Le Mur et moi

Bientôt trois ans que j’habite à Berlin et toujours l’impression qu’on n’en a jamais fait le tour. Ce qui frappe ici, ce n’est pas tant ce qui s’offre au regard — Paris, elle, s’exhibe à chaque carrefour — que ce qui est caché. Tout fut détruit ou presque, puis tout fut reconstruit, si bien que l’histoire qu’on peut voir ici n’est qu’un fragment, une présence, quelquefois même une architecture négative, marquée par le vide, l’absence. En tant qu’épicentre des cataclysmes du XXe siècle, la ville est bien entendu hantée de mauvais souvenirs, et c’est ce qui la rend attrayante. Quand on pense qu’un jardin d’enfants a été construit par-dessus l’emplacement du bunker d’Hitler, ça laisse songeur. À Berlin, il faut savoir observer le vide et l’absence pour ressentir le poids de l’histoire. 

Ce week-end, Berlin fête les 25 ans de la chute du Mur. En temps normal, l’ancienne frontière se fait assez discrète. Quelques pans subsistent, mais la quasi-totalité a été abattue. Seule une double ligne de pavés, souvent placée au beau milieu d’une avenue, guide le regard et l’imagination. Mais Berlin a décidé de faire les choses en grand cette année et, à cette occasion, a rematérialisé la frontière à l’aide de milliers de ballons lumineux.

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La ville est remplie de touristes, il y aura des concerts, des films, des expositions, et le temps d’un week-end, on remuera les souvenirs. Ce n’est pas si vieux que cela, 25 ans. J’étais petit, 7 ou 8 ans, mais je me souviens vaguement des images à la télévision. Ce n’est resté qu’une vague réminiscence pendant des années, jusqu’à ce que je débarque ici et que je sente le poids de l’Histoire sur mes épaules pendant les promenades. Maintenant, quand je regarde des images d’archives — un film était projeté cet après-midi sur la Pariser Platz, juste derrière la Porte de Brandebourg —, je suis ému aux larmes.

C’est parce qu’elle se situe à la confluence de tous ces fantômes que Berlin est une ville à la fois sombre, terrifiante et magnifiquement humaine. Le Mur m’a inspiré un roman jeunesse auquel je mets la dernière touche, avec forcément une touche de fantastique, puis que qui dit fantômes dit rencontres, mais les fantômes ici ont du cœur et de la mélancolie au creux du ventre.

Je suis content d’avoir rencontré cette ville. Elle n’a pas le charme désuet de Prague, de Londres ou de Paris, bien sûr, elle peut même paraître brutale de prime abord, grossière, mal calée, en perpétuel déséquilibre, mal assortie, trop moderne… mais tant de conflits s’y sont déroulés — et pas seulement historiques, mais humains — qu’elle est à mon sens une ville parfaite pour raconter des histoires, des petites histoires qui se mêlent à la grande. Berlin insuffle un peu de sa tristesse et de sa mélancolie aux visiteurs silencieux ; mais c’est là le terreau idéal pour tous les départs, tous les rêves malingres, pour toutes les renaissances. Berlin, ville humaine.

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