Le dernier invité

Le dîner allait être servi et chacun attendait avec anxiété l'arrivée du dernier invité. Il y avait de l'électricité dans l'air et l'ambiance plombante de l’après-midi n'avait sans doute pas contribué à améliorer la situation. Sauf dans les cultures pétries de religion où la mort n'est qu'un pas vers une nouvelle vie, les enterrements sont rarement amusants : en de pareilles circonstances, il convient de s'habiller en noir, d'afficher des mines tristes, de se répandre en confessions éplorées et de verser le plus de larmes possible. Cette journée s'était en tout point conformée à ce schéma.

Ne sachant pas quoi faire de ses dix doigts, Edith passait de pièce en pièce pour arranger les bouquets. Ce qui avait commencé comme une série de délicates attentions s'était vite transformé en casse-tête chinois : les convives avaient apporté tellement de fleurs que la demeure ressemblait davantage à une serre qu'à une maison de famille.

Des années plus tôt, lorsqu'elle était petite, Edith avait passé toutes ses vacances d'été ici. C'était à une époque où elle n’était pas plus grande que la vasque de la fontaine et où les arbres dansaient et chantaient pour elle dès que le vent soufflait. Beaucoup de ces souvenirs s'étaient égarés sur le chemin de l'adolescence, ou peut-être étaient-ils désormais cachés dans des tiroirs trop profonds pour pouvoir être ouverts.

Comme si elle devinait que la vie de Grand-Mère s'effilochait, la maison s'était peu à peu imprégnée d'une odeur particulière, pas désagréable mais forte, lourde et pour tout dire un peu acide. Ce parfum de feuilles mortes avait réussi à chasser celui du bois ciré de frais et des paillettes de savon de Marseille. Lors de sa dernière visite, l'adolescente s'était figuré que son aïeule n'était plus capable de faire le ménage, que cette odeur devait être celle de la poussière qui, gorgée d'humidité, envahissait les pièces, comme si l'on avait ouvert les fenêtres un jour de tempête de sable. Mais elle s'était trompée.

Edith était trop jeune pour se remémorer le jour où le second pied de son grand-père avait suivi le premier dans la tombe. Le souvenir avait été croqué par les années et même en serrant fort les paupières, elle ne parvenait plus à faire défiler le film devant ses yeux. Pourtant une intuition lui disait aujourd'hui que la mort habitait les maisons qu'elle s'apprêtait à frapper. Silencieuse locataire des murs, elle patientait sans hâte, invisible ricaneuse. Seule cette odeur pouvait la trahir.

Quelqu'un tapa dans ses mains.

— Dépêchez-vous ! C'est bientôt l'heure.

Le cousin rondouillard épongea son front humide et rouge. Son visage écarlate ressemblait à une fraise posée sur une boule de bowling. Edith chercha son père des yeux et finit par le repérer un peu plus loin, adossé à une armoire. Le regard fixe, il affichait une mine grave et son costume, noir comme le reste, rehaussait la lividité de ses traits. La voyant s'approcher, il eut un sourire et caressa d'une main molle les cheveux de sa fille.

— Tout se passera bien, dit-il.

Edith n'avait aucune raison d'en douter : jusqu'ici, tout s'était plutôt bien passé. La cérémonie religieuse, bien que longue et ennuyeuse, avait réussi à lui tirer toutes les larmes du corps. C'était sans doute l'effet désiré mais, sur le moment, elle en avait voulu à la Terre entière — et en particulier au prêtre — de l'essorer de la sorte. Les cloches de l'église s'étaient sans empathie liguées pour donner un concert macabre. Même si elle s'était promise de se montrer adulte et de faire bonne figure, le sinistre bourdon lui avait fait monter les larmes dès le premier dong.

A contrario, l'enterrement avait été une simple formalité. Quatre hommes habillés en corbeaux avaient sorti le minuscule cercueil de Grand-Mère de l'église avant de l'enfourner sans ménagement dans un long corbillard noir. Les croque-morts étaient montés dans la voiture en claquant les portières. Edith avait ressenti une grande injustice à l'idée que des inconnus — professionnels, mais des inconnus tout de même — puissent être autorisés à conduire sa grand-mère jusqu'à sa dernière demeure, tandis que la famille et le cortège devaient suivre le véhicule à pied jusqu'au cimetière.

La foule avait traversé les rues du village dans un silence complet. Le cortège s'était ensuite engouffré dans le cimetière et avait remonté les allées bordées de tombes. Les stèles couvertes de mousse, sinistre comité d'accueil, n'avaient pas osé bouger.

Les quatre hommes en livrée d'oiseaux noirs avaient sanglé le cercueil au-dessus du caveau avant de l'y faire lentement descendre. Une tante coiffée d'un gigantesque chapeau noir lui avait donné une rose et l'adolescente en avait reniflé le parfum dans la file d'attente : comme au supermarché, il fallait attendre son tour pour rendre un dernier hommage à la défunte. Lorsqu'elle s'était retrouvée face à la tombe ouverte, elle avait imaginé que le trou l’aspirait. Elle avait hésité à dire quelques mots ou à simplement murmurer une prière, mais elle s'était sentie idiote et avait préféré imiter les autres. Le bruit de la poignée de terre contre le bois du cercueil l'avait glacée : il était à lui seul la promesse d'une éternité de ténèbres.

Sans attendre la fermeture du tombeau, la famille et les proches étaient rentrés à la maison. Tout le monde avait très faim. Unis dans la tristesse, les gens s'étaient installés au salon dans lequel on avait fait place nette.

— Elle aurait détesté ça, avait dit Edith en découvrant les tables du buffet dressées à la place des fauteuils, et tous ces invités qui répandaient leurs miettes sur les tapis.

— Elle comprendra, avait répondu son père sans qu’Edith soit certaine d'avoir bien entendu.

— Où est Maman ?

— Avec Eric.

Edith avait plissé le menton. Il lui semblait étrange que sa mère cherche le réconfort de son oncle plutôt que celui de son mari ou même le sien. Papa s'était penché sur Edith et avait plongé son regard gris dans le sien.

— Maman a perdu sa maman, tu comprends ?

Edith eut une mine compatissante et étira ses lèvres en un long sourire triste. Papa se redressa et fit craquer son dos. D'ordinaire elle explosait de rire lorsqu'il se contorsionnait ainsi. Mais elle garda le silence.

— Pourquoi tu ne vas arranger les bouquets en attendant le dîner ? avait alors suggéré son père.

Ravie de se voir confier une tâche dans laquelle elle pouvait s'oublier — elle, son embarras et ses bras qui pendaient bêtement le long de son corps —, l'adolescente s'était exécutée. La maison était pleine d'inconnus à la mine compassée, réunis en petits groupes dont les membres hochaient le menton à tour de rôle et parlaient à voix basse. Lorsque l'une de ces têtes curieuses croisait le regard bleu d'Edith, on arquait les sourcils et on souriait sans raison. Ce n'était pas un sourire franc, juste un demi-sourire un peu forcé et exagérément triste. La plupart des invités ne lui rappelaient rien : des cousins éloignés, lui avait expliqué son père. Sa grand-mère avait beaucoup d'amis mais ceux-ci n'étaient pas invités au dîner, auquel seuls les proches étaient conviés.

La nuit tomba sur la maison familiale. Les voitures des inconnus quittèrent le jardin en file indienne et disparurent dans l'obscurité des routes. Sur la pendule, huit heures sonnèrent. Edith entortilla les tiges d'un bouquet de pervenches qui piquaient du nez et sentit la main lourde de son père se poser sur son épaule. Son visage était las. Il devait avoir assisté à des enterrements toute sa vie.

— Le dîner va être servi.

Une longue table avait été dressée dans la salle à manger. Sous les regards figés du renard empaillé et des tableaux accrochés aux murs, on avait disposé la vaisselle des grands jours. Edith aimait avec passion ces fines assiettes bordées de liserés dorés, légères comme l'air, et ces couverts en argent dont l'éclat terni était une ode au temps qui passe. Chaque fois qu'elle avait eu la joie de s'en servir — souvent pour Noël ou le Nouvel An, mais aussi pendant certains après-midi où Grand-Mère acceptait de les sortir pour s’amuser — elle s'imaginait comtesse née des pages d'un livre. Même si l'adolescente avait grandi et qu'elle n'avait plus l'âge de jouer à la dinette, ce sentiment perdurait.

Elle chercha à croiser le regard de Maman, qui était assise de l'autre côté de la table entre son oncle et son frère. Mais Edith ne parvint pas à capter son attention. Depuis des jours Maman flottait, absente au monde. À peine lui avait-elle adressé la parole aujourd'hui. Edith comprenait sa douleur, même si l'attitude de sa mère ne faisait qu'empirer sa propre peine. L'adolescente était coincée à table entre son père et une vieille cousine au visage baigné de larmes qui hoquetait sans cesse et reniflait comme un cochon. Edith tourna la tête vers son père : elle n'avait pas envie d'échanger quoi que ce soit avec sa voisine. Et surtout pas de mouchoir.

Dans la pièce d'à côté, l'horloge mécanique tictaquait en martelant les secondes. Les invités plongèrent la tête dans leur assiette vide et donnèrent l’impression d’attendre qu'un mystérieux majordome se décide à se mettre au travail. Grand-Mère n'avait jamais eu de domestique. Quant aux adultes, ils pouvaient toujours se gratter pour qu'Edith fasse le service.

La jeune fille tordit son cou et compta les visages gris. Vingt-deux convives cernaient la table pour vingt-trois couverts dressés : une chaise vide narguait l'assemblée et paraissait attendre un dernier invité. Sa mère lui racontait qu'autrefois, lors des veillées funèbres, on laissait une assiette vide en mémoire du mort. L'adolescente ne trouva en soi rien à redire à cette tradition, sinon que cela n'arrangerait certainement pas l'ambiance.

— Souviens-toi, lui glissa son père à l'oreille. Quoi qu'il arrive, ne la regarde pas dans les yeux.

Interloquée, Edith voulut parler. Mais au même moment, l'horloge du salon se mit à carillonner si fort qu'il sembla qu'une fanfare entière s'y était installée. La montre de son père indiquait huit heures vingt : cette vieille pendule avait besoin d'une révision. Pourtant aucun invité ne s'inquiéta de la mécanique détraquée. Pire, un frisson silencieux traversa le parterre de convives.

— N'oublie pas, chuchota son père.

Papa ressemblait désormais à une statue de cire dont seules les lèvres s'autorisaient à bouger.

Edith ferma les paupières et prêta attention au silence. Derrière le chuintement de sa propre respiration et les coups de marteau de son cœur, elle entendit un chien aboyer dehors. Un bruyant hoquet souleva la poitrine de sa voisine de table. Papa posa une main ferme sur son genou. Il tremblait.

La serrure de la grande porte cliqueta. On essayait d'entrer. Edith voulut se lever pour accueillir le mystérieux invité mais un grincement de gonds terrible coula du plomb dans ses chaussures. Brusquement saisie d'une terreur sans nom, l'adolescente rentra le cou dans ses épaules et se fit l'effet d'une poule ignorant le danger en se cachant sous son aile. Elle baissa à son tour les yeux sur son assiette dans l'espoir de se confondre avec les autres statues et, avec un peu de chance, de passer inaperçue.

Des talons claquèrent sur le vieux parquet de l'entrée. Les cheveux d'Edith se dressèrent et avec eux tous les poils de ses bras. La jeune fille s'absorba dans la contemplation de sa chair de poule tandis que les pas — trop lents — remontaient le couloir en direction de la salle à manger. Paniquée, haletante, Edith chercha le regard de sa mère. Maman leva la tête et sourit. L'adolescente puisa des forces dans cette image réconfortante et serra la main de son père.

— Bon sang ! Quel bazar est-ce que vous m'avez fichu ici ? s'exclama la voix traînante — quoique parfaitement reconnaissable — de Grand-Mère.

Le temps se suspendit. La table ressembla un bref instant à l'un de ces bas-reliefs au pied des temples et sur lesquels les silhouettes gravées répétaient les scènes de la vie quotidienne pour toute l'éternité.

Eric, le frère de Maman, manqua de trébucher en se levant de son siège. Son visage était blême. Il désigna la chaise restée vide.

— Nous avons dû faire de la place pour les invités.

Le timbre grinçant de Grand-Mère résonna dans le dos d'Edith, plus fort mais aussi avec une pointe de malice.

— À peine suis-je partie que la maison est déjà sens dessus dessous… et dire qu'on nous conseillait de faire des enfants !

Edith réprima un sourire. C'était tout à fait Grand-Mère, du moins la Grand-Mère d'avant, celle qui n'était pas encore tombée malade et qui la reconnaissait quand elle venait lui rendre visite.

L'adolescente voulut bondir de sa chaise pour se précipiter dans les bras de la vieille femme, mais son père la pressa de rester immobile. Edith se rappela l'étrange avertissement. Contrainte d'imiter les autres, elle serra les poings et les posa sur ses cuisses plutôt que de s'en servir pour faire valser la vaisselle. Elle se souvenait maintenant du visage d'Eric qui, deux jours plus tôt, avait dit à son père qu'elle était assez âgée pour assister au dîner.

— On y passe tous un jour, avait-il ajouté.

Papa avait hoché la tête d'un air désolé et sur le moment, Edith n'avait pas compris ce qu'il y avait de si triste à s'asseoir autour d'une table pour évoquer le passé en mangeant du rôti. Mais maintenant que son oncle, le visage déconfit, avançait une chaise vide pour l'offrir à la chose qui claudiquait vers l'extrémité de la table, elle commençait à avoir sa petite idée.

Dans un frisson général, Grand-Mère s'installa à la place du patriarche. Edith n'osait plus respirer. C'était comme si quelqu'un s'était amusé à tirer les cordons de sa robe pour la faire craquer, au risque de l'étouffer. À côté d'elle, la vieille cousine sanglotait. L'adolescente, incapable de regarder d'un côté comme de l'autre, tendit sa serviette à sa voisine. Elle la remercia avant de trompeter dedans.

— Ne faites pas cette tête ! s'exclama Grand-Mère ou bien le fantôme qui essayait de se faire passer pour elle. Pourquoi est-ce que personne ne me regarde ? J'ai quelque chose sur le nez ?

Papa se pencha sur Edith et resserra l'étau de ses doigts autour de son genou.

— Ne la regarde pas, chuchota-t-il. Je suis sérieux : ce pourrait être dangereux. Tu m'as compris ?

En bonne funambule, Edith acquiesça en silence. Son humeur était en équilibre précaire.

— Maman ! dit Eric. Tu sais très bien que nous n'avons pas le droit.

— Qui vous a raconté de pareilles âneries ? s'indigna la vieille femme d'une voix chevrotante.

Sans se démonter, Eric poussa une desserte en bois laqué et attrapa une soupière dans laquelle se refléta l'éclat des bougies disposées sur la table.

— Mangeons, dit-il.

Comme si en ce mot dormait un pouvoir magique, les convives soupirèrent de soulagement et se passèrent la soupière de mains en mains. Une lourde odeur de poisson flotta aux narines d'Edith. Lorsque le récipient lui échut, elle plongea la louche dans une épaisse soupe couleur rouille qui lui inspira un vague dégoût. Il fallait avouer qu'elle n'avait plus très faim depuis l'irruption de Grand-Mère. Une autre odeur montait à l'autre bout de la pièce. Elle n'avait rien en commun avec celle d'un bon repas : c'était une senteur d'automne, comme si des feuilles en tas pourrissaient sous une souche rongée de champignons en plein mois de novembre. La présence de la vieille femme n'avait rien d'une illusion. L'odeur, les regards baissés et les bruits d'aspiration que l'apparition produisait avec sa bouche ne laissaient aucun doute : Grand-Mère n'était pas un fantôme. Elle était là, en chair et en os.

Que la morte fasse tant de bruit en mangeant sa soupe réconforta pourtant Edith. Grand-Mère avait essayé en vain de convaincre sa fille que de cette manière, la soupe caressait le palais sans risquer de le brûler. Une attitude embarrassante pour Maman, qui avait défendu à sa fille de se comporter ainsi à table, surtout au restaurant.

— Ce sont de vieilles manies, répétait-elle. Les époques changent et avec elles la politesse.

Edith constata que la chair de poule de ses bras s'était estompée. La peur lui tordait toujours les boyaux — elle ignorait pourquoi elle n'avait pas déjà quitté la table en hurlant — mais elle décida de faire comme tout le monde et de commencer à manger. Elle plongea sa cuillère dans la soupe et souffla avant de la porter à sa bouche.

— Ouch !

C'était brûlant. Edith leva le nez de son plat. Gênés par l'interruption du silence rythmé seulement par les déglutitions de la vieille femme et le tic-tac de la pendule, les convives lui jetaient un regard noir. Edith rougit, la cuillère en suspension au-dessus de son assiette. L'adolescente — comme toutes les autres adolescentes de son espèce — détestait se retrouver au centre de l'attention. Elle ferma les paupières juste assez pour que le monde se trouble et qu'elle ne puisse plus distinguer que de vagues silhouettes. Une colère vibrante monta en elle : personne n'avait jugé bon de lui expliquer en quoi consistait cette sordide mise en scène. À quoi s'attendaient-ils ?

Finalement les invités replongèrent dans leur assiette et poursuivirent le repas en silence. Edith rouvrit les yeux lorsqu'elle n'entendit plus que le cliquetis des couverts et les slurp de son aïeule. La scène était à la fois si morbide et grotesque qu'une irrépressible envie de rire la saisit. Alors, calée sur le rythme de sa grand-mère, elle enfourna la cuillerée suivante dans une bruyante aspiration. Papa lui donna un coup de coude. Edith lorgna de l'autre côté de la table et vit que Maman étouffait un rire silencieux.

Deux révolutions de plat plus tard, les assiettes furent vidées et la soupière terminée. Dans une attitude solennelle, Eric secoua une petite cloche qui carillonna doucement. Grand-Mère en profita pour lâcher un rot tonitruant qui fit danser les cristaux du lustre.

— C'était très bon, croassa-t-elle.

À chaque fois que la voix de l'ancêtre résonnait dans la pièce, les uns fermaient les yeux et les autres grimaçaient. La gêne était partagée. Les invités ignoraient sa présence alors même qu'ils donnaient tous les signes de l'irritation qu'elle leur causait. Personne n'osait lui adresser la parole.

Louise, l'épouse d'Eric, quitta la table et fonça droit à la cuisine. On l'entendit remuer les plats comme si elle avait décidé d'apprendre à jongler avec. Papa s'essuya la bouche d'un air distingué et fit passer les assiettes à sa droite, où la dernière personne de la rangée les empila. Sitôt le plat terminé, une ambiance mortelle fondit à nouveau sur la salle à manger.

Grand-Mère s'éclaircit la voix.

— Vous vous souvenez quand nous allions pêcher au bord du lac ? Et de cette après-midi où tout le monde est rentré trempé ? En quelle année était-ce ? Les écailles des poissons brillaient tellement dans le soleil qu'elles nous éblouissaient. Eric en avait attrapé, avec son petit filet, ça, je m'en rappelle. Grand-Père — Dieu ait son âme — était tombé à l'eau en ferrant sa maudite carpe de quinze livres avec laquelle il nous a rebattu les oreilles jusqu'à sa mort.

La voix de Grand-Mère se suspendit en vol, comme si quelqu'un avait appuyé sur un bouton pour arrêter la cassette. De là où elle se tenait, Edith ne pouvait pas la voir. De toute façon, elle n'aurait pas osé poser le regard sur elle de peur que leurs yeux se croisent. Un silence bâillonna l'assemblée jusqu'à ce qu'une bonne âme se décide à le rompre.

— Je me rappelle, dit Maman, que lorsqu'il est revenu avec le poisson dans les bras, tu étais si en colère que tu as seulement hurlé : « Ce pantalon est tout neuf ! »

Un sursaut de rires contamina la tablée. C'était comme un baume, une pommade apaisante qui réchauffait l'atmosphère bien plus que n'importe quelle cheminée.

— Et vous vous souvenez, dit un cousin dont la moustache était une énorme chenille frétillante, de la fois où il avait rapporté un sanglier de la chasse ? Et la tête que tu as faite lorsqu'il t'a demandé de le préparer pour le dîner !

Un rire, plus franc cette fois, s'éleva de nouveau de la table. Eric et Louise regagnèrent la pièce, les bras chargés de plats fumants.

— Ce n'est pas du sanglier, dit-il en déposant les victuailles au milieu des convives, mais c'est au moins aussi bon.

Une fois la conversation lancée, plus rien ne sembla devoir l'arrêter. Entre deux bouchées, les cousins évoquaient leurs années de prime jeunesse passées à jouer aux Indiens dans le jardin de Grand-Mère : là, ils taillaient des arcs et des flèches dans les branches du noisetier. Le vieil arbre s'en souvenait encore. Une tante éloignée, elle aussi très âgée, se plaignit qu'elle n'avait pas été invitée suffisamment souvent à prendre le thé. Grand-Mère, sur un ton enjoué, lui répondit qu'elles en auraient le temps une fois qu'elle serait aussi froide qu'elle. La vieille tante pâlit. La salle à manger reprit des couleurs à mesure que s'égrenaient les souvenirs joyeux des journées passées ensemble. Papa, emporté par l'énergie de la conversation, raconta comment il avait dormi un soir sur le pas de la porte, par une nuit glaciale, alors qu'il avait fait avaler des centaines de kilomètres à sa voiture pour venir voir Maman. Il effectuait son service militaire et avait obtenu une permission qu'il comptait bien mettre à profit pour demander la main de sa future épouse. Grand-Mère ne l'avait pas entendu de cette oreille : irritée par l'heure tardive à laquelle son gendre avait sonné la cloche, elle ne lui avait ouvert la porte que le lendemain matin, pour le petit-déjeuner.

— Ce sont souvent les pires moments qui font les meilleurs souvenirs, conclut-il.

Maman repoussa son assiette.

— Pas tous… ajouta-t-elle.

La conversation continua gaiement et Edith dîna de bon appétit malgré l'étrange poids qui persistait à vouloir lui comprimer la poitrine. Elle avait presque oublié s'être installée à la table d'une morte. Comme les autres convives, l'adolescente avait tout fait pour ne pas briser le charme : si les échanges allaient bon train, on se gardait de croiser le regard de la dernière invitée. Après des débuts polaires, le repas se déroula donc dans une bonne humeur relative et en dépit du contexte, chacun fit contre mauvaise fortune bon cœur.

Eric et Louise servirent le dessert — un grand gâteau aux fraises au sommet couronné de meringue — puis le café et les biscuits dans la liesse générale. Mais lorsque les dernières tasses se furent vidées, Edith aperçut à la périphérie de son champ de vision la silhouette de Grand-Mère se lever. La vieille femme tapota gentiment la table du plat de la main.

— Il est l'heure. J'aimerais avoir un mot avec certains d'entre vous. D'abord toi, Eric. Avec Louise aussi. Hop !

Les conversations s'étranglèrent dans les gorges et moururent. Le silence était retombé sur la salle à manger. La vieille cousine assise à la droite d'Edith ravala un sanglot. L'adolescente n'était pas certaine de comprendre : deux minutes plus tôt, tout le monde riait et maintenant l'ambiance était à la morosité, voire à la contrition.

Eric et Louise repoussèrent leurs assiettes, se levèrent de leur chaise et quittèrent la table. Edith crut lire sur le visage de sa tante une certaine résignation. Quant à son oncle, toute joie paraissait s'être enfuie de lui. L'adolescente imagina alors que ce devait être à ça que les morts ressemblaient. Au moment de sceller le cercueil, personne ne lui avait proposé de dire au revoir à son aïeule. Cette interdiction stupide de regarder rendait la chose encore plus injuste maintenant.

Edith tourna la tête et vit Grand-Mère — ou plutôt ses talons — disparaître dans le couloir, immédiatement suivie par Eric et Louise. Leurs pas lourds résonnèrent tandis qu'ils grimpèrent les escaliers en bois vers les chambres au premier.

Les invités, soulagés, se levèrent à leur tour et échangèrent quelques mots. Papa alla étreindre Maman avec ses bras longs comme des lianes. Maman plongea son visage dans le col de sa chemise. Les autres convives s'éloignèrent vers le petit salon. Prise en deux feux, la jeune fille décida de se donner une contenance. Comme secouée d'un brutal instinct ménager, elle empila les tasses et les soucoupes, réunit les couverts, les déposa sur un plateau et emporta le tout à la cuisine, loin des rires et de la peine.

Les fourneaux croulaient sous les plats sales. Les verres salis de vin s'accumulaient dans l'évier. Les couverts en argent, étalés sur la table et sur le plan de travail, s'enchevêtraient d'un air triste. Edith détestait faire la vaisselle. Pour gagner son argent de poche, elle devait plonger les mains dans cette eau graisseuse quatre fois par semaine. Cependant, en dépit du fait qu'elle haïssait cette tâche ingrate qui lui donnait un aperçu de l'absurdité du monde du travail, il lui parut naturel de tourner les robinets et de commencer à frotter pendant que les adultes parlaient de choses d'adulte. Grand-Mère serait furieuse de voir sa cuisine dans un tel état, elle qui aimait qu'une fois les plats préparés, les ustensiles soient encore plus propres qu'avant d'enfiler le tablier.

Elle plaça la bonde au fond de l'évier et fit couler l'eau chaude, qui se mélangea au reste de sauce des assiettes. Elle ajouta à la mixture une bonne dose de liquide vaisselle et se mit à briquer les plats.

Edith s'absorba tant et si bien dans la tâche qu'elle fut elle-même surprise lorsqu'elle en vint à nettoyer la dernière assiette. Elle s'empara d'un torchon qui pendait tristement sur la poignée du four et entreprit de sécher la vaisselle, puis de la ranger dans les placards idoines. Elle empila soigneusement les assiettes au-dessus de l'évier, derrière les portes aimantées d'un meuble en bois verni, et glissa les plats les uns sur les autres sous la cuisinière à gaz. Lorsqu'elle eut terminé, la cuisine avait l'air neuve : ne restaient plus que les couverts à fourbir. Elle se tourna vers la table sur laquelle elle les avait précautionneusement déposés et découvrit avec stupeur que Papa était là. Il l'observait sans doute depuis quelques instants.

— C'est vraiment très gentil, dit-il en souriant.

L'adolescente secoua la tête et marcha vers les couverts en argent. Mais son père lui fit un signe.

— Je vais terminer.

— Je peux le faire.

Papa renifla. Ses narines se mirent à pulser comme lorsqu'il était ennuyé.

— Grand-Mère demande à te voir.

Un frisson de frayeur et d'excitation mêlées dévala le long de sa colonne vertébrale et alla se perdre dans le carrelage de la cuisine.

— Moi ?

Papa acquiesça avant de lever un doigt en l'air.

— Souviens-toi.

La jeune fille hocha encore la tête d'un air solennel, plusieurs fois, comme pour enfoncer un clou avec son menton, mais Papa s'employait déjà à nettoyer les fourchettes, les couteaux et les cuillères. Edith quitta la pièce et remonta le couloir vers les escaliers. Une douzaine de paires d'yeux la suivirent en silence, comme pour accompagner sa marche vers les ombres.

L'adolescente gravit les escaliers, attentive aux bribes de conversation comme aux gémissements du bois. Plus elle montait, plus elle percevait les voix à l'étage, étouffées par une porte close. Elle finit par poser le pied sur le palier comme d'autres marchent sur la Lune. Le couloir était percé de portes de chaque côté. Toutes étaient ouvertes à l'exception de celle du fond. En filtrait le son d'une conversation assourdie. Un rai de lumière chaude tremblotait dans l'interstice.

Le cœur au bord de l'explosion, Edith tâcha de faire le moins de bruit possible en traversant le couloir. Mais malgré ses efforts de discrétion, elle ne parvenait pas à comprendre les paroles dont elle percevait l'écho derrière le battant de la porte.

Arrivée au bout du corridor, elle leva la main pour frapper. Au même moment, Maman ouvrit la porte. Elle n'eut pas l'air surprise de trouver Edith, main en l'air, sur le seuil de la chambre.

— Tu tombes bien, dit-elle.

Ses yeux étaient rouges de larmes. Maman pinça les lèvres et serra les paupières jusqu'à ce que ses yeux ne soient plus qu'une mer de plis.

— Je vous laisse.

Sans répéter les avertissements de Papa, elle quitta la pièce. Quelque chose dans sa démarche trahissait sa réticence, comme si elle ne tenait pas à partir, qu'elle s'extrayait d'un endroit confortable dans lequel elle ne reviendrait plus jamais. Maman descendit les escaliers sans un regard en arrière et abandonna sa fille face à la chambre.

Les yeux baissés, Edith poussa le battant et fit un pas sur la moquette. Une bougie avait été allumée sur le linteau de la cheminée, au-dessus duquel un gigantesque miroir terni était accroché. Depuis qu'elle était en âge de s'en souvenir, la jeune fille avait toujours vu ce miroir à cette place.

— Entre, soupira Grand-Mère dans le coin.

Edith concentra toute son attention pour ne pas regarder sur sa gauche. Repensant à l'histoire de Persée et de Méduse, elle marcha droit jusqu'à la cheminée et sans dévier les yeux d'un pouce, posa sa main sur le linteau. Elle se plongea alors dans la contemplation de la flamme vacillante.

— C'est très gentil d'avoir fait la vaisselle, dit Grand-Mère dans son dos.

L'adolescente mourait d'envie de relever la tête et de chercher le reflet de la vieille femme dans le miroir. L'aïeule était assise sur un petit lit aux draps propres et de ce qu'Edith pouvait en deviner en l'épiant du coin de l'œil, se tenait bien droite, les mains sur les genoux, toujours habillée du beau tailleur noir dans lequel elle avait été enterrée.

— Tu n'es pas très bavarde.

La gorge serrée et le dos tordu, l'adolescente se redressa et s'éclaircit la voix. Il lui aurait semblé tellement naturel de se retourner, de se jeter sur elle et de la couvrir de baisers. Mais un danger dont elle ignorait tout planait sur la maison et l'empêchait de profiter de cet instant.

— Je suis contente que tu sois rentrée, glapit Edith, consciente de ne pas avoir trouvé la phrase la plus intelligente ou la plus intéressante à dire.

Grand-Mère eut d'abord un petit rire discret, auquel elle lâcha finalement la bride pour s'esclaffer. On était loin du ton sépulcral et chevrotant dont elle avait usé pendant le dîner.

— Si la vaisselle te plait, tu peux l'emporter, dit Grand-Mère. Les couverts, aussi. Je n'en aurai plus l'utilité. C'est sans doute un cadeau stupide à offrir à une jeune femme de ton âge. Mais il te sera peut-être agréable un jour.

Edith voulut lui exprimer à quel point ce cadeau l’émouvait. Elle voulut aussi lui dire que c'était la première fois que quelqu'un parlait d'elle en employant les mots « jeune femme » et que cela la touchait beaucoup plus qu'elle n'aurait su l'expliquer. Pourtant ses paroles s'égarèrent entre son cœur et sa bouche. Elle balbutia un vague "merci", bien consciente qu'elle regretterait ses hésitations un jour ou l'autre.

Les ressorts du lit grincèrent. Edith plissa les yeux, assez pour deviner dans le miroir que Grand-Mère s'était levée et qu'elle marchait vers la porte.

— Je dois partir, dit l'aïeule. Laisse-moi au moins te prendre la main.

Edith inspira profondément et repoussa ses craintes au fond de son estomac. Elle fit un pas en arrière et tendit son bras derrière elle, à l'aveuglette. Une chaleur douce rayonna au creux de sa paume. Elle baissa les yeux. La main de Grand-Mère, quoique toujours aussi ridée et veinée de bleu, irradiait de l'intérieur, comme si elle avait caressé un vieux chat juste avant.

Grand-Mère serra sa main très fort, comme pour lui écraser les doigts. Quand elle finit par relâcher sa prise, Edith sentit un sanglot remuer dans son ventre et grimper le long de sa gorge.

— Tu dois vraiment partir ? demanda l'adolescente.

Grand-Mère eut un rire léger. La poignée de la porte cliqueta et Edith entendit ses gonds pivoter sombrement. Les pas de la vieille dame s'éloignèrent dans le couloir. Edith crut que son cœur se déchirait comme du vieux tissu dont on fait les torchons.

— Attends ! cria-t-elle en se retournant.

Grand-Mère s'immobilisa sur le pas de la porte. Sa silhouette voutée supportait le poids de trop nombreuses années. Edith serra les dents et ne baissa pas les yeux tandis que son aïeule revenait lentement sur ses pas.

— Il est tard, gémit Grand-Mère. Je suis fatiguée.

Edith sourit. Le visage de Grand-Mère brillait de calme et de joie retrouvée. Chaque ride était une rivière d'histoires, chaque boucle de cheveux gris une insulte à la mort. La vieille dame étira ses lèvres en un large sourire dans lequel Edith lut le bonheur d'une vie sans regret. Ses grands yeux bleus s'écarquillèrent. Ils étaient d’une couleur identique aux siens et, même fatigués, pétillaient de malice.

— Je dois vraiment partir, ma chérie.

Grand-Mère pivota sur ses talons, remonta le couloir et descendit les escaliers. Incapable de bouger, Edith demeura clouée sur le pas de la porte. Elle resta dans la chambre jusqu'à ce que la bougie s'éteigne et que sa détresse arrête de lui déchirer l'estomac.

Lassée de sa solitude et soûle de tristesse, l'adolescente finit par descendre à son tour les marches grinçantes. Les invités avaient quitté la maison depuis longtemps et seuls Eric et Louise s'affairaient à remettre les derniers meubles en place. Lorsqu'ils la virent, ils eurent tous deux un sourire exténué.

— Tu as tellement grandi, dit son oncle.

Louise acquiesça.

— Une vraie jeune femme, ajouta-t-elle.

Edith se mordit la lèvre et son oncle lui indiqua d’un geste la direction du petit salon. L'adolescente, transie de fatigue, traversa la salle à manger en trainant des pieds. Papa et Maman dormaient sur le canapé, les bras de l'un étroitement enlacés autour de la taille de l'autre.

Elle regarda la porte. Grand-Mère était partie.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©