Le jour d’après : vers un monde sans internet

Je ne voudrais pas souffler trop tôt dans les cornes de brume, mais force est de constater qu’on se dirige main dans la main et la fleur au fusil vers un internet qui ne m’enchante pas (et avec moi beaucoup d’entre vous). Entre les négociations secrètes du traité transatlantique, les fermetures des annuaires de torrents, la répression déguisée et la surveillance généralisée au nom de la lutte anti-terroriste, les partisans d’un internet neutre, libre et sans entraves ne sont pas gâtés en ce moment : il faut dire que des lobbys plus ou moins bien intentionnés œuvrent à ce qu’un policier (de la pensée, du ministère de l’économie, du copyright, etc) se poste derrière chaque internaute pour vérifier qu’il se comporte de la manière qu’ils estiment adéquate.

Je déteste les thèses conspirationnistes (ok, j’aime bien dans X-Files, mais c’est tout), alors hors de question pour moi de mettre ça sur le compte d’une manœuvre savante visant à réduire l’humanité en esclavage. Je penche plutôt pour la bêtise pure. Car en effet, à regarder le chemin sur lequel on s’engage, on ne peut pas s’empêcher de se demander quelle mouche a piquée nos dirigeants et nos capitaines d’industrie pour vouloir à ce point appliquer point par point les éléments propices à l’avènement d’une dystopie telle qu’on n’ose en cauchemarder que dans les ouvrages de science-fiction les plus noirs. Eh les gars, « 1984 » était un roman, pas un mode d’emploi !

Et voilà que la politique s’en mêle avec les accusations des États-Unis contre la Corée du Nord, au motif que le jeune « leader suprême du parti et de l’armée » aurait sciemment ordonné une attaque informatique sur les serveurs de Sony, aboutissant à un leak catastrophique pour les studios. Bien sûr, personne n’est convaincu, et la Corée du Nord en premier lieu qui réfute l’accusation. Sauf que les États-Unis n’en sont pas à leur première guerre déclarée sous de fallacieux prétextes et qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’on saupoudre de napalm la riante cité de Pyongyang. Au passage, Barack Obama tacle internet, une véritable zone de non-droit que l’on doit à tout prix pouvoir réguler, sinon les vilains pirates et les méchants communistes pourraient prendre le contrôle du monde entier et du prochain Jurassic Park au passage.

Bref, ça ne sent pas bon pour la liberté sur le net : on sent venir gros comme une maison que les intermédiaires vont devoir assumer la responsabilité de ce que les internautes font dans leurs tuyaux, ce qui va aboutir à une répression grandissante (d’abord au nom de la sécurité, puis de la loi, puis au nom de la protection du droit d’auteur, puis on finira par invoquer le droit universel à la politesse) et à un flicage global des usages. J’exagère à peine. En procédant par petites touches, un petit décret par-ci, un petit amendement par-là, un traité par derrière, on évite le phénomène Grand Soir qui réveillerait les consciences et aboutirait à une lutte populaire contre ces abus. Là, on fait ça en douceur. C’est presque indolore. Sauf qu’entre l’internet d’il y a encore cinq ans et celui qu’on aura dans cinq autres années, il y aura un gouffre. On sera peut-être revenu aux débuts, je me souviens, quand j’utilisais Infonie et qu’internet se limitait pour moi à une fenêtre avec quelques options, il n’y avait même pas Google à l’époque, t’imagine ?

Pendant un bon moment, je me suis dit : ils ne le feront jamais, ce n’est pas possible, les gouvernements vont se réveiller, ils vont réaliser ce qu’ils font, ils vont comprendre qu’ils forgent leurs propres chaines et tout va s’arranger. Sauf que ça ne s’arrange pas, et pire même, ça continue, ça va de plus en plus loin, ça prend des proportions colossales ; plus internet est incontrôlable, plus ils veulent le contrôler, le monétiser, de plier à leurs propres exigences. Si internet était un pays, on appellerait ça un putsch, un coup d’état, une dictature en puissance. Là, c’est juste une opération de maintien de l’ordre (tu le sens, le maintien ?).

Alors je me pose — je crois légitimement — la question : est-ce que pour recouvrer la liberté, pour retrouver des interactions non filtrées, pour ne pas se faire manger par les industries alimentaires, culturelles, financières, est-ce qu’on ne va pas devoir penser au monde d’après ? Celui où internet n’existera plus, ou alors celui où internet sera tellement vérolé par tous ces parasites que, tel un arbre infecté, on devra le fuir comme la peste, ne surtout pas s’en approcher ? Est-ce qu’il faudra bâtir de nouveaux circuits d’échange, des réseaux pirates, des multitudes de piratebox en réseau pour former un gigantesque infranet ? Ou bien est-ce qu’ils nous forceront à abandonner internet, à oublier la lutte, à revenir à quelque chose de plus simple, de moins informatisé ? Est-ce que la liberté s’épanouira dans les ordinateurs comme nous l’avons tous plus ou moins cru à une certaine époque, ou est-ce qu’elle fleurira en dehors de ces mêmes ordinateurs ? Pour la première fois depuis depuis des années, depuis toujours même, je me pose sincèrement la question de l’abandon d’internet, comme on isole une ville touchée par une maladie incurable en en fermant les portes pour la laisser crever. Ce n’est plus du domaine de l’impossible pour moi. Ils vont trop loin dans la stupidité, ils sont allés tellement loin que ça en devient dangereux.

Le monde d’après n’a pas besoin d’être une dystopie. Les futurs dystopiques et apocalyptiques, on en a assez autour de nous, tous les jours. En s’y prenant à l’avance, en prenant le parti de savoir ce que l’on veut y amener, ce que l’on veut transmettre, on a peut-être une chance ; parce qu’on a encore un peu d’avance. On peut commencer à y réfléchir. Pas besoin de tracer des plans, de construire des cathédrales de papier, juste de garder ça à l’esprit, comme ça, toujours au coin du champ de mémoire. Un jour, peut-être, j’éteindrai mon ordinateur pour la dernière fois. Et peut-être même qu’à cause d’eux, ce ne sera pas si triste que ça.

5 pensées sur “Le jour d’après : vers un monde sans internet”

  1. Ironie du sort, la Corée du nord a créé « Kwangmyong », cet intranet complètement fermé qui a la goût d’Internet, la saveur d’Internet, mais qui n’est pas Internet…

    Je pense que même si le GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) transforme le web en un Minitel 2.0 orienté pour le cloud, il y a aura toujours des blogs comme le tiens pour dénoncer cette dictature. Même en Chine, la contestation, bien que sévèrement réprimée, continue d’exister sur la Toile. Après je suis sûrement naïf, mais je crois que les états ne pourront jamais totalement contrôler cet espace de liberté qu’est Internet.

  2. Joli billet 🙂 on retrouve les classiques inquiétudes, mais je suis (du verbe suivre) ton premier commentateur : il existera toujours des poches suffisantes et publiques de résistance, qui seront légales, j’ai confiance dans les citoyens des pays que je cotoye, dans leur capacité à défendre leurs libertés quand elles sont trop lourdement atteintes.
    Et Internet n’interdit pas du tout de faire cohabiter plusieurs mondes, plusieurs réseaux, cela existe déjà.

    Par contre Orwell et 1984 me parait un exemple bien désuet : je pense depuis longtemps que nous sommes plus dans un monde Huxleyien (du « Meilleur des mondes») qu’Orwellien. Orwell décrit un monde où ce qui nous fait peur nous contrôle, Huxley un monde où ce qui nous fait plaisir nous contrôle 😉 (une BD de Stuart Mc Millen reprenant le « Amusing Ourselves to Death » l’exprime très bien http://www.recombinantrecords.net/2009/05/24/amusing-ourselves-to-death/ (la bd n’est pas en ligne ici, mais google Images te la montrera 😉 )

    bon courage, et continuons la lutte !
    bises,
    B.

  3. La stupidité est autant dans ceux qui mènent les troupes que les troupes qui suivent !

    Les troupes comme les meneurs ont besoin d’un rêve auquel participer …

    Si chacun reste dans son coin pour « avoir à l’esprit » tout en vociférant contre les apocalypses ou les dystopies , c’est aussi se rendre complice de l’un ou l’autre …

    Il y a pourtant d’autres voies/voix auxquelles les uns et les autres ne prêtent attention !

    Le loup dévore les moutons des bergers français et même que le loup est déjà aux portes de Paris dans la région de Meulin !
    Pourtant les bergers italiens d’ou vient le loup n’ont eux « pas de problème » avec ce loup ! Ils cohabitent, même si les loups ont passé la frontière pour avoir plus de facilités à bouffer du mouton !

    #EtSi les lanceurs d’alertes ne se contentaient pas de seulement crier au loup ?
    Peut être que s’ils prenaient la peine de proposer, de mener à mettre en place leurs idées ou s’ils n’en n’ont pas celles de ceux qui tentent d’agir par d’autres voix/voies, il y aurait enfin de visible des alternatives aux apocalypses et dystopies ! Mieux encore ces alternatives jamais ou rarement généralisées pourraient peut être offrir des alternatives aux maux des apocalyptiques ou dystopiques « mal » qui ne sont que des oppositions stériles !

    Tant qu’a faire autant tenter ces autres voies/voix plutôt que de rester dans son coin à ne rien faire donc à laisser faire « les mal »

  4. Je pense qu’il est dangereux de croire que cela va « se régler tout seul » grâce aux « poches de résistance » qui vont subsister « naturellement ». Si chacun pense que de toute façon, l’autre va s’occuper du problème, nous risquons bien d’avoir un réveil douloureux.

  5. Le problème, c’est de fuir internet quand les espaces de stockage sont de plus en plus dématérialisés. Avec le Cloud, on nous fait croire que confier nos données personnelles à de parfaits inconnus est plus sûr que de doubler ses disques durs ou créer un réseau interne. Avec le matraquage publicitaire, les gens finissent par se persuader que le Cloud, c’est bien. Quand il y a quelques années c’était la course aux gigaoctects, quand aujourd’hui on peut faire tenir des téras sur une mémoire flash de la taille d’un ongle, les constructeurs préfèrent retirer tout l’espace des nouveaux supports pour ne laisser que le système d’exploitation. Quelle meilleur moyen de garder les connectés sous contrôle ?

Les commentaires sont fermés.