Le partage en question : peut-on prêter un fichier numérique ?

Twitter est pour mes billets une source d’inspiration qui ne se tarit et ne me déçoit jamais. Aujourd’hui, c’était le #DRMDAY, l’occasion pour les acteurs de la culture et du numérique d’évoquer leurs avis respectifs quant aux restrictions d’utilisation d’un fichier. De l’avis général, les DRM sont contre-productifs : parmi les éditeurs pure players, peu les soutiennent. Chez les éditeurs « traditionnels », les avis sont plus partagés. Car sans DRM, c’est un système de confiance qui se met en place : l’éditeur fait confiance à son lecteur pour qu’il ne… pour qu’il ne fasse pas quoi, déjà ?

 

Twitter est pour mes billets une source d’inspiration qui ne se tarit et ne me déçoit jamais. Aujourd’hui, c’était le #DRMDAY, l’occasion pour les acteurs de la culture et du numérique d’évoquer leurs avis respectifs quant aux restrictions d’utilisation d’un fichier. De l’avis général, les DRM sont contre-productifs : parmi les éditeurs pure players, peu les soutiennent. Chez les éditeurs « traditionnels », les avis sont plus partagés. Car sans DRM, c’est un système de confiance qui se met en place : l’éditeur fait confiance à son lecteur pour qu’il ne… pour qu’il ne fasse pas quoi, déjà ?

Les DRM sont un verrou numérique qui empêche l’utilisateur de copier ou de transférer son fichier à une connaissance plus d’un certain nombre de fois. C’est une restriction d’utilisation qui empêche le libre partage (sans que j’intègre à cette idée une notion positive ou négative). Dans un écosystème où, contrairement aux supports physiques, les fichiers sont copiables à l’infini, les risques de dissémination sont réels. La peur est ici celle de voir ses ventes cannibalisées par des copies réalisées gratuitement et distribuées partout, sans contrôle ni verrou. On sait qu’en la matière, les pirates sont efficaces : à peine un verrou est-il posé qu’ils le font sauter. C’est illégal, bien sûr, mais ils le font néanmoins. Ces DRM sont donc aussi inefficaces que coûteux, d’où la volonté de certains acteurs de l’édition de les abandonner. Mais veulent-ils pour autant que leurs fichiers se disséminent dans la nature ? Certainement pas.

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Intervient alors ce que je conçois sous la forme d’un DRM mental : la culpabilisation du consommateur. En invoquant le fait que le piratage ôte le pain de la bouche des créateurs, les éditeurs de contenus (et les auteurs eux-mêmes bien souvent) mettent l’accent sur une partie critique de notre activité : tout travail mérite salaire. Ils ont bien raison et je partage leur avis sur ce dernier point, même si nos visions quant à la manière de gagner sa vie avec son art diffèrent sensiblement. Là n’est pas la question. Car ce qui est en jeu, c’est la notion de possession. Sommes-nous propriétaires des fichiers que nous achetons, quelquefois à prix d’or ?

Eh bien la réponse est souvent non.  Amazon, Apple et bien d’autres encore ont résolu la question en déplaçant le problème : chez eux, on n’achète pas un fichier, mais une licence d’utilisation du fichier, restreinte dans son nombre de copies et valable uniquement jusqu’à la mort de l’acheteur : pas de legs possible, par exemple.

C’est, selon moi, l’idée sous-jacente de ceux qui prônent les DRM physiques et les DRM mentaux : le fichier, même acheté, ne nous appartient pas totalement. Il est encore pour partie la propriété de son créateur, qui décide dans quelles conditions il doit être utilisé. Mais à bien y réfléchir, je vois une brèche dans ce raisonnement.

Nous vivons dans un monde où l’achat d’un bien matériel conditionne sa propriété : si j’achète une maison, je peux en faire ce que je veux, la démolir même si je veux. Il peut y avoir des permis de construire à délivrer, mais dans aucun cas l’ancien propriétaire n’a à intervenir dans mon choix. Mon bien m’appartient. Je n’inclue pas dans ces biens les services que l’on achète pour une durée limitée (un abonnement à la médiathèque, par exemple). Le croissant acheté chez le boulanger, la console de jeux achetée à la Fnac, le peluche trouvée au vide-grenier deviennent, par l’acte d’achat, ma propriété. Si j’achète un vélo, on ne viendra pas me le reprendre au bout de vingt ans pour cause de licence expirée.

Mais cette règle ne s’applique pas systématiquement pour les biens immatériels. On estime en effet qu’il n’y a pas de transfert de propriété à proprement parler, à cause du phénomène de duplication : le fichier original reste dans la base de données du distributeur, et le client ne fait qu’en acheter une copie. Même chose pour le prêt ou le don : en numérique, ces deux notions sont obsolètes puisqu’on n’efface pas l’original de son disque dur quand on le prête ou le donne à un ami : on le duplique. Et puisque cette duplication se fait gratuitement et sans contrainte, elle est considérée comme illégale. En effet, la loi considère que copier un fichier revient à bénéficier d’une contrefaçon. Les biens immatériels ne s’inscrivent donc pas dans la logique d’achat / transfert de propriété que nous connaissons.

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Il y a un autre type de bien immatériel dont l’achat (par un éditeur) ne dispense pas d’une forme de post-possession de son créateur original : les oeuvres de l’esprit. Un créateur, même s’il cède ses droits d’exploitation contre monnaie sonnante et trébuchante, conserve sur sa création des droits moraux. Une partie de la propriété de l’oeuvre lui revient donc.

Qu’est-ce qui fait qu’un bien immatériel nous appartient ou pas ? Si je suis la logique, un bien immatériel nous appartient totalement lorsqu’il y a acte de création. Je ne suis pas à l’origine de l’acte de création, il ne peut pas y avoir possession.

Arrêtez-moi si je me trompe : quand j’achète un fichier numérique, je n’achète pas l’une des dix millions de copie de ce même fichier numérique que le distributeur stocke sur son disque dur, n’est-ce pas ? Si cela était le cas, au moment de mon achat, il n’en posséderait plus que 9.999.999 copies, m’en ayant transféré une qu’il aurait lui-même créée (et donc il garderait donc la propriété). Non. Il existe UNE copie du fichier, l’originale donc, stockée sur le disque dur du distributeur. Juste avant mon achat, ma copie n’existe pas encore, d’accord ? Elle est juste une hypothèse, une probabilité : c’est mon acte d’achat qui déclenche de facto la création de la copie. Sans mon achat, cette copie n’existerait pas. Je l’ai donc créée ex nihilo de par ma seule volonté propre. Cette copie n’est pas le fichier original : c’est une bouture que j’ai créée moi-même, un clone, mais sa matérialité — son unicité — n’est pas à remettre en question.

Donc si  l’acte de création entraîne une propriété sur la création en question, alors je suis propriétaire de mon fichier numérique : j’ai donc le droit d’en disposer comme bon me semble, à commencer par le droit de le copier et de le partager à mon tour.

***

Les DRM sont un épineux problème que nous ne résoudrons pas en un jour : néanmoins, je pense que renier le principe de propriété nous mènera dans le mur. Les lecteurs, et plus généralement les consommateurs, ont des droits, pas tous les droits, mais ils en ont : à titre personnel, j’estime que celui de disposer pleinement — y compris avec le lot de dérives que cela comporte — des fichiers dont ils font l’acquisition est inaliénable. Si cela veut dire que le fichier ne sera partagé avec personne, très bien, pour quoi. Mais si cela veut dire qu’il sera donné, prêté, échangé, copié, transféré à toute la famille, des amis ou à la terre entière, nous n’avons ni le droit, ni les moyens de le restreindre. Quoiqu’on en pense, le partage des données est l’essence même du numérique, et renier cet état de fait revient à renier l’existence même d’internet.

2 réflexions sur « Le partage en question : peut-on prêter un fichier numérique ? »

  1. Très intéressant comme toujours.
    Je pense que le problème prendra une autre dimension ( la troisième) avec la démocratisation des imprimantes 3d. Puis sûrement des scanners 3d par la suite. Si on achète un produit et qu’il nous appartient totalement, on devrait pourvoir le dupliquer…
    Un grand bouleversement est a venir, de grandes possibilités (médecine…) et surtout des problèmes de gros sous… Mais là on rejoint un de tes précédents article.

  2. « Je ne suis pas à l’origine de l’acte de création, il ne peut pas y avoir possession. »

    J’adore ce raisonnement, quasi philosophique 😉
    Je suis d’accord avec la conclusion de l’article. Comme l’écrit fort justement Pierre Sachet, les imprimantes 3D vont provoquer un séisme dans les années à venir… Je suis convaincu que cette future crise amènera de bonnes choses, peut-être un changement de paradigme dans nos économies matérialistes ?

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