Le cerveau est un muscle et l’écriture un sport de haut niveau

 

Écrire est un curieux mélange de plaisir et de discipline. Je ne veux pas me fondre dans le misérabilisme habituel qui consiste à dire à quel point coucher des mots sur le papier / l’écran est une souffrance. Si écrire vous fait souffrir, je vous conseille de pratiquer un autre moyen d’expression : la vie est trop courte. Au contraire, l’écriture est pour moi une formidable source de jouissance, et les blocages dont j’ai pu faire l’expérience par le passé s’effacent petit à petit à mesure que les semaines s’écoulent et que les histoires sortent de leur terrier.

En écrivant chaque jour pendant plusieurs heures, on déclenche des automatismes dans son cerveau. Non seulement on apprend de ses erreurs — on repère plus facilement les gimmicks et autres tics de langage par exemple, mais on se forge une pratique. À force d’écrire, cela devient plus facile, naturelle. Ce que je faisais au début du Projet Bradbury en deux jours me prend aujourd’hui quatre heures au maximum, pour la même qualité d’exécution. Et même si je n’ai pas envie d’écrire, je me force à m’asseoir et à coucher les mots.

C’est en lisant quelques livres sur le sujet que je me suis décidé à considérer l’écriture comme un sport qui — si l’on veut le prendre au sérieux — doit être pratiqué à haut niveau : le cerveau, et donc la pratique de l’écriture, est un muscle qui doit être entraîné. Lorsque j’ai décidé de considérer le fait d’être écrivain (ou “écrivant”, une définition de Martin Winckler que j’aime beaucoup et qui me correspond mieux) comme un véritable métier, j’ai su assez vite que le dilettantisme n’avait pas sa place et qu’il faudrait des milliers d’heures de pratique pour atteindre un niveau si possible proche de l’excellence.

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La lecture, disais-je donc avant d’être grossièrement interrompu par moi-même, de certains ouvrages m’a décidé à considérer l’écriture comme un sport de haut niveau, qui nécessitait un entraînement spécifique.

Le premier d’entre eux s’appelle The Talent Code de Daniel Coyle. Ce journaliste s’est intéressé au phénomène des hot beds de talents, c’est à dire des endroits où, à certains moments de l’Histoire, des talents ont émergé, générant d’autres talents dans la foulée, comme l’Italie de la Renaissance, la Russie des années 90 pour le tennis ou certaines écoles d’art des États-Unis, notamment de musique et d’art dramatique. L’auteur en a tiré la conclusion que le talent n’était pas inné — en fait, il ne l’est jamais —, mais “seulement” le fruit de ce qu’il appelle la pratique approfondie. Il en tire une équation : environ 10.000 heures de pratique intensive, motivée et attentive génèrent un niveau maximal d’excellence. Ainsi, il prend l’exemple des joueurs de tennis qui, s’ils veulent devenir professionnels, ne peuvent pas commencer après 7 ans pour les filles et après 9 ans pour les garçons. Pourquoi ? Parce que le pic physique des garçons est à 19 ans et celui des filles à 17 ans, et qu’en prenant en compte les 10.000 heures de pratique nécessaires, cela donne en moyenne 2 heures et demi par jour pendant 10 ans.  Cruel, certes, mais instructif.

Bien entendu, l’écriture est en soi une pratique approfondie. La lecture l’est aussi, du moment qu’on fait attention aux mots employés, aux tournures de phrases, etc, qui enrichissent notre vocabulaire et notre style. De la même façon, des promenades attentives peuvent faire également l’affaire en matière de pratique approfondie : un bon écrivain doit aussi sans doute savoir faire attention au monde qui l’entoure. J’avais écrit un article à ce sujet intitulé “Comment penser comme Sherlock Holmes”.

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J.E.Theriot / Brain 2 (Flickr CC-BY)

Puisque j’ai pris pour parti de consacrer tout mon temps à l’écriture et à sa pratique approfondie, afin de trouver en moi les ressources nécessaires pour atteindre le niveau d’excellence dont j’ai l’ambition, j’ai décidé de pratiquer régulièrement trois exercices assez simples, en plus de l’écriture. Je les prends comme des manières de renforcer — de muscler — les connexions de mon cerveau. Je n’ai pas la prétention de dire que ces exercices doivent être suivis par tout le monde à la lettre, bien sûr. Mais peut-être qu’ils vous en inspireront d’autres, qui vous conviendront mieux.

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1. Renforcer ma mémoire

51ofckA7YNLJ’ai lu un excellent livre sur le sujet de la mémoire il y a deux semaines : You Can Have an Amazing Memory, de Dominic O’Brien (qui existe aussi en français). L’auteur, vainqueur à répétition des championnats mondiaux de mémorisation, explique sa technique à base d’images et de lieux intérieurs pour renforcer ses aptitudes mémorielles, qui n’est pas sans rappeler le “palais mental” de Sherlock Holmes. Même s’il utilise ces techniques pour mémoriser des jeux de 52 cartes dans le désordre, O’Brien explique comment on peut développer ces capacités pour les appliquer à la vie de tous les jours. Partant du principe que l’on ne connait vraiment que ce dont on peut se souvenir, j’ai suivi les conseils de l’auteur et me suis lancé dans la course à la mémoire. Je ne peux que conseiller la lecture de ce livre aux aspirants auteurs. Cela ne vous aidera pas à mieux écrire, mais cela musclera les parties de votre cerveau que vous utilisez pour écrire, notamment les zones contrôlant la visualisation. Sans compter que, vous le verrez, c’est un excellent exercice d’imagination. Il consiste, par exemple pour se rappeler d’une suite de trente ou quarante mots, à utiliser les associations d’idées et de les ancrer sur un chemin mental, toujours le même, inspiré de lieux que vous connaissez par coeur. En repassant toujours aux mêmes endroits, aux mêmes points d’ancrage, il devient plus facile de retenir la suite de mots. Mais l’auteur explique bien mieux que moi.

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2. Pratiquer la métaphore

Ce petit exercice m’amuse beaucoup en ce moment. Dès que j’ai un instant où je ne sais pas quoi faire, où je m’ennuie, où je patiente quelque part, je tire de ma poche le carnet que je balade toujours avec moi et je choisis un thème au hasard : par exemple, l’océan. En un temps imparti, disons trois minutes, j’essaie de trouver le plus grand nombre de comparaisons, d’images, de métaphores, capables de décrire le thème principal. Cela peut aller des métaphores absurdes aux plus poétiques, en passant par des triviales, des idiotes, des nulles ou des fulgurantes : l’essentiel est de faire des connexions, de bâtir des images. Plus je pratique cet exercice, plus des images me viennent, à chaque fois plus originales. Je n’hésite ensuite jamais à me servir de ces images dans le contexte de mes nouvelles et autres récits.

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Réveil animé Bayard / Musée de l’Horlogerie (Flickr CC-BY)

Le but n’est pas forcément de trouver de belles images ou des images originales : il s’agit de travailler les mécanismes qui font que l’écriture devient un peu plus que de la rédaction d’un journal intime.

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3. Recopier

C’est bien connu, on apprend à écrire en lisant. Mais on apprend aussi en écrivant, par l’expérience et la répétition. J’ai opté pour combiner ces deux pratiques littéraires et ancrer dans ma mémoire certains passages de livres qui m’ont marqué en les recopiant dans un carnet. Écrire, ou plutôt recopier, grave dans une mémoire plus profonde que la simple mémoire visuelle les mots et les phrases, les associant à la mobilité de la main par exemple, et permet une meilleure imprégnation. Écrire un mot est la meilleure manière de s’en souvenir. Et quand j’essaie de décortiquer un passage brillant d’un livre qui ne l’est pas moins, je me rends compte que j’ai moins de mal à en extraire l’essence lorsque je le recopie.

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Voilà pour les trois conseils. Encore une fois, je ne prétends pas qu’ils puissent fonctionner pour tout le monde. Peut-être même pourriez-vous partager les vôtres dans les commentaires de cet article ?

Dans tous les cas, je pense qu’une pratique régulière et intensive de l’écriture est nécessaire avant toute chose (la plupart des auteurs interrogés s’accordent à dire qu’il est nécessaire d’écrire au minimum 1.000 mots par jour). Mais si l’on ajoute à cette pratique quotidienne quelques exercices pour renforcer les acquis et, simplement, se mettre dans la peau d’un sportif qui s’entraîne, on obtient deux choses : une meilleure écriture et une plus grande confiance en soi, ce qui en ces temps d’incertitude et de marasme n’est pas un luxe.