L’auteur est-il soluble dans la création du 21e siècle ?

Je lis un manga passionnant en ce moment pour l’auteur et l’éditeur que je suis : il s’agit de Bakuman, de Tsugumi Ōba et Takeshi Obata, à qui on doit notamment Death Note et Platinum End. Ici pas de fantastique, l’histoire est tout ce qu’il y a de plus réaliste : elle dépeint le quotidien de deux jeunes auteurs de manga, ainsi que le fonctionnement du système éditorial japonais en la matière — notamment d’un magazine hebdomadaire comme Weekly Shōnen Jump. À titre personnel, je trouve ce manga tout à fait fascinant. Et il m’inspire beaucoup pour imaginer l’un des futurs possibles de l’édition, et pas seulement en matière de bandes dessinées.

Les magazines de mangas au Japon sont publiés plus ou moins régulièrement, et on passe de l’hebdomadaire au trimestriel en fonction des titres – d’ailleurs, le Weekly Shōnen Jump dispose au sein même de sa marque de plusieurs magazines, les trimestriels dédiés à des histoires complètes, les hebdomadaires aux séries. Les lecteurs sont perpétuellement sollicités pour noter les œuvres. Une histoire complète doit obtenir un bon classement pour que l’auteur puisse envisager de proposer une série, et une série doit se maintenir elle aussi dans le classement si elle veut continuer. Les classements sont un bon indicateur du succès du manga, et tout peut être remis en cause et s’arrêter très vite.

Dans les grandes lignes, la fabrication/publication d’un manga se fait en plusieurs étapes : d’abord, l’auteur (ou les auteurs) présente ce qu’on appelle des nemus : il s’agit en somme d’une version light de la future histoire sous forme de dessins très sommaires, qui reprennent le découpage de la BD (cases et dialogues) présentée. C’est sur la base de ces nemus que l’éditeur, après l’aval de son directeur éditorial, donne ou non son feu vert à la réalisation du manga. Les nemus pourront être modifiés, retravaillés, jusqu’à obtenir le résultat souhaité. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est le scénariste (s’il y en a un) qui se charge de cette ébauche dessinée – et pas le dessinateur.

Une fois le feu vert donné par l’éditeur, on passe au dessin. Si les histoires complètes sont par définition complètes au moment de la publication, les séries se construisent semaine après semaine et obéissent à une autre temporalité, beaucoup plus rapide et donc stressante, car exigeante et perpétuellement soumise au vote des lecteurs. Les auteurs doivent produire un nouveau chapitre chaque semaine, ce qui est bien entendu impossible en soi si on n’est pas aidé. Les magazines embauchent donc des assistants pour aider le dessinateur : un assistant va s’occuper des dialogues, un autre des arrière-plans, un autre des bâtiments, etc… laissant le soin à l’auteur principal de se concentrer sur les personnages et l’action principale. Une fois que ce dernier en a terminé, les assistants s’emparent des planches et les complètent, les corrigent, les colorisent au besoin et posent les « trames ». En somme c’est un véritable travail d’équipe – et un travail d’équipe absolument indispensable si on veut tenir les délais imposés par une publication hebdomadaire.

Je trouve ce fonctionnement très intéressant, et il m’inspire plutôt. La société ouvrière évoluant vers une société « œuvrière », nous sommes de plus en plus nombreux à fabriquer des histoires. Tant et si bien que le nombre d’œuvres produites, devenu absolument incontrôlable, génère beaucoup de déception et de frustration : les éditeurs sont débordés, les auteurs essuient des refus et il devient de plus en plus difficile de vivre de ses seuls revenus d’auteur. Sans compter que face à la profusion, le public peut parfois se trouver décontenancé et se tourner plus volontiers vers de « valeurs sûres » (les bestsellers) plutôt que de creuser et fouiller la masse créative anonyme.

Pour moi, c’est le concept même d’auteur qui est en train de se dissoudre dans celui d’œuvre. On le voit très bien avec ce phénomène de masse que sont les séries télévisées, qui ont complètement cannibalisé les autres médias dans le combat pour le partage du temps d’attention du public. Les séries, plus qu’autre chose, sont des œuvres collectives, fruit du travail d’une équipe de scénaristes, de réalisateurs, de producteurs, d’acteurs, de techniciens, de conseillers… pour au final ne retenir que le nom du show — peut-être quelques noms si on a de la chance. Le créateur se dissout dans l’œuvre, qui devient collective et endosse la responsabilité de sa propre représentation.

Pourquoi ne pas dès lors s’inspirer du fonctionnement des séries et des mangas pour imaginer une création littéraire parallèle, qui ne viendrait pas supplanter celle que l’on connaît aujourd’hui (avec tous ses excès) mais serait proposée en parallèle : un système éditorial où plusieurs auteurs collaboreraient à la fabrication d’une œuvre unique, peut-être plus exigeante, plus « commerciale » aussi, puisqu’on oublierait pour un temps la notion d’auteur unique pour se focaliser sur les compétences des différents collaborateurs, et sur les attentes du public.

Ainsi on pourrait imaginer la cohabitation d’un scénariste avec un dialoguiste, eux-mêmes épaulés par un auteur spécialisé dans la rédaction de descriptions, et peut-être d’autres encore, comme par exemple un super-auteur chargé de travailler à l’uniformité du style, en contact direct avec l’éditeur – qui aurait de toute façon validé le scénario au préalable, à grand renfort de synopsis détaillé. On parviendrait de cette façon à produire des créations qui s’appuieraient sur les forces de tous ses auteurs, et ceux-ci faisant dès lors un pas en arrière pour mieux mettre en lumière l’œuvre finale.

Un tel modèle – qu’il s’applique aux romans ou à des séries littéraires, qui par essence nécessiteraient un rythme de publication plus soutenu en cas de succès – signifierait donc plus d’auteurs travaillant sur moins d’œuvres, plus en phase avec les désirs d’un public de plus en plus exigeant. Evidemment, les puristes pourront bien se cacher derrière le petit doigt de l’industrie et invoquer la Sainte Création Artistique qui ne peut surgir que d’un auteur unique – mais la bande dessinée est déjà là pour nous prouver le contraire, sans compter toutes les productions audiovisuelles, et ce serait ignorer la qualité de ces œuvres qui rencontrent aujourd’hui un succès sans précédent.

Même si cela ne signifie pas à terme la disparition de l’auteur unique, qui existera toujours et continuera de produire des œuvres « hors catégorie » qui nous enchanteront et nous étonneront, peut-être est-il intéressant d’envisager sous ce jour une réforme de l’industrie éditoriale (au sens le plus commercial du terme) qui profiterait à davantage d’auteurs et qui satisferait davantage le public – si tant est qu’on puisse seulement anticiper cette satisfaction – en publiant moins et mieux. À ce titre, l’écriture a plusieurs mains me semble avoir de beaux jours devant elle.

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15 pensées sur “L’auteur est-il soluble dans la création du 21e siècle ?”

  1. La mécanique de travail d’atelier se retrouvait aussi dans la bd franco-belge du temps des grands hebdos (Tintin, Pilote, Spirou, ce dernier étant le seul survivant de ce trio). Quand on se penche un peu sur la carrière de nombreux grands noms de la bd franco-belge, on voit qu’ils ont commencé en travaillant pour d’autres, voire ont continué à le faire. Le récemment disparu Jidéhem a ainsi beaucoup travaillé avec Franquin pour ses décors (sur Spirou et Gaston Lagaffe). Quantité de dessinateurs sont allé dessiner des schtroumpfs pour Peyo. Roger Leloup a dessiné des véhicules pour Hergé (et créé de toutes pièces le jet supersonique de Vol 714 pour Sidney). Etc.
    On avait à l’époque le même genre de contrainte que ce que connait toujours le monde du manga (et aussi celui du comics) : des délais à tenir. La métamorphose de notre marché de BD d’un modèle à primo-publication en magazine, puis reprise album pour les meilleurs titres, vers un modèle où tout (ou presque) sorti directement en album a clairement changé la donne.
    Mener l’expérience sur un roman/feuilleton littéraire serait intéressant. Reste encore à trouver des auteurs pour s’y mettre et des lecteurs pour tenter l’aventure. 🙂

  2. Y compris en littérature, une « bonne histoire » requiert des compétences multiples, et un « bon auteur » est celui qui arrive à cumuler à lui seul au moins plusieurs d’entre elles : scénariste, dramaturge, plume stylée, etc. L’idée que divers auteurs additionnent leurs talents respectifs pour aboutir à une oeuvre meilleure qu’aucun d’entre eux n’auraient pu l’obtenir seul, est loin d’être aberrante.

  3. Bonjour

    L’écriture de roman industrialisée n’est pas nouvelle. C’est normalement un modèle qui s’est décliné au US sous la plume de quelques auteurs comme Stephen King (qui est revenu à l’ancien modèle après l’incident Dôme) ou James Patterson (qui lui a officialisé cette méthode de travail : http://www.lexpress.fr/culture/livre/james-patterson-l-ecrivain-le-plus-riche-du-monde_1039348.html ).
    En France on connait bien quelques « nègres » utilisé pour la commercialisation de biographies ou romans de people qui ne savent rien de l’écriture et des éditeurs (et DA) connus pour entrer de plein pied dans le processus créatif de leur poulains. Dans nos contrées l’industrialisation semble bien lointaine…

    C’est vrai, c’est une option qui semble donner son meilleur (chez les Mangaka) lorsque la somme des talents individuels est supérieure à celui d’un seul. Mais elle nécessite pour fonctionner un modèle économique bien maîtrisé et un marché porteur bien plus large que celui de notre territoire francophone. Vous pouvez imaginer que dans un monde (ou un marché) ou les simples auteurs ont du mal à vendre suffisamment pour vivre de leur plume, vous allez avoir beaucoup de difficulté à rétribuer cette large palette de talents conjugués.

    Le modèle économique du manga dépasse largement le territoire du Japon et celui des best sellers Américains écrits dans la langue de Shakespeare tire profit du plus grand marché littéraire au monde.

    Neil, je suis d’accord avec toi sur le fait que ce modèle est intéressant, mais pour arriver à le faire marcher chez-nous il faut viser les genres littéraires les plus vendus et prévoir dès le départ de le traduire pour un marché bien plus large que le notre.

    Une équation qui me semble bien difficile à théoriser.

  4. Merci beaucoup Neil pour cet angle d’attaque oriental et original sur la littérature collaborative 🙂
    Mais alors, mais alors, toi personnellement, est-ce que tu as envie de mouiller la chemise, en tant qu’auteur ou éditeur ? De frotter les plumes et mixer les pages ?
    Il y a du grain à moudre de ce côté là, et si tu as besoin d’huile de coude j’en ai en stock !

  5. J’imagine que pour un roman, ou un feuilleton littéraire, il faudrait l’équivalent de showrunners, qui soient capable de donner des tâches différentes à chaque auteur (dialogues, descriptions, scènes d’actions, etc…), puis un autre qui lisserait l’ensemble pour garder une cohérence.

    Cela nécessiterait de travailler sur des plans détaillés. Par contre, je ne suis pas sûr qu’économiquement ce soit viable. Comment on paye quatre ou cinq acteurs sur le même texte ? Est-ce que ça permettrait d’aller beaucoup plus vite ? De travailler sur une dizaine de projets en même temps, et d’enchaîner les lignes de dialogues, ou les descriptions ?

    Avec un travail salarié, tant qu’à faire, et les mails du showrunner (bookrunner ?) qui arriveraient dans la journée:

    - Décris moi la maison d’un tel, de nuit.
    - Écris moi ce dialogue entre x et y.
    - Fais-moi trois scènes de sexe…

    etc.

    ça ne me donne pas du tout envie, personnellement. C’est exactement le problème qu’on rencontre dans le monde de l’entreprise, où les tâches sont de plus en plus séparées, et deviennent de moins en moins intéressantes.

    Je le comprends mieux pour des œuvres qui nécessitent plusieurs métiers bien distincts (comme l’audiovisuel, ou la bd) que pour de l’écrit pur.

  6. Ça me fait un peu penser à ce que Dumas faisait avec Maquet, même si l’équipe se réduisait à un simple binôme.

    L’idée est vraiment intéressante, mais soulève quelques soucis techniques, à mon sens. J’en vois au moins 2.
    Il y aura un gros travail pour lisser tous les styles afin qu’au final, la patte de chacun ne saute pas aux yeux.
    Le second, c’est le paiement. Est-ce que chaque auteurs sera rémunéré de manière égale ou au prorata du nombre de mots, ou peut-être encore suivant le prestige de la fonction (celui qui fait les descriptions sera moins bien payé que celui qui s’occupe des scènes d’actions) ?

    Dans tous les cas, je ne pense pas que l’auteur qui fait tout seul disparaîtra, au pire il deviendra plus rare, mais il exite toujours des gens pour développer des jeux-vidéos tous seuls dans leur coin alors que le gros du marché reste des programmes faits à plusieurs.

    En tout cas, même si ça n’est pas forcément facile à mettre en œuvre et que ça ne marchera peut-être pas, je pense que ça peut être une expérience des plus intéressantes tant pour le lecteur que pour les auteurs.

  7. Alors oui, à titre personnel, ça m’intéresserait de tenter l’expérience à trois ou quatre auteurs.

    Après, question modèle économique, hum… En même temps, je ne savais pas qu’il existait un modèle économique viable pour l’auteur dans l’édition traditionnelle ^^ On ne peut pas venir avec un modèle tout fait qui fonctionne déjà clefs en main. Faut tester des choses, rien que voir si c’est faisable ou pas et quel résultat ça produit. Si ça permet de faire plus de ventes, par exemple. Ou si ça permet de salarier des auteurs. Etc etc. Bref, c’est une expérience. Et ça n’aurait pas pour but de remplacer quoi que ce soit, mais de venir en complément. Et personne ne serait obligé de s’y plier.

  8. En fait j’ai l’impression que ça existe déjà, mais que le monde du livre l’assume moins bien que celui de la BD ou des séries télé.

    Un livre aujourd’hui, dans son montage le plus simple, c’est un auteur (autoédité) qui fait tout.

    Plus traditionnellement, dans l’esprit du public, un livre c’est un auteur + un éditeur, qui apporte à l’auteur une certaine crédibilité, un gage de qualité, une certaine image aussi, qui permet de classer le livre dans telle ou telle catégorie ou style.

    Autour de cela gravitent différents métiers plus ou moins reconnus, et qui apportent plus ou moins à l’œuvre selon les cas: correcteur, graphiste pour la couverture, traducteurs… On peut aussi évoquer le cas des « conseillers/chercheur d’infos » (conseillers scientifiques, conseillers historiques) souvent utilisés par les auteurs américains connus pour gagner du temps et se décharger d’une partie des recherches.

    Après, il y a aussi les auteurs « connus » qui utilisent des prêtes-plumes. Parfois un seul, ce qui ne change pas grand chose, on considère simplement que l’écrivain est remplacé par quelqu’un d’autre en secret parce qu’il n’a pas le temps / l’énergie / le talent de continuer à écrire l’œuvre pour laquelle il a été connu lui-même.

    Mais parfois, surtout aux USA, il y aussi des bataillons entiers de ghostwriters derrière l’écrivain. Certains « écrivains » se retrouvent ainsi, dans les faits, plus directeur de collection qu’écrivain, leur nom devenant en soi une marque, leur travail consistant plus à valider ce que d’autres écrivent en respectant un cahier des charges (style, vocabulaire, structure…) qu’à écrire par eux-même. Parfois même l’écrivain n’existe pas réellement, le nom de plume n’est qu’un pseudonyme-omnibus utilisé par différentes personnes.

    Et enfin, il y a de plus en des histoires écrites « dans l’univers de », avec un auteur qui a inventé un personnage / un univers, et qui laisse d’autres l’étendre, en gardant un oeil plus ou moins lointain sur ce qu’ils font. Ou les séries, tpe Wild Cards, auxquelles différents écrivains collaborent, chacun écrivant un bout de l’histoire qui entre dans une super-histoire.

    Après, on reste quand même beaucoup sur des écrits faits par une personne qui rend des comptes à d’autres personnes qui corrigent / modifient le texte, certes. Ce n’est pas une réelle collaboration depuis le début. Mais pour avoir ce type de collaboration, il faut:

    - des gens reconnus pour être particulièrement doués dans un exercice précis (dialogues, structures, création de persos…)
    - des gens qui aient envie de travailler ainsi et reconnaissent que les autres sont en effet plus doués qu’eux dans tel ou tel domaine
    - des projets éditoriaux pensés ainsi (type séries avec persos récurrents ou dans le même univers)

    Ça peut se faire, et ça se fait déjà (exemple ci-dessus, ou couples qui écrivent un livre sous un même pseudo, ou copains qui se font relire leurs écrits et les enrichissent peu à peu ainsi…), mais pour moi si ce n’est pas non plus systématisé c’est que ça a aussi des inconvénients (perte d’authenticité possible quand on se retrouve à appliquer une recette plus qu’à faire de l’original, et discussions, désaccords, aller-retour de la copie… font perde beaucoup de temps) et que ça ne marche que dans le cadre de structures déjà établies faisant appel à des professionnels payés qui respectent des délais, et difficilement à l’échelon « bande d’écrivains débutants qui font ça sur leur temps libre ».

  9. Je ne pense pas qu’il faille le voir, dans le monde littéraire, comme une division scientifique du projet (du travail) avec des tâches spécialisées et distribuées vers des « collaborateurs » et remontées ensuite vers un individu qualifié de « maître d’œuvre ».
    D’abord, un roman est un point de vue individuel, une fenêtre unique sur une histoire qui peut être racontée de mille manières différentes …
    En ce qui concerne les séries, c’est plus intéressant. Feuilleton, épisodes, rythme des parutions, attentes… Il y a clairement des aspects convergents avec l’idée de déstructurer le travail. Cependant, la décomposition mécanique du texte ne fonctionnerait pas. Le cerveau gauche ne peut pas ignorer ce que fait le droit.
    L’expérience Radius a montré que des auteurs peuvent s’emparer d’un univers, le découper et se répartir les rôles, des espaces-temps, des narrations… chacun apportant de fait sa richesse (style, idées, mises en situation) le tout en coordination entre eux, en binôme, en trinômes… et avec un « maître de jeu ». On peut très bien imaginer une série basée sur un modèle voisin et même plus : on fait entrer dans l’équation des artistes visuels, sonores, images animée, des spécialistes du spin-off, de l’applicatif informatique pour transposer tout ou partie, etc… De cette façon, ce n’est pas une œuvre que l’on divise, mais c’est un Univers qu’on assemble …
    Je crois qu’il y a des choses à creuser.
    Ça demande quand même des ressources considérables accessibles, pour les MdE moyennes et petites, qu’en financement participatif.

  10. C’est toujours aussi jubilatoire de voir comment chacun s’approprie cette idée de création collaborative 🙂

    Si certains commentateurs veulent creuser la question, la page Wikipedia anglaise sur la fiction collaborative est intéressante. Même si elle met dans le même sac des projets dont le cadre est très différent, entre un atelier d’écriture et un projet contributif ouvert comme A Million Pinguins, elle évoque aussi l’Italie, où ont émergé des oeuvres collectives puissantes.

    La première question est où commence et où s’arrête la collaboration ? Dans le temps de la création comme dans le temps des auteurs. 3 ou 4 auteurs peuvent se retrouver autour d’un Lord Byron qui leur propose d’écrire chacun dans leur coin une nouvelle sur le même thème, ou partager un cadavre exquis lors d’un repas avec un André Breton. Emulation d’un côté, inspiration et sérendipité de l’autre, la création collaborative oscille en permanence entre ces deux extrêmes.

    Plutôt que de partir d’une forme connue et d’en changer comme variable le nombre de mains qui la compose, en fait rien n’empêche de prendre l’équation par un autre bout pour faire émerger autre chose. Le numérique en est peut-être une clé. En tout cas, ce n’est pas les expérimentations qui manquent, en témoigne la dernière en date de David Dufresne.
    http://leblogdocumentaire.fr/linfiltre-david-dufresne-devoile-coulisses-de-jeu-de-politique-fiction-temps-reel/

    Encore Merci Neil pour ta réponse, et la façon dont tu abordes la chose, au-delà de l’expérimentation. Je suis définitivement sur la même longueur d’onde.

  11. Je crois qu’il ne faut pas se tromper de but : ce qui est visé ici ce n’est pas de faire de l’art, mais un succès commercial. Si c’est artistique c’est un plus, mais ce n’est absolument pas une condition sine qua none.

  12. On est bien d’accord : il faut aller au-delà de l’expérimentation !
    Dans les exemples cités, les Wu Ming ont quand même plutôt bien réussi leur coup. Tout comme Marie Shelley avec son Frankenstein.
    L’approche collaborative peut être perçue comme contraignante ou libératrice, tout dépend de qui l’envisage. 😉
    Alors qui ?

  13. Bonjour,

    Ce serait à mon sens une catastrophe. Si on prend l’exemple d’un art collaboratif (le cinéma et ses affiliés audiovisuels), il est notable que plus les budgets - et le nombre de personnes impliqués - sont énormes et moins la qualité est au rendez-vous. En sommes, un nombre x de personne dilue fatalement l’aspect artistique, politique et signifiant d’un œuvre pour tendre vers un politiquement correct.

    Quelque soit la forme d’art choisie, si une œuvre doit avoir une quelconque valeur, alors il faudra prendre le temps et impliqué un nombre restreint de personnes - et surtout l’une d’elle se devra d’avoir une véritable volonté cohérente à insuffler à l’œuvre qui embrasse la politique, la philosophie. Faire de l’art en somme, une chose que nous avons presque oublié.

    Attention que tous les mangas ne fonctionnent pas comme dans cette mauvaise série macrono-compatible. Ce système a déjà fait des dégâts effroyables dans la BD japonaise en abrasant des œuvres pour plaire au plus petit dénominateur commun d’un public déjà amené à apprécié des simulacres de copies de copies de copies de copies.

  14. Ah, je me rappelle avoir tenté la version animée de ce manga… L’aspect création et édition était effectivement intéressant, mais tout le reste a fini par me saoûler. Cliché et fleur bleue au maximum, je n’ai pas tenu. (D’une manière générale, j’avoue que j’ai du mal avec les trucs japonais; je trouve ça trop commercial/téléphoné et, culturellement, ça me parle assez peu.)

    À titre d’expérimentation, ça pourrait être cool. Si un jour j’arrive à me mettre vraiment à Git, j’ai l’idée de lancer une sorte de labo littéraire où on écrirait (et corrigerait etc.) à plusieurs, comme on écrit du code à plusieurs.

    Comme d’autres commentaires l’ont souligné, le problème, c’est celui du financement : plus tu mets de monde sur un seul projet, plus les parts du gâteau rapetissent. Par définition, ce genre de truc ne peut marcher que pour des projets générateurs de beaucoup d’argent. Mangas ou séries TV correspondent à ce modèle. La littérature, surtout francophone et numérique (petit marché), beaucoup moins. En fait, je fais le lien avec ton précédent article, et je dirais que pour demeurer viable, on s’achemine plutôt vers le phénomène contraire : autoédition avec l’auteur qui se charge de tâches de plus en plus nombreuses à lui seul, et non vers un auteur qui se spécialise… Et oui, le modèle économique de l’autoédition est viable actuellement, y compris pour les francophones, du moins si tu écris dans un genre un minimum commercial (et c’est bien ce dont on parle ici, à outrance, même).

  15. Bonjour Jeanne,

    Pour l’expérimentation façon Git, il y a PenFlip, qui a été conçu comme le Git des projets littéraires. A l’heure actuelle, il n’y a pas vraiment eu de véritable projet de fiction collaborative français développé dessus, plutôt des textes politiques ou des présentations de collectifs d’artistes.

    Une expérimentation assez poussée en fiction littéraire française, c’est celle qui avait été développée sur Wikipen. Le site n’est plus en ligne mais visible sur Internet Archive.
    Quelques projets collectifs assez poussés : La lampe magique, NOUS, Antanadronnissopoulos Djazk, Exit l’Humanité, Le train en marche, Avant la fin du monde, Provoquer l’imprévu.

    Wikipen fonctionnait avec MediaWiki. Si je devais choisir entre un wiki et un git pour un projet littéraire collaboratif, je pense que je choisirai encore le premier, même s’il faut sans doute chercher des alternatives à MediaWiki pour avoir une gestion des droits des utilisateurs mieux pensée.

    Sur la question du financement, il faut réfléchir aux nouvelles voies ouvertes par le numérique, c’est incontournable. Et cela rejoint la façon dont ce type de projet littéraire est conçu et diffusé. De ce point de vue, un projet comme HitRecord est un point de départ intéressant : l’idée est d’aborder la question du financement de manière collective, certains projets permettant d’en rémunérer d’autres.

    Je sors juste de mon trou après presque dix ans de désertion du milieu. Ton blog comme celui de Neil est très prometteur sur ce champ d’investigation, et je serai très intéressé de poursuivre la discussion sur ce sujet ou d’autres touchant aux nouvelles formes littéraires.

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