les cinq minutes par un cri, une couche à changer ou un combat à interrompre. Et quand bien même on serait laissé tranquille, l’esprit reste aux aguets : les parents sont des soldats de réserve, toujours prêts à être appelés.

Pour ma part, puisque les enfants sont encore petits et donc à la maison à temps plein (nous venons d’emménager, pas de nounou, ni de crèche, ni d’école), j’essaye désormais d’écrire le matin, relativement tôt, et de m’y astreindre : je me lève entre 6h et 6h30, et j’écris jusqu’à 9h. Cela suffit en général à me procurer un sentiment de satiété, sauf dans des jours comme aujourd’hui où j’ai été interrompu une bonne dizaine de fois. Quand j’écris (j’imagine que ça vous le fait aussi), je suis en quelque sorte déconnecté – ou plutôt je suis connecté à autre chose, et mon esprit fait le pont entre l’ici/maintenant et cet « autre chose ». Quand je suis interrompu, le fil se brise, et comme dans un rêve qu’on interrompt, je peine parfois à me souvenir où j’en étais. Pire, on perd parfois le sentiment, la couleur, l’ambiance dans laquelle on était. Ça peut être frustrant. Savoir écrire par tranche de cinq minutes est un vrai talent, en plus d’être une bénédiction.

Le reste de mon temps « occupé », j’essaye de garder une petite porte ouverte sur l’écriture. Je note les idées qui me passent par la tête, des bribes de phrases, des accroches, des thèmes – tout ce qui pourra m’aider à retrouver facilement le fil le lendemain matin, comme de petits cailloux laissés sur le chemin. J’imagine que nous sommes beaucoup à faire cela. L’écriture est un travail constant, y compris (et peut-être surtout) quand nous n’écrivons pas.

Tout cela pour dire que nous sommes très inégaux devant le temps, que là aussi il n’y a pas de méthode. On peut aussi décider que l’écriture passe avant tout et demander aux autres de supporter ce choix, quitte à les accabler d’un travail qu’on aurait pu/dû effectuer soi-même, mais je ne peux pas envisager les choses de cette manière. L’écriture est un choix personnel, un choix comme un autre, pas plus glorieux/sacré ni infâme que le reste, et je ne peux pas demander aux autres de se sacrifier pour que je puisse m’y adonner. Chacun sa croix.

Et vous, comment vous organisez-vous pour écrire ?

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Photo d’illustration par Agê Barros via Unsplash

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15 réflexions sur « Le temps de l’écrivain : s’organiser pour écrire malgré le monde »

  1. Je trouve qu’on a une approche très similaire de l’écriture. À ceci près que je ne suis pas encore père. Et tes quelques exemples m’ont fait déglutir… ^^

    Le temps libre et celui d’écrire ne sont pas toujours les mêmes. C’est tout ce qui faut savoir pour pouvoir ensuite élaborer des stratégies personnelles pour écrire à sa faim.

  2. J’arrive à écrire régulièrement depuis que je m’astreins à deux choses :
    - écrire tous les jours, même un seul mot.
    - me fixer un objectif total depuis le début de l’année, en-dessous duquel je ne dois pas passer (150 mots par jour cette année).
    Nous somme le 8 juin, c’est le 159e jour de l’année, je dois donc avoir écrit 23 850 mots depuis le 1er janvier. Et tout va bien, j’en suis à 25688, soit 12 jours d’avance. À la fin de l’année, à ce rythme-là, j’aurai un roman de 50 000 mots.

    L’impératif d’écrire tous les jours me permet de garder le fil de mon histoire.

    Et je rejoins tout ce que tu dis sur le temps, c’est pour ça que j’utilise un document en ligne. Ça me permet d’écrire depuis n’importe quel ordinateur et depuis mon smartphone, et donc de profiter de la moindre minute libre. Et de noter mes idées au fur et à mesure.

    Je compte récidiver l’année prochaine, en passant à 200 mots probablement.

  3. J’ai « la chance » d’avoir pu faire de longues études et d’avoir un second métier qui me permet de gagner correctement ma vie alors que je ne le pratique qu’à temps partiel. En conséquence, j’ai deux jours par semaine que je peux consacrer à mes activités littéraires, et je suis bien d’accord pour dire que c’est un luxe (que je « me paie », effectivement, d’une certaine façon). Ces jours-là, je me lève comme pour aller au bureau. Je ne me fixe jamais d’objectifs de productivité en nombre de mots ou de signes, je m’oblige juste à respecter des horaires de travail, à « faire mes heures ».
    Je n’ai pas encore d’enfant, ce qui aide beaucoup, bien sûr. J’ai la naïveté de penser que, si je peux garder la même organisation qu’aujourd’hui (et si on excepte les premiers mois) je pourrais encore écrire presque aussi régulièrement à ce moment-là (ne me contredis pas, merci ;))
    Une phrase très importante de ton article : « L’écriture est un travail constant, y compris (et peut-être surtout) quand nous n’écrivons pas. » Quand arrivent mes jours d’écriture, j’ai l’impression qu’ils ne me servent qu’à formaliser tout ce que j’ai malaxé dans ma tête les jours précédents (dans la voiture, sous la douche, en faisant la vaisselle). Quand on aime les histoires, on y pense dès que le cerveau a quelques secondes de répit… et le temps qui manque alors vraiment est celui de coucher tout cela sur papier.

  4. Je ne suis pas écrivain à temps plein, loin s’en faut. Curieusement, mon environnement d’écriture le plus courant, c’est un endroit public (cafeteria du bureau, bar, train), le plus souvent avec des écouteurs sur les oreilles (sauf si je suis dans un bar qui passe de la musique que j’aime, ce qui n’est pas très courant), de préférence avec du wifi mais pas obligatoirement. Je précis que j’écris quasi-exclusivement sur mon laptop, parfois sur un iPad si j’ai le clavier avec.

  5. Le train !
    J’ai écrit au moins 70 à 80% de « Face aux démons » (880 000 signes quand même) durant une année ou j’allais à Paris toutes les semaines (Un peu plus de 2 heures de train à chaque fois). Je me collais un casque sur les oreilles quand l’environnement était trop bruyant et j’écrivais, ça venait vraiment tout seul.

  6. Le temps est un de mes gros problèmes existentiels. Le principal sans doute. C’est le seul vrai luxe avec la santé, je pense.
    J’ai du mal à l’apprivoiser, à l’appréhender.
    Le problème est surtout dans le « temps compressé », ce temps qui nous est imposé par la vie « à côté » de l’écriture. Comme tu le dis bien, c’est l’ici et maintenant, qui peut être fascinant mais qui peut aussi être très frustrant quand une bonne moitié de notre cerveau se trouve dans l’ailleurs de l’écriture. Faire les allers et retours en permanence peut être très fatiguant.
    L’année dernière j’ai réussi à m’imposer une discipline : j’écrivais entre deux patients, je reprenais mon fil, ça fonctionnait. Mais j’étais en train de terminer un projet et donc je n’avais pas besoin de « mûrir » l’histoire, les personnages, etc…
    Cette année est plus difficile. Plusieurs histoires s’entrechoquent dans mes envies et j’ai peine à choisir comme j’ai peine à les organiser, en plus de l’activité professionnelle qui est très prenante (épidémies hivernales ou patients ayant de grosses pathologies).
    Donc je n’imagine même pas avec des enfants en plus…
    J’admire ta discipline…

  7. Après une longue période d’hésitation (et de procrastination), je me lance aussi dans mon propre « Projet Bradbury » dès lundi.
    Tu me l’as fait découvrir et je suis certains que mon écriture te remerciera !
    De plus, pour ce qui est de l’aménagement du temps d’écriture, je me le réserve le matin : de 5h30 à 7h30.
    Quand les enfants ne se réveillent pas… Tu parlais de la fatigue, je confirme qu’avoir des jumeaux (des jumelles pour ma part) est épuisant.
    Finalement je dois avouer que tu es un modèle littéraire pour moi. J’apprécie vraiment ta mentalité et ton amour de l’écriture.

  8. Merci pour cet article, on se sent moins seul. Pour ma part, quand j’ai démarré mon projet Bradbury en septembre j’écrivais pendant la sieste de ma fille 3 jours par semaine (mon jour de temps partiel où je la garde plus les week-end). Et puis deux choses concomitantes et peut-être pas complètement indépendantes sont intervenues : je suis tombée enceinte et ma fille a cessé de faire la sieste.
    Du coup, je n’écris plus beaucoup. Personnellement j’ai besoin de vrais moments de temps libre pour écrire. Les moments ou j’attends de voir si ma fille va s’endormir par exemple ne fonctionnent pas. Trop aux aguets comme tu dis. Et la grossesse me fatigue trop pour que j’arrive à mobiliser mon cerveau le soir.
    Ceci dit le début de mon expérience d’écriture m’a donné envie d’en faire plus. Et je pense garder un jour de temps partiel même quand mes enfants iront à l’école pour continuer à écrire. Mon travail rémunéré me plait, mais plus ça va, plus j’ai envie de faire aussi autre chose. Parce que je ne trouve pas la possibilité d’exprimer dans mon travail toutes les réflexion, peurs, envies qui me passent par la tête, j’ai besoin d’écrire. Mais pour écrire des choses de qualité il me faut du temps. Et comme tu le dis, c’est un luxe. J’espère pouvoir me l’offrir d’ici quelques mois.

  9. Notes dans mon journal de juin 😉

    Neil Jomunsi s’interroge sur la quête du temps nécessaire à la création. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une question de temps, mais plutôt d’énergie. Quand j’ai de l’énergie, je trouve toujours le temps. Et quand j’en manque, j’ai beau avoir du temps, je ne fais rien de bon. Voilà pourquoi je fais du sport, c’est une façon de me charger en énergie, même si ça me prend beaucoup de temps.

  10. Je me retrouve beaucoup dans ce que tu dis! J’avoue qu’à ce stade, tous les conseils pour « s’organiser » ou « trouver du temps » qui émanent de personnes n’ayant pas d’enfants, eh bien, je ne les lis même plus… On vit tellement dans un monde différent, ils/elles ne s’imaginent même pas! Cela dit, une fois, je suis aussi tombée sur un article d’un type qui avait un bébé et qui disait un truc du genre : « Je me demande parfois si je suis un bon père, mais si on veut écrire, il faut faire ces sacrifices » (c’était un Américain, évidemment), et j’ai fait « beurk »… Enfin, chacun trouve son propre équilibre (je ne crois pas qu’il faille absolument être un parent 100 % dévoué; d’ailleurs, je ne le suis pas moi-même), mais si on en est à s’interroger sur sa parentalité, je pense qu’il est temps de réévaluer ses priorités. C’est ce que j’ai dû faire l’an dernier, quand j’ai décidé de garder mon fils avec moi à la maison.

    À présent, il est de retour à la garderie, et j’ai bien sûr pas mal plus de temps pour écrire. Mais je me suis aussi vite rendu compte que le temps comptable ou objectif n’était effectivement qu’une partie du travail d’écriture. Paradoxalement, j’ai souvent plus de mal à me mettre à écrire maintenant que j’ai de nouveau des « journées de travail » officielles, que lorsque j’étais, théoriquement, presque toujours « de garde ». Peut-être parce qu’alors, j’avais toute une journée pour faire mûrir le travail d’une ou deux heures (s’occuper d’un seul enfant est à la fois très prenant, mais laisse pas mal de liberté intellectuelle), tandis que, désormais, tout est super concentré, et j’ai rarement le temps en une soirée de préparer mentalement le travail de 4 à 5 heures du lendemain… Donc, au lieu d’arriver devant mon clavier d’ordinateur en me sentant « à point », au contraire, je suis toujours sous pression.

  11. A mon avis, il ne faut pas non plus prendre tout cela trop au sérieux, même si ce que tu dis est juste et que tu l’exprimes bien.

    Ma situation n’est pas très différente de la tienne: je travaille à 100% et j’ai deux garçons en bas âge, bientôt trois, et je parviens tout de même à écrire. A mon sens, si on est discipliné, cela ne réclame pas de conditions particulières. Tu peux écrire si tu as une demi-heure devant toi, tu peux écrire si tu as cinq minutes, tu peux écrire si tu as trente secondes, sur ton téléphone, et que tu marches d’un endroit à un autre. Pour peu que les choses soient claires dans ton esprit, tu reprends là où tu en étais et tu écris.

  12. Je me retrouve très bien dans cet article. Ce n’est pas seulement les enfants, c’est tout ce qui entoure une vie de famille, avec des démarches administratives à n’en plus finir par exemple et qui phagocyte une bonne partie du temps libre. Je me laisse facilement submerger par ce genre de choses, c’est-à-dire que pour être sûr de ne rien oublier, je me sens obligé de laisser ces choses occuper mon esprit. Je ne fais pas (plus) de création, même si j’aimerais bien, seulement des articles qui nécessitent de la recherche (hormis deux comptes-rendus) mais c’est difficile aussi de dégager du temps pour ça.

    Et ce qui vaut pour l’écriture vaut aussi pour la lecture. Je ne lis quasiment plus ailleurs que dans le train puisque je vais de ma maison à mon travail en TER, ça me laisse une heure par jour, cinq jours par semaine, sauf quand je suis fatigué, préoccupé… et la qualité de l’attention portée à la lecture s’en fait ressentir: l’effort est plus grand à faire et le plaisir perd en intensité.

  13. Merci beaucoup pour ce billet très juste qui évoque une problématique sur laquelle je bosse depuis plusieurs mois: comment dégager du temps de qualité pour créer?
    En ce qui me concerne j’ai commencé à faire des vidéos à la naissance de ma fille! Tant que j’étais au chômage ou en temps très partiel et que la gamine était gardée ça allait, mais je redoute le moment où je devrais reprendre un boulot
    Après bon ce n’est pas tout à fait la même chose de faire des vidéos et d’écrire: pour les vidéos, le gros du boulot c’est le montage, chose qu’on peut assez facilement faire par tranches de 10 minutes et qui ne demande pas une concentration aussi importante que l’écriture!
    D’ailleurs depuis que je suis papa, j’écris carrément moins. Les seuls moments que j’arrive à consacrer pour l’écriture c’est dans les transports, mais bon, si ça permet de faire un premier jet, ce n’est pas l’idéal pour les phases de réécriture!

    Après dans le fait de devenir parent, pour moi le plus dur a été de devoir faire le deuil de mon temps: et de me dire que non seulement je vais devoir brider mes envies créatrices et me centrer sur ce qui me parait le plus important, mais aussi accepter que tout ce que je ferai prendra plus de temps qu’autrefois

  14. Je suis assez d’accord avec Thierry Crouzet. C’est surtout une question d’énergie. Après une journée de boulot, quand les enfants sont couchés, il est possible de trouver une heure pour écrire. Mais encore faut il trouver l’énergie nécessaire, énergie que la longue journée a probablement déjà consommé.

    Par contre, certain temps « d’isolement » peuvent servir au travail préparatoire. Le trajet en voiture pour aller travailler me servent en général à concevoir les grandes lignes d’une nouvelle. La mémoire faisant ensuite office de filtre, les idées cohérentes restant, les mauvaises sont en général oubliées.

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