Le Grand-Hozirus

Secoué de tremblements incontrôlables, l’opérateur caméra éloigna son œil du viseur et chercha le regard du Grand-Hozirus.

— Vous ne pouvez pas penser une chose pareille, balbutia-t-il.

Las, le Grand-Hozirus haussa les épaules. Les fesses calées au fond d’un grand fauteuil dont le cuir blanc se confondait avec sa toge en lin, il leva sa main en visière. Les puissants projecteurs du studio éclaboussaient son visage fatigué d’une lumière crue.

— Je suis désolé. C’est la vérité.

Les pieds du caméraman se prirent dans les câbles tandis que ses yeux roulaient dans leurs orbites, puis ses genoux dansèrent le twist et s’emmêlèrent littéralement. Le technicien chercha à se raccrocher à quelque chose mais ne trouva dans sa chute que la poignée de la caméra, qu’il entraîna avec lui.

Un tonnerre de ferraille résonna dans tout le plateau. Le Grand-Hozirus jeta un œil dépité autour de lui et s’arracha au confort de son siège pour aller porter assistance à l’opérateur. Il avait expressément demandé à ce qu’on les laisse seuls — question de confidentialité, rapport à l’important message qu’il avait à délivrer — mais n’aurait jamais pensé donner un jour les premiers soins à un simple grouillot.

Le Grand-Hozirus pencha sa masse gargantuesque sur le corps inanimé du caméraman et lui colla une gifle. L’homme sursauta mais replongea sur-le-champ dans la syncope. Loin de se décourager, le géant l’attrapa par le col et le secoua comme un prunier jusqu’à ce qu’il se réveille. Le technicien, à qui les coups avaient rendu quelques couleurs, finit par ouvrir les yeux.

— Si tu continues à t’évanouir, je t’écrase mon poing dans les dents, gronda le Grand-Hozirus en lui montrant ses phalanges aussi épaisses que des saucisses.

La menace parut faire son effet : le caméraman se releva en un tournemain, la poitrine agitée de sanglots spasmodiques.

— C’est un mauvais rêve, bégaya-t-il. Juste un mauvais rêve.

Le Grand-Hozirus posa sur son épaule une main amicale mais ferme.

— Tout cela doit rester entre nous jusqu’à la diffusion, c’est clair ? Contente-toi de transmettre la cassette à qui de droit et assure-toi qu’elle passe à la même heure que d’habitude.

Comme si le souvenir de l’interview lui sautait au visage, le technicien recula, les traits déformés par une grimace de dégoût. La caméra avait souffert dans la chute et sa seule vue aurait suffi à provoquer une attaque cardiaque à n’importe quel professionnel de l’audiovisuel, mais ni l’objectif de guingois ni le panneau de commandes enfoncé n’eurent l’air de l’inquiéter. Son teint terreux n’avait d’égal dans l’effrayant que son regard creux, presque vide.

— On ne peut pas passer une chose pareille à la télévision.

Tel un vieux professeur face au dernier des cancres, le Grand-Hozirus haussa un sourcil perplexe. Mais le caméraman était trop bouleversé pour s’émouvoir de la colère de son maître.

— Ce discours sera diffusé, tonna le Grand-Hozirus. J’ai dit !

Le pauvre garçon secoua la tête et chercha du regard une âme compatissante. Mais les portes étaient verrouillées de l’intérieur et il n’y avait personne d’autre qu’eux deux. Il inspira une grande goulée d’air et dévisagea le Grand-Hozirus, dont les deux pupilles vertes le fixaient comme celles d’un prédateur.

— Soit ce que vous dites est vrai et je n’ai aucune raison de vous obéir, soit — sauf votre respect — vous avez perdu la boule et le plus grand service à vous rendre est d’oublier ce qui vient de se passer.

Soufflé par sa propre audace, le caméraman étouffa un sanglot.

— Des deux hypothèses, il n’y en a qu’une seule que je veux bien croire, ajouta-t-il.

Navré, le Grand-Hozirus passa une main sur son visage. Pendant ce temps, le jeune homme se précipita sur la caméra, appuya sur le bouton d’éjection, tira la cassette de son compartiment et la jeta à terre. Puis il leva le pied et la fit voler en morceaux d’un grand coup de semelle.

— Abruti ! s’exclama le Grand-Hozirus.

— Personne ne doit savoir.

Gagné par la démence, l’opérateur balaya le studio d’un regard exorbité et prit ses jambes à son cou jusqu’au coin opposé. Là, comme un animal acculé, il renversa un panneau de décor derrière lequel apparut le cadre lumineux d’une fenêtre.

— Reviens ! hurla le Grand-Hozirus.

Mais le jeune homme n’obéissait déjà plus à rien d’autre qu’à sa propre folie. Sans laisser le temps à quiconque de l’en dissuader, le caméraman ouvrit la vitre en grand et se défenestra. Un cri déchira l’air, s’éloigna lentement avant de s’interrompre dans un craquement sec. Le Grand-Hozirus jura, puis traîna des sandales jusqu’à la fenêtre pour y passer la tête. Cent mètres plus bas, le corps démantibulé du technicien gisait dans une flaque de sang, entouré d’une foule curieuse qui pointait du doigt le sommet du building. Le Grand-Hozirus serra les dents et tira une grande clef argentée de sa poche. Il déverrouilla la porte du studio. Dans le couloir, une douzaine de fidèles attendait son retour avec impatience. Leurs visages fardés s’illuminèrent sitôt qu’il poussa le battant.

— Tout s’est bien passé, Ô Grand Soleil ? s’enquit un type au crâne rasé sur lequel étaient tatoués les contours d’une Lune rouge.

— Trouve-moi un caméraman, vociféra-t-il, et un qui soit moins débile !

Sa voix crépitait comme un bouquet d’éclairs. Réduit au silence par la crainte, l’homme au crâne lunaire s’inclina avec déférence et s’éclipsa à reculons. Les autres demeurèrent plantés au milieu du couloir et échangèrent des regards circonspects.

— Qu’est-ce que vous attendez ? Allez lui donner un coup de main ! ordonna, hors de lui, le Grand-Hozirus.

Les fidèles se bousculèrent comme des poules surprises par un renard et s’éparpillèrent dans toutes les directions, laissant le Grand-Hozirus à ses terribles pensées. L’homme peignit sa longue barbe blanche tressée de perles et s’empara d’un siège en plastique. Un immense découragement le gagnait : avait-il pris la bonne décision ? Maintenant qu’il avait fait le premier pas, faire machine arrière serait difficile. Mais la peur ne l’aveuglerait plus, il se l’était juré. Il se frappa les cuisses et bondit de sa chaise, les yeux brûlant d’un feu nouveau. Au même moment, l’homme à la lune tatouée ahana à l’autre bout du couloir : il tirait par la manche un gringalet boutonneux qui le suivait comme il pouvait.

— C’est un stagiaire, Splendide Soleil, mais il dit qu’il sait se servir d’une caméra.

Comme s’il était habité par le fantôme d’un joueur de castagnettes, le garçon tremblait de tous ses membres. Il se prosterna aux pieds du Grand-Hozirus.

— C’est un honneur, dit-il, la bouche collée à la moquette du couloir. Je ne suis pas digne de respirer le même oxygène que vous, Ô Magnifique Calculateur du Monde.

Irrité, le Grand-Hozirus battit l’air d’une main comme pour chasser les mouches.

— J’ai changé d’avis : mon annonce est trop importante pour être enregistrée. Je parlerai en direct.

— En direct ? hoqueta le croyant au crâne tondu. Mais je…

Le Grand-Hozirus le cloua sur place d’un regard noir comme l’Enfer.

— Selon votre convenance, Inimitable Splendeur Solaire, se reprit l’autre sur le champ.

L’homme chassa le stagiaire en larmes d’un coup de sandale et dégaina son téléphone portable pour prévenir le chauffeur de faire monter la voiture du parking.

— Je dois prendre quelques affaires, dit le Grand-Hozirus.

Le fidèle exécuta une révérence respectueuse avec la souplesse de ceux qui savent se plier. Le saint homme disparut derrière les portes d’une cabine d’ascenseur sans y prêter la moindre attention.

Cent étages plus haut, la cabine toucha le sommet de la tour et ouvrit ses portes sur les appartements du Grand-Hozirus. Une gigantesque baie vitrée inondait d’une clarté étincelante un patio aux allures d’antichambre du Jardin d’Éden. Il descendit les quelques marches qui le séparaient du hall et voulut considérer une dernière fois le paysage qui s’offrait à lui.

Les visiteurs étaient toujours frappés par l’exubérance des aménagements intérieurs. La grande fontaine de champagne qui coulait au milieu du salon faisait pétiller ses fines bulles entre deux statues égyptiennes. Ces antiquités lui avaient été offertes par le Président de la Confédération africaine en personne. Des palmiers plantés à même le sol titillaient la verrière de leurs larges feuilles. Sous leur ombre sommeillait King, le lion apprivoisé. L’animal leva une paupière au passage de son maître et replongea dans sa torpeur. Le Grand-Hozirus gravit les escaliers de marbre qui menaient à la cuisine et ordonna aux quatre serviteurs de lui préparer une collation pendant qu’il se changeait. Les employés s’inclinèrent bien bas et s’activèrent aux fourneaux, décidés à concocter l’un de ces fameux sandwichs à cinq mille dollars dont leur seigneur raffolait : chaque ingrédient était issu des élevages et des plantations les plus rares du globe.

Repartant comme il était venu, le Grand-Hozirus longea le couloir principal. Il jeta un regard distrait aux poissons tropicaux qui nageaient derrière les murs en verre sécurit triple épaisseur. Le corridor était en réalité un titanesque aquarium dans lequel ondulaient les espèces marines les plus précieuses. Celui qui le remontait avait ainsi l’impression de voyager sous la mer les pieds au sec.

Il poussa la porte de sa chambre. Sur la plage artificielle installée au pied de la couche nuptiale — un lit carré de dix mètres de côté sur lequel plus d’orgies que sa mémoire n’en pouvait retenir s’étaient déroulées — l’une de ses concubines offrait sa nudité au soleil. Le Grand-Hozirus s’en irrita. Il n’avait pourtant aucune raison de se montrer jaloux : l’astre solaire était son seul égal. Quant à l’immeuble, il grimpait si haut dans le ciel qu’à part les oiseaux et les étoiles, personne ne pouvait profiter des courbes parfaites et des rondeurs délicieuses de sa bien-aimée.

— Viendras-tu jouer avec moi ? soupira la créature en suivant du regard son tendre époux qui traversait la pièce en trombe.

Le Grand-Hozirus n’avait pas de temps à perdre en badinage. Il garda le silence et chassa les pensées salaces de son esprit pour mieux foncer jusqu’à la salle de bains. Il tira la porte derrière lui et sortit une mallette d’un placard dont il était très fier : ses panneaux avaient été sculptés dans des carapaces de tortues géantes. Il y enfourna un nécessaire de toilette que son majordome tenait toujours prêt en cas de départ impromptu et, dans son élan, poussa jusqu’au dressing pour chercher quelque chose qui ne ressemblerait pas à sa sempiternelle toge blanche. Il finit par dénicher un jean et une chemise cachés derrière les piles de vêtements de prière. Il n’avait pas porté ce genre d’accoutrement depuis des lustres. Mais même si les boutons de la chemise étaient en or 24 carats et qu’ils attireraient fatalement les regards, ces habits feraient parfaitement l’affaire.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? demanda son épouse en faisant glisser une langue rose sur le dos de sa main.

— Je passe à la télévision.

— Encore ? Mais tu y es tout le temps…

Ses lèvres s’étirèrent en un large sourire narquois.

— Tu vas aimer, cette fois-ci.

Le Grand-Hozirus referma la valise et gagna le salon dont les murs étaient décorés des plus belles toiles de maître. En sa qualité de grand Ordonnateur Intemporel, il avait été autorisé à faire son choix parmi les catalogues des plus prestigieux musées du monde. Cet endroit n’avait pourtant plus rien à ses yeux du loft dans lequel il avait passé ces vingt années splendides : il n’était désormais pas plus réel qu’un studio de cinéma. Tout ce bazar n’avait jamais été davantage qu’un décor. Regonflé et déterminé, le Grand-Hozirus récupéra son sandwich et fila vers l’ascenseur sans jeter un regard en arrière. La cabine descendit à vitesse supersonique jusqu’au rez-de-chaussée.

Lorsqu’il fit son apparition dans le hall, les soldats de son armée privée se mirent au garde-à-vous d’un seul et même mouvement. Il les salua d’un hochement de tête et dirigea ses pas vers la splendide berline grenat dont il usait pour ses déplacements quotidiens. Si par le passé il avait écumé les salles de conférences et les scènes ouvertes pour répandre le Message, l’âge l’avait obligé à se rabattre sur le studio privé. La logistique était moins contraignante, le plateau plus près du loft et surtout, ce petit luxe lui évitait de sortir au grand jour et d’être confronté à ses plus fervents fidèles.

Sur le chemin, les passants se prosternèrent à même les trottoirs. Le Grand-Hozirus contempla d’un œil éteint le spectacle qui défilait derrière les vitres fumées du véhicule. Il n’avait pas le courage d’ouvrir la glace pour les gratifier d’une bénédiction de la main. Pas aujourd’hui.

À son arrivée, les responsables de la chaîne accueillirent en grandes pompes le Prophète des Douze Apocalypses. Le satellite envoyait les émissions du bouquet aux quatre coins du monde et la réputation de la maison n’était plus à faire : ses programmes étaient de loin les plus regardés de la planète. Pourtant, ses employés n’entretenaient de contact avec le saint homme qu’à travers ses enregistrements, livrés chaque matin par une escouade de croyants et diffusés à l’antenne dans la foulée. Les cassettes faisaient d’ailleurs l’objet d’une vénération à part entière : après usage, elles étaient placées dans une chapelle spéciale où chacun pouvait venir se recueillir et caresser les reliques du bout des doigts.

— Ô Intraitable Seigneur d’Amour, quelle joie de vous accueillir, s’enthousiasma le directeur. C’est un grand honneur que vous faites à notre humble demeure de fouler son répugnant sol.

Le Grand-Hozirus éluda la conversation irritante qui ne manquait jamais de suivre lors de pareils entretiens et attira le directeur à l’écart.

— En direct ? Je suppose que c’est possible, répondit le petit homme en s’épongeant le front. Nous pouvons annuler le jeu de midi et… tout le reste d’ailleurs, si cela plait à son Auguste Char Céleste.

Le Grand-Hozirus le remercia en l’écrasant de son imposante stature. Encore aujourd’hui et malgré la vieillesse, sa taille ne manquait jamais d’impressionner les fidèles. Il laissa filer le nabot, qui avait encore beaucoup à faire pour organiser l’intervention télévisée. Les circonstances exceptionnelles exigeaient des réactions encore plus exceptionnelles.

Une horde d’assistants hystériques escorta le Grand-Hozirus jusqu’à sa loge dans un papillonnement de prosternations et un bourdonnement de prières. On lui réservait en permanence un gigantesque salon tout en dorures, dans lequel le grand homme n’avait plus posé le pied depuis des années. Chaque personne croisée dans les couloirs se répandit en oraisons et agaçantes psalmodies. Un déplacement du Grand-Hozirus était un évènement majeur dans la vie d’une entreprise, qui exigeait que chacun abandonne sa tâche pour déposer aux pieds du Splendide Condor l’hommage qu’il méritait.

Pendant qu’on bouleversait les programmes et qu’on installait le décor, une jeune femme aux mains tremblantes maquilla le Grand-Hozirus. Il fallait préparer sa peau délicate à la chaleur des projecteurs, qui étaient beaucoup plus puissants que ceux de son studio privé.

— C’est un tel privilège, murmura la maquilleuse en appliquant une couche supplémentaire de fond de teint sur les augustes pommettes.

Cette fascination qu’il exerçait chez les autres avait autrefois réveillé en lui des instincts primaires. Son pouvoir d’attraction était incontestable. Quelques années plus tôt, il n’aurait eu qu’à claquer des doigts pour que la jeune femme fasse disparaître ses vêtements et s’offre à lui tant en esclave sexuelle qu’en victime expiatoire. Il n’avait pas manqué d’en profiter par le passé, et plus que de raison. Pourtant, à quelques minutes de s’inviter dans les postes du monde entier, l’envie lui faisait défaut. Il acquiesça sans se dérider et leva les yeux vers le miroir de la loge. Son reflet lui renvoya une image vaguement antipathique.

Petit à petit, les plis disparurent sous les coups de pinceau et il retrouva le visage du jeune homme qu’il avait été autrefois. Cinéma, toujours du cinéma. En vérité seuls ses yeux n’avaient pas changé : ils étaient toujours de ce vert chlorophylle dans lequel ses admirateurs se plongeaient pour quelquefois s’y noyer.

— C’est quand vous voulez, Ô Tempête des Mers déchaînées, susurra un régisseur qui venait de passer la tête par la porte entrouverte.

Le Grand-Hozirus rentra les épaules. Les rembourrages de sa toge lui faisaient comme des ailes minuscules. Au sortir de la loge, on le dirigea vers le plateau principal. La traversée des locaux lui flanqua la chair de poule : c’était comme si on le menait à la chaise électrique. En guise de bourreau, Franz Fleisher, le présentateur vedette de la maison, l’attendait près de l’entrée avec une impatience non dissimulée.

— Grand-Hozirus, c’est un immense honneur.

Au risque de salir son magnifique costume anthracite qui suscitait chaque midi la jalousie contenue des téléspectateurs et l’admiration secrète des ménagères, la star n’hésita pas à se prosterner.

— Je sais, je sais.

Une fois relevé, Fleisher invita le saint homme à pénétrer dans le studio et désigna un fauteuil installé face à la caméra 2. Le Grand-Hozirus s’y planta comme un arbre au milieu du décor. Comme une guêpe armée d’un pot de fard à paupières, une seconde maquilleuse voleta autour de lui pour effectuer les derniers raccords. L’équipe technique n’en revenait pas : le souffle coupé, elle contemplait dans la pénombre des spots le spectacle des deux plus grandes idoles du monde face à face sur un même plateau. La scripte lança le décompte. Les lumières des portes clignotèrent avant de passer du vert au rouge.

— À l’antenne dans trois, deux, un…

Les haut-parleurs crachotèrent les premières notes d’un générique de flash exceptionnel. Franz Fleisher ajusta sa cravate blanche et s’adressa à la caméra qui le visait.

— Amis téléspectateurs, réjouissez-vous : ce jour est béni pour l’humanité tout entière. Notre bien-aimé Prophète, Messager des Volontés Célestes, Terrifiant Miracle des Vérités Indicibles et Juge des Divinités, le Grand-Hozirus, nous fait l’honneur de visiter notre plateau. Bonjour et bienvenue, Secret des Splendeurs Indivisibles. Nous sommes indignes de vous recevoir.

Les caméras se braquèrent sur le Grand-Hozirus. Droit comme un manche de pioche, le prophète donnait l’impression de s’être endormi les yeux ouverts et scrutait la pénombre comme s’il cherchait à croiser les regards de l’équipe technique.

— Grand-Hozirus ?

Le saint homme sursauta.

— Pardon.

Un hoquet de malaise secoua la poitrine du présentateur.

— Je… ne vous excusez pas, Grand-Hozirus, ce… ça n’a pas de sens.

Le prophète pinça les lèvres. Si la Vérité devait un jour éclater, elle devait le faire maintenant ou rester dans les ténèbres pour toute l’éternité.

— Rends-moi un service, Franz : ne m’appelle plus Grand-Hozirus. D’ailleurs, vous tous, ne m’appelez plus Immense Chevaucheur du Nuage d’Or, Roi des Poissons Célestes ou Magnifique Sauveur des Esprits Enchaînés, j’en ai soupé de ces titres. Je suis Daniel Jacobsen. C’est le nom que ma mère m’a donné lorsque j’ai poussé mon premier cri il y a cinquante-sept ans.

La gêne gagna le studio tout entier. Franz Fleisher était un habitué des plateaux, il les écumait depuis plus de trente ans et en connaissait tous les déboires. Il peina néanmoins à dissimuler son malaise et — horreur télévisuelle suprême — bafouilla en direct.

— Et pour quelle raison faudrait… enfin, Grand-Hozirus, pourqu… mais voyons !

Le Splendide Porte-Parole des Éons le corrigea d’un signe de la main.

— Comme je te l’ai dit, je suis Daniel Jacobsen. Appelle-moi donc Daniel comme je t’appelle Franz.

— C’est absurde, coupez ! s’indigna le présentateur décontenancé avant de réaliser que l’émission était diffusée en direct. Comment voulez-vous que je vous manifeste mon infinie déférence si je m’adresse à vous d’une manière si… vulgaire ?

Le Grand-Hozirus pouffa.

— Il n’a pas de crainte à avoir, Franz. Je suis ton égal.

L’un des caméramans piqua du nez sur son engin avant de s’évanouir. Parmi l’assemblée réunie sur le plateau, des murmures d’indignation et d’incompréhension s’élevèrent.

— Je ne suis pas l’égal de Dieu ! souffla le présentateur.

Cette fois, le Grand-Hozirus s’esclaffa. Une pluie de postillons s’abattit sur le visage de Fleisher.

— Je ne suis pas plus Dieu que ce parterre d’imbéciles scotchés devant leur écran de télévision. Je ne l’ai jamais été. J’ai trompé le monde entier avec mes mensonges. Je ne dis pas que je n’en ai pas profité, au contraire. Mais maintenant que j’avance en âge, il est temps de faire cesser cette folie.

Le service d’ordre, les nerfs à vif, hésita à intervenir tant l’ambiance devenait électrique. Des protestations envahirent la régie : certains employés, secoués de nausées, vomissaient dans les plantes vertes.

— Soyons sérieux, Intraitable Fléau des Oppresseurs ! balbutia le présentateur entre deux rires jaunes. Tout le monde sait que vous êtes l’incarnation vivante de Dieu sur Terre. Les Étoiles vous ont choisi pour devenir le cinquième Prophète, tout comme les entités supérieures de Proxima du Centaure vous ont élu pour les représenter. Les extraterrestres vous ont confié trône et pouvoirs pendant leur absence. Voyons, ressaisissez-vous : ce sont des choses que les enfants apprennent à l’école !

Le front du Grand-Hozirus se barra d’une ride de contrariété.

— Cette histoire est allée trop loin. Si vous saviez comme je regrette...

Le prophète se tordit les mains : il cherchait en lui la force de continuer.

— C’est tout simple : j’ai commencé par inventer une salade suffisamment stupide pour qu’une poignée d’imbéciles me croient la réincarnation du Messie. C’était une façon de passer de bons moments et de me la couler douce quelques années. À l’époque on voyait ça à la télé, vous comprenez... d’ailleurs la première ferme n’a jamais été autre chose qu’un lupanar.

— La Maison sur la Colline du Contact, l’interrompit Fleisher comme pour se persuader de faire encore partie de la conversation, un... lieu de débauche lubrique ?

— C’était juste une vieille bicoque dans laquelle nous faisions la fête. La grange n’a jamais abrité de soucoupe volante. Je ferai sauter les blindages du bunker pour que vous puissiez constater de vos propres yeux l’ampleur de mon mensonge.

— Mais… mais… les Messagers du Ciel vous ont appris à ordonner aux forces du vent et à lire dans les pensées des animaux. Vous ressuscitez les morts ! Vous invoquez les esprits reptiliens de l’Atlantide ! Vous savez voler !

Amusé bien malgré lui par l’énumération de ses faits d’armes, le Grand-Hozirus dodelina.

— On ne passe pas un demi-siècle à la tête d’une religion mondiale sans développer de petits dons de magicien.

— Vous divaguez, Grandeur Turgescente, quelqu’un vous aura drogué, je…

— J’ai fait un casting : les candidats devaient être paumés, voire sans famille, être plutôt enclins à croire n’importe quoi et disposer d’un compte en banque régulièrement alimenté. Nous n’étions qu’une vingtaine. J’aurais tout fait — tout — pour arrêter d’aller pleurer au chômage. Ça a débuté comme une petite blague, une innocente facétie. Je ne me donnais pas dix ans avant que les fidèles se lassent et qu’ils repartent perdre leur temps dans une autre église. Je ne sais pas comment cette stupide histoire s’est propagée. Vous imaginez bien que s’il existait une recette, tout le monde l’appliquerait. Mais mes conneries ont commencé à sortir de la ferme et à se répandre à travers la planète. Les ouailles se firent plus nombreuses, les prières plus ferventes. Comment aurais-je pu penser que ces gens allaient croire aux imbécilités incohérentes que je tirais de mes lectures ?

La mâchoire du présentateur s’actionna comme la mécanique rouillée d’un automate défectueux.

— Le Livre Sacré… L’enseignement des Universalistes vainqueurs des Reptiliens, venus du fond des âges pour nous apprendre à entrer en communion avec les Esprits des Étoiles…

Le Grand-Hozirus ricana. La crédulité de son interlocuteur — issu pourtant des strates les mieux éduquées — lui faisait de la peine. Il tira de sa toge un vieux magazine au papier jauni par les années, si ancien et de si mauvaise qualité que ses coins s’effritaient en miettes de cellulose.

— Tout est là, dit le prophète. Reptiliens, Atlantide, vaisseaux spatiaux et tout le tintouin…

Fleisher se pencha sur le magazine de science-fiction que son dieu venait de lui lancer. Il le leva du bout des doigts, un air dégoûté peint sur le visage.

— Je ne peux pas le croire.

— Je me suis dit la même chose. Mais si vous êtes sans le sou et qu’on vous colle dans un palais doré pour vous baiser les pieds, c’est difficile de refuser. J’ai été faible : j’aurais dû confesser mon crime avant que l’histoire ne prenne ces proportions ridicules. Mais il y avait les femmes, les beaux vêtements… et puis je ne leur racontais que ce qu’ils avaient envie d’entendre. C’est quand on s’est mis à raser les églises et à ériger à la place de gigantesques statues à mon effigie que j’ai commencé à douter.

Franz Fleisher renversa le bureau et se jeta aux pieds du Grand-Hozirus.

— C’est un test, se lamenta-t-il en couvrant ses sandales de baisers. Vous êtes le Saint des Saints, le Génie Éternel des Espaces Infinis. Vous avez décidé de mettre notre foi à l’épreuve, mais je ne faillirai pas. Plutôt mourir.

Levant vers lui un visage trempé de larmes autant que de morve, le présentateur se frotta contre ses mollets et récita le “Serment des Étoiles”, la prière atlante la plus communément apprise en classe depuis que le Notre-Père avait été officiellement interdit.

Triste à en pleurer, le Grand-Hozirus — ou ce qu’il en restait — se leva de son siège. Sans un regard pour la vedette et l’équipe technique, il s’éclipsa du plateau, la tête basse. Ses assistants, des fidèles mordus jusqu’à l’os, l’attendaient dans le hall. L’homme au crâne tatoué, aussi pâle qu’une endive, lui tendit sa mallette.

— Vous avez vu l’émission ? demanda le Grand-Hozirus.

Le comité d’accueil acquiesça d’un seul hochement de menton.

— Et vous y avez cru ?

À nouveau tous secouèrent furieusement la tête, cette fois pour signifier que non, ils n’en avaient pas avalé un mot. Le prophète jura.

— Qui m’a collé des abrutis pareils ?

Pris de colère, le saint homme arracha la valise des mains de son assistant et s’engouffra dans les premières toilettes venues. Accrochés à ses sandales, les croyants au bord de la crise d’identité le suivaient au petit trot. Le prophète ferma la porte et la barricada. Ses fidèles tambourinèrent contre le battant.

Il déposa la mallette au bord du lavabo, face au miroir, et retira ses vêtements de mage pour passer la chemise et le pantalon. Son ventre avait dû doubler de volume au cours de ces dernières années, riches en banquets orgiaques et autres réjouissances culinaires. Malgré ses efforts, il ne parvint pas à enfiler le bouton du bas. Mais c’était sans conteste bien mieux que l’accoutrement grotesque dont il s’affublait tous les matins.

Il retourna la valise et dézippa une fermeture éclair. Dans la poche extérieure, il trouva une paire de ciseaux et un rasoir jetable.

— C’est terminé, dit-il en se dévisageant une dernière fois dans la glace.

Le prophète empoigna sa barbe de la main gauche, les ciseaux de la main droite et trancha franchement dans la touffe misérable qui pendait sous son menton. Les poils tombèrent en petits nids blancs et les perles cliquetèrent dans le lavabo. Il recommença jusqu’à ce qu’en véritable archéologue, il révèle les contours de sa mâchoire. Puis il fit couler le savon du distributeur, s’en frotta les paumes et barbouilla ses joues de cette mousse à raser improvisée. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas joué les barbiers. Chaque coup de lame découvrait un paysage oublié, ici une cicatrice, là un grain de beauté : autant de souvenirs de jeunesse que Daniel Jacobsen avait abandonnés lorsqu’il était devenu le Grand-Hozirus.

Lorsqu’il eut terminé, le moins-que-saint homme leva les yeux et croisa son regard dans le miroir. Il sursauta. C’était comme si un fantôme du passé était venu lui rendre une petite visite.

— Daniel Jacobsen, répéta-t-il, Daniel Jacobsen, Daniel…

Il mit la main sur une paire de lunettes de soleil et la posa sur son nez. Il enfila une casquette aux couleurs d’une équipe de curling — le sport préféré des croyants depuis qu’il en avait décidé ainsi un jour de gueule de bois — et s’approcha de la lucarne dont il estima, à vue d’œil, que la largeur était suffisante pour qu’il puisse se glisser au travers.

Daniel empoigna le mécanisme de la fenêtre et tira de toutes ses forces. L’ouverture finit par céder dans un grand craquement de peinture sèche. L’air frais du dehors caressa son menton rasé de près.

Ses ouailles martelèrent le battant avec un peu plus d’entrain. L’idée de dissimuler la valise et la forêt de poils qui gisait dans l’évier lui traversa l’esprit, mais les secondes étaient comptées. Dans un instant, ils forceraient la porte ou pire, la défonceraient. D’un bond, il se hissa à travers l’ouverture et passa la tête de l’autre côté. Son corps, pourtant hydraté aux crèmes les plus douces et massé aux huiles les plus dispendieuses, lui fit un mal de chien lorsqu’il se contorsionna pour se faufiler dans le soupirail. N’y tenant plus, il se pencha de tout son poids et bascula. Le monde autour de lui fit un saut périlleux avant de se figer. Son évasion avait réussi. Il était passé.

Nonobstant la douleur qui pulsait dans ses cuisses, Daniel Jacobsen se releva pour contempler l’étendue de sa victoire et se précipita vers les barrières du parking. Les gardiens, bien trop occupés à regarder le visage déformé par l’effroi de Franz Fleisher sur les écrans de contrôle, ne prêtèrent aucune attention au Grand-Hozirus tandis que dernier passait incognito le portique mécanique. Le présentateur bredouillait que le Grand Soleil de Minuit s’était absenté un court instant, mais qu’il reviendrait pour expliquer l’épreuve à laquelle il comptait soumettre l’humanité.

En attendant, une seconde page de publicité.

Le Magnifique Prophète longea le parking et déboucha de l’autre côté du bâtiment par une issue de service. À quelques mètres seulement de l’entrée principale, les caméras des chaînes concurrentes s’étaient déjà installées pour surprendre le saint homme à sa sortie. Devant les portes vitrées, la grande berline ronronnait en attendant son maître.

La terre tangua. Pris de vertige, Daniel s’appuya contre un arbre : c’était un peu comme si ses stupides histoires de voyages spatiaux télépathiques avaient pris corps et que, grâce à un miracle digne de la civilisation antéreptilienne de Proxima du Centaure, il s’était projeté hors de sa propre enveloppe, de sa propre existence et même de son propre passé.

L’ex-Grand-Horizus s’ébroua et se donna une claque. La douleur cuisante l’obligea à se ressaisir. Il tourna les talons. Face à lui, la ville tentaculaire s’étendait à perte de vue et ressemblait à un immense disque posé sur une platine. La Tour du Prophète en crevait le milieu comme un titanesque phallus. Sa tour. Son œuvre. Sa mythologie grand-guignolesque. Son brillant mensonge.

À l’aune de sa célébrité laissée derrière lui, le Grand-Hozirus ressentit l’intense joie de parcourir les rues de la capitale sous le couvert de l’anonymat. Sa fugue lui avait donné soif : il mourait d’envie de s’arrêter au café du coin et de commander un soda, mais il n’avait pensé à prendre avec lui ni carte bleue ni argent liquide. Lorsqu’on avait été comme lui un dieu vénéré aux quatre coins du globe, on ne s’inquiétait jamais de ce genre de considérations. Où qu’il voyageait, le Grand-Hozirus était mille fois le bienvenu. On le traitait avec les plus grands égards et on n’épargnait ni sa peine ni son compte en banque pour satisfaire le moindre de ses désirs. Mais combler l’estomac vide de ce Daniel Jacobsen que personne ne connaissait — que personne n’avait envie de connaître — était une autre paire de manches.

Il finit par débouler sur une place circulaire où une fontaine sculptée à sa propre effigie bouillonnait d’une eau claire. Tel un vagabond, il étancha sa soif sous les regards méprisants des passants. Il n’avait pas le sou et le monde qu’il avait bâti par ses mensonges allait s’écrouler : la vie pouvait enfin redevenir merveilleuse.

Une fois qu’il eut rincé sa langue pâteuse, Daniel remonta l’artère principale à la recherche d’une bijouterie et jeta son dévolu sur la plus miteuse qu’il croisa. Le visage et les yeux dissimulés sous son déguisement de simple quidam, le prophète donna à examiner les boutons de sa chemise. À l’instar de celle de tous ses concitoyens, l’attention du joaillier était exclusivement tournée vers le poste de radio qui diffusait minute par minute les informations. Il offrit un prix raisonnable pour les boutons et tourna le volume au maximum lorsque le Grand-Hozirus, satisfait, quitta son magasin.

Cette petite somme en poche, Daniel jeta sa chemise à la poubelle et s’offrit des vêtements à sa taille. La faim lui titillait l’estomac à présent, aussi décida-t-il de se rendre sur la Place Majeure de son enfance, rebaptisée Place du Grand-Hozirus depuis longtemps. Lorsqu’il était adolescent, il y avait passé des après-midis entiers à dévisager les autochtones et quelquefois même à ennuyer les vieilles dames. Maintenant, une statue à son image trônait au centre du parvis. Il était impossible de la rater : elle mesurait plusieurs dizaines de mètres de hauteur.

Sans s’attarder à la contemplation de cette grotesque effigie, le prophète s’installa à la table du premier restaurant venu et commanda une assiette de raviolis en sauce avec une certaine allégresse. Malgré le soleil radieux qui baignait la place de ses rayons généreux, la terrasse était presque déserte : les clients s’étaient réunis à l’intérieur, les yeux braqués sur un minuscule poste de télévision sorti pour l’occasion et qui retransmettait la suite de l’émission. Le visage défait, Franz Fleisher annonça en direct la disparition du divin messager. Un immense soupir de tristesse secoua la ville tandis qu’une profonde détresse gagnait les spectateurs. Cette situation ubuesque n’aurait pas dû l’amuser à ce point. Pourtant Daniel ne pouvait s’empêcher de ressentir un grand soulagement à l’idée de voir cette mascarade enfin retourner là d’où elle venait : dans le néant.

— Qu’allons-nous faire ? gémit une cliente.

— Nous ne sommes rien sans le Grand-Hozirus ! se lamenta un vieillard.

— Qui nous protègera des Lézards de l’Espace ? s’inquiéta la tenancière en servant distraitement à Daniel une assiette mal préparée.

En dépit de la qualité intrinsèque du mets, Daniel savoura le meilleur repas qu’il lui ait été donné de manger depuis de longues années. Les raviolis n’avaient pas qu’un goût de plastique : de leur texture pâteuse transpiraient les joies d’un nouveau départ.

— Écoutez ! s’exclama la patronne en poussant le volume du poste.

Daniel tourna la tête. L’image de Franz Fleisher gigotait toujours sur l’écran. Malgré l’irritation que cette vision fit naître en lui, l’ancien prophète tendit l’oreille. Le présentateur s’était départi de son air contrit. À vrai dire, son regard brûlait même d’une nouvelle ferveur.

C’est incroyable, annonça-t-il aux téléspectateurs, les mains levées vers le ciel. L’information est confirmée par les plus hautes instances de l’Église Unique : le Grand-Hozirus ne s’est pas enfui comme le disaient les mauvaises langues, mais s’est en réalité extrait de notre sphère de perception grâce aux technologies atlantes les plus modernes. Le Sauveur des Âmes Perdues est actuellement en route vers Proxima du Centaure, où sa puissance unique a été sollicitée suite à une attaque reptilienne. Un assaut d’ailleurs si terrifiant qu’il aurait un instant perturbé les propres facultés de notre bien-aimé Très-Haut, ainsi que nous en avons été les témoins impuissants.

La mâchoire de Daniel se décrocha et une bouchée à moitié mastiquée retomba sur son assiette dans un bruit mou.

Les Atlantes de Proxima testent notre volonté : ils savent à quel point nous vénérons notre Grand-Hozirus et veulent éprouver notre foi. Mais nous nous montrerons forts en son absence. Nous continuerons d’idolâtrer son image et de respecter son enseignement. Gloire au Grand-Hozirus !

Les clients du restaurant — et avec eux le monde entier — se levèrent d’un même élan, propulsèrent leurs bras vers le zénith et répétèrent le mantra.

Gloire au Grand-Hozirus !

Le plus-très-saint homme profita de la diversion pour se lever et déguerpir sans payer. Non seulement ces gens étaient idiots, mais ils préféraient se complaire dans leur bêtise plutôt que d’en être libérés.

Daniel planifia son départ en fonction des festivités que l’Église Unique organiserait en l’honneur de sa migration vers Proxima. En souvenir de ce jour, chaque statue du prophète devrait être pourvue d’une paire d’ailes déployées. On cesserait d’enseigner la parole du Grand-Hozirus pour professer celle du Magnifique-Hozirus-Céleste jusque dans les régions les plus reculées de la planète, là où la Religion n’avait pas encore réussi à sauver toutes les âmes. Cette dernière nouvelle acheva de lui donner la nausée. La naïveté dont il avait fait preuve en pensant qu’il pourrait tout arrêter en disant la vérité l’émouvait presque lui-même. Il avait été si candide. Les croyants ne troqueraient jamais leur foi inébranlable et leur félicité retrouvée contre les ténèbres d’incertitude de l’athéisme, sans compter les Lézards de l’Espace qui n’attendaient que de revenir sur Terre pour manger les enfants désobéissants. Le culte du Grand-Hozirus avait changé la face du monde.

Il acheta un ticket au contrôleur sur le quai de la gare. Le fonctionnaire, les yeux trempés de larmes mais souriant, lui délivra son titre sans piper mot, trop occupé à scruter le ciel à la recherche des anges. Daniel ignorait si son voyage prendrait un jour fin et formula la promesse de ne s’arrêter que s’il trouvait un havre où il pourrait vivre à l’écart de la frénésie de sa propre religion.

Tandis que le train s’éloignait de la ville, il croisa sur les voies les wagons bondés de pèlerins qui affluaient en sens inverse pour célébrer le départ du Messie. Daniel Jacobsen jeta un dernier regard à l’immense statue du Grand-Hozirus qui irisait d’or le crépuscule. Sous les acclamations et les prières de la foule transie, deux grues gigantesques attachaient sur son dos de rutilantes ailes de bronze.

Daniel se hissa sur son siège et aperçut alors son reflet dans la vitre. Le visage de cet homme glabre lui rappela quelque chose, peut-être le souvenir vague d’un enfant qu’il avait bien connu. La sirène de la locomotive hurla. Le Grand-Hozirus échangea un dernier sourire avec Daniel Jacobsen et le train disparut derrière une colline.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©