Le livre est-il un bien de consommation comme les autres ?

 

J’entends régulièrement passer cette question dans les conversations, qu’il s’agisse de rencontres hors clavier ou de discussions sur Twitter, Facebook et consorts, et à laquelle j’avais envie de me frotter de bon matin (bon, en fait, c’était hier soir, mais j’étais trop occupé à regarder Mon Voisin Totoro sur mon canapé). Dans toute question clivante, il y a toujours deux camps : les pro et les contre.

D’un côté, il y a les pro, qui avancent l’argument que le livre est entré dans la catégorie des biens de consommation massive le jour où est née l’industrie du livre. En cela, ils n’ont pas tort : le système de production actuelle engendre, pour survivre, une surproduction de titres de qualité inégale (c’est le moins que l’on puisse dire), qui désespère à la fois lecteurs et libraires (et sans doute les éditeurs eux-mêmes). On en arrive à un point où il est difficile de rentrer dans une librairie grand public sans se sentir dépassé, presque découragé, par le flot de nouveautés sans grand intérêt littéraire ou intellectuel. Devant une telle désacralisation (qui, sur le moment, me fait penser à la première fois que j’ai vu un jerrican en plastique à l’effigie de la Vierge Marie, à Lourdes), on ne peut qu’acquiescer : le livre est devenu au XXème siècle un bien de consommation aussi jetable qu’éphémère.

De l’autre côté, il y a les contre, dont les arguments sont tout autant recevables : le livre n’est pas un objet de consommation, pour la bonne et simple raison qu’un livre possède, par essence, un caractère sacré. Sans remonter aux autodafés des conquistadors ou des nazis, on peut sans conteste parler d’une sorte de vénération de l’objet (qui confine quelquefois à la bigoterie), dont je suis la première victime consentante. Je me souviens du déchirement à l’idée de me séparer d’un livre en double, ou qui n’avait plus aucun intérêt pour moi, et de ma répugnance à le jeter (qui jette ses livres à la poubelle ?). C’est ce genre de sentiment qui nous pousse à déposer sur le palier de l’immeuble une boîte en carton avec un panneau “Servez-vous” ou “Livres gratuits”, comme si les livres, divinités shintoïstes en puissance, pouvaient nous en vouloir de les jeter, voire carrément se mettre en colère.

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J’ai pour ma part un avis moins tranché.

Bien sûr, l’industrie telle que nous la vivons aujourd’hui a quelque chose de dérangeant dans la surproduction et le manque global de qualité. Les éditeurs vous diront qu’ils n’ont pas le choix, que le marché s’effondrerait sans cela, et les libraires l’admettront seulement à demi-mot. Le numérique est pour moi à l’industrie du livre ce que les revues alternatives des années 60-70 et les fanzines étaient pour la production de l’époque : un formidable espace de liberté dans lequel je me reconnais et dans lequel il me plait de nager. Mais une telle industrie génère-t-elle pour autant un objet de consommation comme les autres, au même titre qu’un yogourt ou même qu’un disque ou un film ?

C’est là que se fait la différence pour moi : contrairement à un yogourt, à un tube de mayonnaise, à un film ou à un disque, le livre ne se consomme pas. Le livre est comme une montagne : il se gravit. Comprenez qu’il ne s’agit pas d’un jugement de valeur sur telle ou telle industrie de divertissement, mais une simple réflexion prosaïque. Je peux m’allonger sur mon canapé et regarder un film sans faire d’efforts. Je peux m’endormir en écoutant de la musique. Je peux manger sans penser à rien d’autre (et c’est encore sans doute ce qui demande le plus d’effort). Mais je ne peux pas simplement m’asseoir avec le livre sur les genoux et le laisser me raconter une histoire (sauf dans le cas des livres audio, oui oui, je vous ai vus venir, bande de petits trolls).

Un livre, numérique ou papier, idiot ou intelligent, brillant ou nul, nécessite un effort d’interprétation. Lire est un processus actif, quelquefois laborieux, d’autres fois naturel, mais qui toujours demande une certaine attention et surtout, une véritable motivation. N’allez pas chercher plus loin : si la plupart des gens n’aiment pas lire, c’est parce que l’acte en lui-même nécessite un effort, rien d’autre. Comparez le nombre de lecteurs d’un livre et son nombre de spectateurs lors d’une adaptation au cinéma. La majorité des acheteurs de tickets ignoraient même qu’il s’agissait d’un livre à la base, et ils sont prêts à payer plus cher pour l’équivalent filmé.

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En bref, le livre ne pourra pas devenir un bien de consommation au sens strict, car trop exigeant en termes d’effort et d’attention. Je ne dis pas qu’il n’en est pas déjà un : on nous vend des livres à la pelle en espérant générer un cash flow rémunérateur. Mais ça ne veut pas dire pour autant que ces livres sont lus.

C’est aussi la raison pour laquelle je ne crois pas beaucoup au principe de streaming illimité au sujet du livre : si les grands lecteurs pourront trouver leur compte dans le fait de payer un prix fixe par mois pour accéder à un nombre illimité de livres, ces fameux grands lecteurs sont une espèce rare. On ne peut pas bâtir un modèle économique sur les grands lecteurs. Qui lit plus de deux ou trois livres par mois, à part certains d’entre nous ? On imagine mal comment le streaming pourrait dès lors offrir une rémunération viable aux auteurs et à leurs éditeurs, sinon par l’emploi de publicités pas toujours bienvenues. Mais c’est une autre histoire.