L’abondance est-elle une destruction ?

La question de la rareté m’obsède en ce moment, comme celle de l’abondance et je n’arrive pas à m’empêcher de me dire que quelque chose cloche dans les modèles de croissance qu’on nous propose. D’un côté, on édite des livres par milliers avec pour seule certitude l’assurance que des milliers d’autres viendront bientôt les remplacer sur les tables des libraires : logique de flux, effet zapping, nouveautés en cascade, on sait tout le bien que cette stratégie a fait aux auteurs, qui se retrouvent à occuper la dernière place d’une chaîne qui devrait au contraire les pousser à la première. De l’autre, on nous promet l’abondance par la multiplication des copies d’une part, et par le panel de choix quasi-illimité qu’on nous propose désormais : le numérique a démocratisé la création, c’est un fait, et tout le monde peut / doit s’y coller. À mesure que grandit le pouvoir prescripteur et marketing des plateformes de ventes, l’éditorialisation se réduit à peau de chagrin. Pas de temps, de toute façon : à peine arrivé, et quel que soit le temps qu’on ait passé à parfaire sa création, il faut céder la place pour le prochain arrivé. C’est une file d’attente qui n’arrive jamais vraiment, comme une ligne de Lemmings. La rareté devient un phénomène obsolète, à bannir même.

 

La question de la rareté m’obsède en ce moment, comme celle de l’abondance et je n’arrive pas à m’empêcher de me dire que quelque chose cloche dans les modèles de croissance qu’on nous propose. D’un côté, on édite des livres par milliers avec pour seule certitude l’assurance que des milliers d’autres viendront bientôt les remplacer sur les tables des libraires : logique de flux, effet zapping, nouveautés en cascade, on sait tout le bien que cette stratégie a fait aux auteurs, qui se retrouvent à occuper la dernière place d’une chaîne qui devrait au contraire les pousser à la première. De l’autre, on nous promet l’abondance par la multiplication des copies d’une part, et par le panel de choix quasi-illimité qu’on nous propose désormais : le numérique a démocratisé la création, c’est un fait, et tout le monde peut / doit s’y coller. À mesure que grandit le pouvoir prescripteur et marketing des plateformes de ventes, l’éditorialisation se réduit à peau de chagrin. Pas de temps, de toute façon : à peine arrivé, et quel que soit le temps qu’on ait passé à parfaire sa création, il faut céder la place pour le prochain arrivé. C’est une file d’attente qui n’arrive jamais vraiment, comme une ligne de Lemmings. La rareté devient un phénomène obsolète, à bannir même.

Pourtant, je ne suis pas le seul à avoir le sentiment que les choses vont trop vite, qu’elles sont trop vite créées, trop vite oubliés, et que le temps s’écoule plus rapidement que nous sommes capables de le suivre. Les créations sont-elles meilleurs ou moins bonnes qu’avant ? À mon avis, elles sont strictement identiques, mais nous avons peut-être moins le temps de nous y pencher.

Les choses rares me fascinent : pas pour le luxe qu’elles induisent, je suis à mille lieues du luxe, mais par la beauté que j’y lis : un tronc d’arbre biscornu dans lequel on a gravé le nom de quelqu’un, un caillou à la forme singulière, le reflet du soleil sur l’eau à une certaine heure de la journée et à un certain endroit, etc. Cette rareté-là m’obsède, et c’est justement cette valeur-ci que je ne retrouve plus chez mes contemporains pris dans le tourbillon. Je sais qu’on est vite taxé de passéiste quand on s’écarte de la route, mais c’est un sentiment qui ne me quitte pas et je ne vois pas pourquoi je devrais avoir honte de le ressentir. Je me sens vieux depuis que j’ai quinze ans, ça ne s’arrêtera pas aujourd’hui.

Je me demande, dans la profusion de mots et d’images dans laquelle nous baignons jusqu’à la nausée, ce qui fait qu’un mot devient plus important qu’un autre. Je prends l’exemple de ce que l’on appelle à juste titre les « derniers mots » d’une personne : ceux qu’elle prononce avant de rendre l’âme. En soi, ces mots n’ont souvent rien d’exceptionnel. Quelquefois même, ils sont triviaux, vulgaires, et pourtant, ils restent dans les mémoires, pas forcément pour ce qu’ils sont, mais parce qu’ils étaient les derniers. Parce qu’il n’y en a plus jamais eu d’autre après, parce que, quelque part, une personne entière, une vie entière, doit s’y trouver résumée, à tort ou à raison. Une fois les yeux fermés, le cadavre ne parle plus. Il cesse de participer au jeu de l’addition perpétuelle. Il est un livre clos. Ses mots deviennent précieux parce qu’ils ont été frappés au sceau de la rareté.

McKeown

Dans un système où nous produisons sans cesse plus de livres, plus de musique, plus de films, une scène me hante : j’imagine un écrivain assis au milieu d’une salle où l’écoute son public. On a donné des instructions claires à ce public : pas de téléphones, ni de caméras, rien pour enregistrer. L’auteur lit à haute voix un texte qu’il a rédigé — j’ignore combien de temps cela lui a pris, une heure ou peut-être des années. Ce manuscrit, il ne lira qu’une fois : il en a tracé les mots sur un carnet, au stylo, et il n’existe pas d’autres copies. À la fin de la lecture, il brûlera le manuscrit et il n’en restera rien d’autre que son souvenir dans les mémoires de l’auditoire. Le public a bien entendu été prévenu à l’avance. Il est là pour ça.

Le texte — ou le morceau de musique, ou n’importe en fait, cela s’applique à tout — sera peut-être nul, ou peut-être qu’il sera génial: peu importe. Mettez-vous un instant à la place d’une personne de ce public comme je le fais. Les mots ne changent pas. Ils auraient pu être imprimés à des millions d’exemplaires, traduits dans le monde entier et adapté en film, sauf que ce n’est pas le cas : ils n’existeront plus que ce soir et disparaîtront à tout jamais. Ils ne contribueront jamais au tourbillon.

Cette situation fait vibrer une corde en moi, et je ne sais pas exactement laquelle. Cette scène me trouble au plus haut point, et je ne peux pas m’empêcher de la trouver belle, quoiqu’absurde.

J’ai la sensation que c’est quelque chose de profondément humain.

D’intrinsèquement humain.

 

2 réflexions sur « L’abondance est-elle une destruction ? »

  1. Je n’ai pu réprimer un frisson en tentant d’imaginer la scène.
    Effectivement, ça serait quelque chose de très intense. Je pense que ce que tu décris-là, de « voir » ces choses qui sont sous nos yeux et qu’on ne voit plus car noyées dans la masse, c’est ce que l’on pourrait appeler les singularités. Ces détails qui font qu’une chose est différente du groupe de choses auquelles elles appartiennent normalement et dans lequel elles devraient se confondre.
    Mais ces singularités sont omniprésentes pour ceux qui veulent les voir, et démocratiser le processus lors de séances publiques ou autre processus « de groupe » détruirait peut-être ce qui normalement se vit plutôt en tant que philosophie individuelle (ou du moins en collectif réduit) de vie.
    Mais très belle scène cependant, ainsi que les idées qui en découlent !

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