Le nez dans la machine

Elle sort de chez elle, manœuvrant sa poussette d’une main. De l’autre, elle tient son smartphone à hauteur de sa poitrine, écran incliné à 45 degrés de manière à conserver l’environnement immédiat dans son champ de vision, prête à éviter un obstacle ou un tas d’excrément. La poussette cahote, slalome sur les pavés ; elle n’est pas faite pour n’être poussée qu’à moitié. Cela n’incommode pas la femme. Penchée sur sa machine, le regard absent, elle est à la fois ici et ailleurs. Me penchant discrètement par-dessus son épaule, je vois l’interface familière de l’application mobile Facebook. L’enfant se fiche complètement de la semi-absence de sa mère. Il y a de bonnes chances pour qu’il reproduise ce modèle dans quelques années.

Cette impression d’absence au monde est un comportement auquel nous avons tous assisté : mieux, nous le reproduisons régulièrement, tous autant que nous sommes. Il nous arrive parfois de le juger ; c’est assez facile et confortable. Mais puisque nous calquons notre comportement sur notre environnement immédiat, nous ne pouvons à terme que reproduire le schéma. Levant les yeux dans le métro, on compte le nombre de nez en l’air et le nombre de nez penchés à 45 degrés — quelquefois sur un livre, le plus souvent sur un écran. Pas de jugement de valeur, d’autant qu’on peut très bien lire un livre sur un écran, mais un constat : nous ne marchons plus dans le monde, mais moitié dans le monde et moitié en nous-mêmes.

Pour le moment, ces dispositifs sont encombrants. Il y a fort à parier, avec l’avènement des wearables, des smartwatchs et autres systèmes type Google Glass, que nous ferons de plus en plus souvent l’expérience de cette bilocation, à la fois ici et un peu moins qu’ici, dans un ailleurs qui n’existe que par le truchement d’un écran. Nous serons de plus en plus absorbés dans cette communication, dans cet échange de pair-à-pair. Les hiérarchies s’effaceront peut-être au-delà d’un certain stade.

À mon grand désarroi, je suis le premier à participer de ce mouvement global : au moindre feu de circulation, je sors mon smartphone, je vérifie mes mails, je consulte mes messages privés et mes notifications Twitter. Un sentiment de ridicule m’envahit régulièrement. Pourtant, il y a là une forme d’addiction que je peine à maîtriser : la peur de rater quelque chose (Fear of Missing Out) est quelque chose que je ressens parfois dans ma chair, même si je me force parfois à garder l’objet dans ma poche. C’est une interface de contact avant tout, qui me permet d’être en contact avec ma famille et mes amis, et c’est pourquoi je ressens tant de difficulté à l’idée de m’en séparer — indice : c’est juste une bonne excuse.

La vérité, c’est que je suis un relais.

Voilà à quoi je passe mon temps : je lis, intègre et transmets des centaines de messages qui transitent par moi via mon écran. Je reçois, ingère et renvoie. Je partage sur Facebook, je retweete sur Twitter. Quelquefois, je produis moi-même un message — comme cet article de blog — que j’espère voir disséminé à son tour le plus possible. Je suis l’un de ces milliards de nœuds informationnels qui composent le réseau, qui de cette façon devient quelque chose à mi-chemin entre l’informatique et l’organique. Sans l’organique, sans nous pour le faire fonctionner, le réseau n’a pas d’existence propre : il n’existe qu’en lui-même, comme la boîte de Schrödinger. En somme, nous avons poussé le mimétisme avec nos machines adorées au point que nous nous sommes nous-mêmes transformés en adjoints machines.

Woman aircraft worker, Vega Aircraft Corporation, Burbank, Calif. Shown checking electrical assemblies  (LOC)

Bien sûr, nos cerveaux ne sont pas des puces de silicium. Nos mains ne sont pas des constructions cybernétiques évoluées. Nous sommes encore des êtres de chair et de sang — plus pour longtemps, et c’est sans doute pour le mieux en ce qui concerne la médecine. Mais nous sommes devenus les relais de ces systèmes, qui se construisent par, pour et avec nous. Ils ne sont pas des miroirs, ni même des assistants : ils sont devenus nous. Nous nous y absorbons en un clin d’œil, de façon naturelle. Souvent nous ne faisons que le jeu de grandes plateformes — les réseaux sociaux — qui bâtissent des empires sur nos interactions. Relier un point à un autre devient une activité lucrative, nous y participons tous à notre manière.

Mais je trouve que cela manque de contreparties.

Ce que nous offrons est précieux : nos données personnelles, bien sûr, mais aussi et surtout notre temps, notre capacité d’attention, notre capacité d’émotion. À m’absorber tout entier dans ces écrans, je me sens parfois anesthésié, sans lien autre que logique avec le monde, une vraie machine en somme. Plutôt que de créer des machines pour nous aider à vivre notre humanité, nous fabriquons des systèmes qui nous transforment en systèmes de calculs, en relais informationnels, en fournisseurs de données. Nous n’avons pas bâti les machines à notre image, mais ces dernières finissent par nous modeler à la leur. C’est un glissement étonnant. Je me demande s’il est conscient, s’il y a là-dedans une volonté de s’oublier.

Je pense qu’un des grands défis des prochaines années pour les programmeurs — et à plus forte raison pour ceux qui vont travailler sur les systèmes d’intelligence artificielle, d’aide à la personne, de robotique utilitaire — va être de redonner un peu d’externalité à tout cela, de comprendre que l’humain et la machine ont besoin de vivre séparément ; d’avancer en parallèle, de suivre le même chemin bien sûr, mais pas l’un dans l’autre : main dans la main et chacun à sa place. Nous devrions penser des systèmes qui ne mécaniseraient plus le comportement humain, mais qui humaniseraient le comportement robotique. Que la machine soit tout entière tournée vers un seul but : celui d’aider l’être humain à vivre son identité de la manière la plus simple et la moins intrusive possible.

Je n’attends pas d’une machine qu’elle me transforme en elle. J’attends d’une machine qu’elle me rende plus humain.
 

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3 réflexions sur « Le nez dans la machine »

  1. Salut Neil.

    Si j’avais le don d’ubiquité je vivrais très certainement, et en toute logique, partout à la fois. Et j’ai l’impression que c’est un peu ce qu’on cherche avec nos bidules. On tisse la noosphère, et on se dissout dedans.

    C’est en voyant « L’associé du Diable » avec Al Pacino et Keanu Reeves que je me suis demandé à quoi ça pouvait bien ressembler d’être à deux lieux en même temps. J’ai fini par imaginer deux images qui se superposent, l’une étant visible au travers de l’autre par transparence. C’est naïf évidemment, mais c’est l’image qui me revient en lisant ton texte. On fait varier notre curseur d’opacité pour changer de lieu, et forcément on perd en saturation des couleurs et des évènements. Je ne sais pas encore où ça nous mènera, mais c’est intéressant d’y réfléchir.

  2. En tant que développeur, je ne pense pas qu’il faille attendre des machines qu’elles nous rendent plus humain. C’est notre job. Par contre, intégrer cette notion d’humanité dans le design d’interfaces et la conception même des logiciels me semble une idée à creuser. Qu’au moins les machines ne soient pas des barrières limitantes.

  3. Ce discours d’une humanité qui devrait évoluer en parallèle du monde des machines est à mon avis très juste, et de plus en plus présent (en arts numériques notamment). L’idée que chacun a à apporter à l’autre, en co-construction et non — et surtout pas (auquel l’homme perd son humanité et devient une machine, inférieure à la machine.) — en rivalité. Peut-être que trouver la raison pour laqelle nous tendons irrémédiablement vers un fonctionnement de machine pourrait aider à avancer. N’est-elle pas ce désir de tout contrôler, l’information, la vie (« et c’est sans doute pour le mieux en ce qui concerne la médecine » sonne un poil transhumaniste il me semble. et sans jugement de valeur aucun, je crois que c’est la principale cause d’acception de cette condition : un désir mortifère d’immortalité (d’éternité ?). Dans les faits (biologiquement parlant), dans les idées (ne pouvant l’être dans les faits, on se rabat sur les idées avec nos blogs, nos likes et nos comptes Twitter ?)), le temps, le futile, la routine ? je crois également que nous admirons dans le fonctionnement des machines cette capacité à épurer le réel pour ne sélectionner que l’utile (qui devient le « beau », le « notable » chez les humains (écrivains du moins)). En tout cas il y a nécessairement une raison à tout ça. Et j’espère qu’elle n’est pas simplement « parce que nous sommes humains’, auquel cas l’avenir s’annonce sombre.

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