Le média, c’est le message : comment Mastodon peut (peut-être) réussir là où Twitter a échoué…

Mastodon est un nouveau réseau social qui reprend les codes et usages de Twitter et qui a connu un vif engouement ces derniers jours, sa particularité étant qu’il ne dépend pas d’une entreprise privée mais qu’il est dit décentralisé.

Marshall McLuhan, philosophe des médias canadien, avait une théorie : « Le média est le message ». Chaque média possède ses propres caractéristiques et induit donc un usage, qui devient le message. Par exemple, un livre fait plusieurs centaines de pages là où un tweet se contente de 140 caractères espaces comprises : on ne peut donc pas y articuler sa pensée de la même manière, ni avec la même efficacité. En schématisant un peu, cela veut dire que pour un même sujet, les utilisateurs de Twitter auront plus facilement recours à l’usage de « punchlines » (des phrases-choc, des blagues percutantes) que celles et ceux qui écriront un livre. Cela favorisera ou pénalisera certaines pratiques ou certains sentiments : comme il n’est pas possible de se faire bien comprendre en 140 caractères et d’exprimer une pensée nuancée, on va plus facilement se tourner vers la colère, l’insulte, le cynisme et l’ironie. Le média a un impact direct sur le message.

Mastodon est un nouveau réseau social qui reprend les codes et usages de Twitter et qui a connu un vif engouement ces derniers jours, sa particularité étant qu’il ne dépend pas d’une entreprise privée mais qu’il est dit décentralisé. En résumé, chacun peut s’il le souhaite héberger une « instance » Mastodon sur ses propres serveurs, à laquelle vont venir s’inscrire les nouveaux usagers (par exemple, je me suis inscrit sur celle de la Quadrature du Net). Les différentes instances, indépendantes tant d’un point de vue technique qu’éditorial (chaque instance gère sa propre modération par exemple, ce qui peut produire de grandes différences de contenu), peuvent ainsi s’interconnecter et proposer ainsi un maillage à la fois local et global. Pour simplifier, de la même manière que l’email ne peut pas faire faillite, Mastodon ne peut pas fermer puisque chacune de ses pièces est maintenue par ses utilisateurs. Certaines fermeront, d’autres ouvriront au gré des aléas de la vie, mais le réseau, lui, restera debout – même s’il fluctuera forcément : ainsi, si l’instance sur laquelle est hébergé mon compte ferme, mon compte disparaît. Il faudra que j’en crée un nouveau ailleurs, et reprendre de zéro (heureusement, il existe une fonction d’export de ses abonnements pour ne pas recommencer tout du début).

À l’échelle de Twitter, c’est un bouleversement : là où Diaspora (l’équivalent libre et décentralisé de Facebook) n’avait pas réussi à convaincre au-delà d’un cercle d’initiés, on voit affluer les inscriptions à Mastodon par milliers.

Mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est de constater l’impact de la forme sur le fond : à savoir, est-ce que le fait de pouvoir articuler une pensée en 500 caractères plutôt qu’en 140 va influencer la manière dont les utilisateurs de Mastodon interagissent entre eux ? Cela fait plusieurs jours que je teste le réseau et j’aurais tendance à répondre par l’affirmative : la possibilité de faire des paragraphes, d’aérer sa pensée, de prendre le temps de rédiger une réflexion argumentée, induit un tout autre usage et un tout autre rapport aux autres – plus bienveillant, je l’espère, et moins dans la réactivité immédiate.

Ce qui est amusant, c’est de constater à quel point les 140 caractères de Twitter forgent notre pensée même. Les premiers statuts posés sur Mastodon sont à ce titre une expérience de rédaction assez vertigineuse : on se prend à penser quelque chose, à l’écrire, et de constater qu’il nous reste encore plus de 300 caractères pour étayer notre message si on le souhaite. Twitter nous a formatés, au sens où le réseau présuppose un usage qui transforme la pensée : nous devons articuler notre pensée en 140 caractères. Pas étonnant que la politique et le marketing se soient très vite emparés de ce terrain, puisque cela présuppose une certaine efficacité de matraquage. Faites le test par vous-même. On ne le soupçonne peut-être pas, mais si l’on utilise Twitter au quotidien, le réseau a une véritable influence sur la manière dont on envisage le monde, dont se construit notre raisonnement. Par porosité, l’usage de Twitter déteint sur notre perception du monde.

À l’heure où le réseau se cherche encore, où chaque instance débat de la pertinence ou non d’une charte de comportement des utilisateurs, où tout peut basculer d’un côté comme de l’autre, il me paraît important de prendre la mesure de ce qui est en train de se créer : nous avons le pouvoir de fabriquer (enfin) le réseau social qui manquait à internet, indépendant des entreprises privées et potentiellement libérateur de pensée. 500 caractères, ça peut sembler être un détail, mais ce n’en est pas un en réalité : c’est le minimum pour discuter en bonne intelligence, et donc éviter la colère et la frustration qui engluent chaque jour Twitter un peu plus.

J’ai hâte de voir l’usage qui va être fait de ce nouveau réseau social. En attendant, vous pouvez me trouver ici sur Mastodon.

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5 pensées sur “Le média, c’est le message : comment Mastodon peut (peut-être) réussir là où Twitter a échoué…”

  1. bonjour,
    j’ai essayé de m’inscrire mais cela indiquait que les inscriptions étaient closes, je vais retourner voir sur les différentes instances si cela est possible.
    Concernant Twitter, vous avez surement raisons sur la porosité dont vous parlez. Ensuite, nous ne sommes pas non plus obliger de céder à la colère, l’ironie et autres punchlines négatives; Il faut effectivement structuré sa pensée en fonction de la contrainte des 140 caractères mais il est tout de même possible de rester bienveillant, cela reste tout de même plus difficile pour certains individus. On rejoint alors le fait que le manque de vocabulaire nous amène vite vers les dérives.
    en conclusion, j’ai bien aimé votre article ^^

  2. Bonsoir et merci.
    Il faut se méfier de l’engouement des premiers instants. Twitter lui-même a mis longtemps avant de réellement décoller.
    Et il ne faut pas oublier que twitter vit de la pub et que cela a attiré bon nombre de sociétés commerciales leur permettant de fourguer leurs produits.

    Il ne faut pas oublier que l’Internet a été conçu AVANT TOUT de manière décentralisée. À la fin des années 60 (ARPAnet) c’était La Révolution tous les systèmes informatiques étant centralisés pour des raisons technologiques.

    La recentralisation (des services mais non techniquement) a commencé avec les opérateurs commerciaux (qui ont recentralisé le courriel par exemple) puis avec Google et s’est poursuivi avec les gros fournisseurs de réseaux sociaux.
    C’est un scandale en soi.
    Un scandale qui se traduit par des remarques à la limite de l’anti-terrorisme : tu héberges ton courrier électronique ? Mais c’est interdit ça non ? Tu as un serveur chez toi ? Ton opérateur te laisse faire ?
    Et je ne parle même pas du DNS qui pour ceux qui savent encore à quoi ça sert n’existe que le 8.8.8.8 de Google.
    Etc, etc : la téléphonie sur IP c’est avant tout Skype (là ça va c’est décentralisé), le réseau social c’est fesse-bouc, snapchat, etc.
    C’est difficile de faire du business si on laisse chacun faire ce qui lui plaît !

    Il y a toutefois un service qui résiste toujours à la recentralisation : le courrier électronique (mais fesse-bouc essaye toujours de le recentrer chez lui tout comme Google l’a fait avec gmail).

    Mastodon n’est donc qu’un retour aux sources pour un service largement passé du côté du centralisé, le microblogging.

    Espérons que ce service soit réintégré dans les entreprises comme le courriel a pu le rester (dans les entreprises).
    Hélas, plus de 90% des entreprises utilisent Exchange et c’est surtout pour cela que le courriel est resté décentralisé.

    Et à moins qu’un Microsoft n’intègre un tel service dans une suite (en plus de Yammer et de SharePoint, ça fait beaucoup) j’ai bien peur que Mastodon ne reste qu’une affaire d’initiés.

    Longue vie néanmoins !

    db

  3. Bonjour,
    je comprends que mastodon puisse susciter l’enthousiasme. En fait, c’est le fait que ce soit le début, on y est un peu chez soit.
    Sur Twitter, il y avait moins de monde au début, moins de troll, moins de messages commerciaux et plus de discussions dans un esprit de partage. L’atteinte de la masse critique attirent les entreprises et tire aussi le discours vers le bas (tout est relatif, je me positionne du point de vu d’utilisateur historique de twitter).
    Mais bon, mastodon semble avoir qqch de différent, pour ne pas se planter à long termes, alors bonne chance à eux.

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