L’art d’écrire selon H.P. Lovecraft

H.P. Lovecraft est un auteur qui m’obsède depuis l’adolescence. Ses histoires horrifiques sont des modèles pour bon nombre d’apprentis écrivains, et beaucoup imaginent pouvoir un jour rivaliser avec le talent du “maître de Providence”.

De son vivant même, de nombreux écrivains amateurs venait lui demander conseil. Quelquefois Lovecraft travaillait même à la révision de certains textes, allant jusqu’à réécrire totalement certaines nouvelles au point que son auteur original ne puisse plus les reconnaître. De ces travaux, HPL a tiré certains automatismes qu’il a finalement couchés sur le papier, en préambule de son célèbre Livre de Raison.

Le Livre de Raison est composé de deux parties: dans la première, Lovecraft explique la manière dont, selon lui, un auteur averti doit construire son histoire. Dans la seconde, il énumère un nombre faramineux de débuts d’histoires, de synopsis avortés, de concepts abandonnés. Cette liste, dont certaines entrées excitent l’imagination comme “toute marche, irrésistible et mystérieuse, vers un destin”, “un homme qui ne dort pas — ou plutôt n’ose pas dormir”,  ou encore “des naufragés sur une île mangent des plantes inconnues et subissent d’étranges transformations” faisait office de puits d’inspiration où il venait piocher à l’occasion. Il n’hésitait d’ailleurs pas à la partager avec ses compagnons de plume. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

« Written in slumber », par Matryosha (Flickr, CC BY 2.0)

 

Dans son préambule au Livre de Raison, intitulé Suggestions pour la rédaction du récit, Lovecraft décompose le processus de création littéraire en plusieurs étapes. Et tout commence par un synopsis.

1. Préparez un synopsis (un scénario) des évènements dans l’ordre de leur déroulement. Décrivez-les avec une précision suffisante pour traiter tous les points décisifs […]

2. Préparez un synopsis des évènements dans l’ordre de leur narration, avec beaucoup d’ampleur et de souci du détail. […] Modifiez en conséquence le synopsis original si cela permet d’accroître la puissance dramatique ou l’impact du récit.

La construction de l’histoire à travers un synopsis peut paraître quelquefois ennuyeuse aux écrivains débutants, qui ne souhaitent qu’une chose: se plonger dans la rédaction du récit et se laisser emporter par les personnages. Néanmoins, l’écriture d’un résumé précis des événements permet d’éviter des erreurs de construction, de fouiller ses personnages, et de ne pas céder à la tentation de la première idée qui passe par la tête. Beaucoup d’écrivains anglophones rédigent des synopsis. Une raison sans doute pour laquelle beaucoup de leurs ouvrages sont si cinématographiques.

3. Rédigez l’histoire rapidement, avec aisance, et sans faire preuve de trop d’esprit critique, en suivant le deuxième synopsis. Modifiez les événements chaque fois que le travail en cours semble s’y prêter […]. Insérez ou supprimez des passages entiers si nécessaire […]. Supprimez tout ce qui peut être superflu — mots, phrases, paragraphes, éléments ou épisodes entiers.[…]

Couper — quelquefois même couper le meilleur — est une épreuve souvent nécessaire, et libératrice. On s’échine à sauvegarder un passage, juste parce qu’il nous plaît, alors qu’il peut compromettre l’intégrité du récit. Ne cédez pas à la facilité.

4. Revoyez le texte entier en prenant garde au vocabulaire, à la syntaxe, au rythme de la prose, aux proportions respectives des parties, aux subtilités de ton, à l’élégance et au caractère convaincant des transitions […], à l’efficacité de l’introduction, de la conclusion, du point culminant, etc.

L’auteur reconnaît plus loin dans le texte qu’on peut commencer à écrire une histoire sans synopsis, juste avec une image ou un sentiment, mais il parle de cas rares. On peut difficilement le contredire. À l’heure où se multiplient les récits sur Kindle — le numérique déclenche un déferlement de textes plus ou moins bien écrits, et c’est aussi ce qui fait la force de l’autopublication dans ce format — on peut quelquefois regretter le manque de recul de certains apprentis auteurs.

Il est souvent préférable de réfléchir longuement à un récit — en prenant des notes —, avant d’entreprendre tout travail de rédaction proprement dit. Pensez-y tout à loisir — lentement —, changez d’idée autant que nécessaire.

Lovecraft revient ensuite longuement sur les caractéristiques d’un bon récit d’horreur — sa spécialité — dans une partie annexe intitulée Éléments et types du récit d’épouvante. Je ne peux que vous inviter à vous plonger dedans. Tous ces textes sont disponibles dans l’intégrale Lovecraft aux éditions Bouquins (Le Livre de Raison, traduit par Jean-Paul Mourlon, est contenu dans le tome 1 — avec les Mythes de Cthulhu — et c’est sans doute le livre avec lequel vous devriez commencer si vous voulez vous y mettre)

Une lecture absolument nécessaire aussi bien pour les passionnés de récits imaginaires que pour les aspirants écrivains.

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