L’appel du jeu de rôle

 

Il existe à peu près cent quarante façons de raconter des histoires. Je ne vais pas en faire la liste ici, vous en connaissez sans doute la plupart. Mais certaines sont un peu moins répandues que les autres et nécessitent, pour en faire l’expérience, de s’intéresser un peu au sujet. Le jeu de rôle est l’une de ces façons.

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Hier soir, j’ai commencé une partie de “L’Appel de Cthulhu”. La dernière fois que j’y avais joué, je devais avoir quatorze ans et nous n’avions pas suivi les règles au pied de la lettre, autant dire que c’était une nouvelle première fois.

Le but ? Il s’agit pour les investigateurs (les joueurs) de mener une enquête, ici sur une disparition mystérieuse, dans l’univers de H.P. Lovecraft. Les joueurs sont réunis autour d’une table face au maître de jeu, qui dirige l’aventure et connait les ressorts dramatiques qui fonctionnent en coulisse. Il interprète les “personnages non-joueurs”, c’est à dire les figurants, propose aux joueurs les endroits où il serait bon d’aller fouiner, vous jette les monstres à la figure, vous révèle les indices, etc.

Il n’y a pas de plateau, ni d’écran de télévision. Juste un crayon, une feuille de papier et quelques dés pour le hasard. Tout se passe dans votre tête, et surtout dans l’échange verbal. Les joueurs discutent entre eux de l’attitude à adopter, posent les questions, le maître de jeu répond, l’histoire avance, l’enquête progresse… jusqu’au dénouement. Les personnages que nous interprétons ne sont pas nous, mais des constructions imaginées pour être différentes de nous : ils sont des boucliers, des remparts contre les forces du mal… et aussi des sujets de moquerie lorsque des défauts nous sont attribués.

Une phrase m’a frappée hier soir. L’une des joueuses, qui ne connaissait rien à cet univers avant de venir jouer ici pour la première fois, a dit : “C’est formidable, de voir les personnages, les décors, prendre forme dans nos têtes et vivre leurs aventures. On voit tout, on sent tout, c’est comme si on y était.” Si le pouvoir des histoires est infiniment puissant, il est surtout universel.

La soirée d’hier, outre la détente outrageusement fun après une journée assez pénible, m’a fait penser à quelque chose d’ancien. Même si je n’ai jamais connu cela, elle m’a rappelé le travail des conteurs qui, autrefois, avaient un métier aussi simple que radical : ils racontaient des histoires devant des auditoires frissonnant de peur et de plaisir. Les histoires rassemblent, elles fédèrent, quelle que soit la forme qu’elles empruntent. Ce n’est pas une question d’âge, ni de maturité.

Nous sommes tous les descendants de quelqu’un pour qui les histoires étaient racontées autour d’un feu, à la nuit tombée. Et voir que des millénaires plus tard, nous continuons de nous raconter des histoires aussi sûrement que nous mangeons et que nous respirons, me rassure un peu au sujet du futur de cette espèce fragile.

Crédits photo : Zanatox (licence CC-BY, via Flickr)