La réforme du droit d’auteur comme projet de société

Depuis la publication du rapport Reda sur la réforme du droit d’auteur, les communiqués pleuvent. Sans grande surprise, les représentants des industries culturelles et des syndicats d’auteur présentent les propositions de l’euro-députée comme une Apocalypse imminente dont les foudres menaceraient de s’abattre sur ce « moteur de la création » qu’est le droit d’auteur. Malgré la pondération dudit rapport, les cris d’alarme se multiplient. C’était attendu. Les défenses s’organisent. Le mot d’ordre se répand comme une traînée de poudre, comme le pire des éléments de langage politique : « l’essentiel est ailleurs ». Comprenez, la réforme du droit d’auteur n’est pas une priorité, contrairement à la lutte contre l’optimisation fiscale (néanmoins nécessaire, bien sûr) et la responsabilisation des intermédiaires comme les fournisseurs d’accès à internet ou les plateformes sociales (une option pour le coup à mon sens criminelle).

Circulez, donc, votre argument est invalide.

Mais il serait un peu trop facile de résumer le problème à un défaut de sens des priorités. D’ailleurs, si le rapport engendre une telle levée de boucliers, c’est qu’il tape là où ça fait mal. Là où on n’a pas envie que l’on regarde. Vous me direz, on a l’habitude de désigner des boucs-émissaires pour éviter les sujets qui fâchent. Regardez Amazon, qui à lui seul cristallise toutes les craintes et les colères des industries culturelles européennes. Ce parfait bouc-émissaire a à n’en pas douter des choses à se reprocher, à commencer par sa politique d’optimisation fiscale et les conditions de travail dans certains de ses entrepôts… mais ni plus ni moins que l’écrasante majorité des multinationales. Mais en désignant un ennemi commun, les industries culturelles ont le beau rôle : en clivant le débat (on divise pour mieux régner, ce n’est pas ça, le dicton ?), elles ne cherchent qu’une chose : s’attirer la sympathie des créateurs. « Nous, industries culturelles, protégeons le droit d’auteur contre les démoniaques eurodéputés, les entreprises américaines aux pratiques douteuses et les sanguinaires pirates ! »

Cette sympathie est essentielle. Car une fois dans le bon camp, il est beaucoup plus facile de faire oublier les problématiques de répartition des bénéfices, de gourmandise contractuelle, de substitution de droits, de surproduction éditoriale, de diffusion absente, de lobbying politique et j’en passe. En levant le doigt en direction du droit d’auteur, que les eurodéputés voudraient soi-disant désosser, on occulte les vrais problèmes des auteurs. Ceux qui font qu’ils peinent à remplir leur frigo, entre autres. Car derrière cette défense du droit des auteurs se cache surtout la défense de droit des industries culturelles à continuer de prospérer sur cette matière première que sont devenus les créateurs. Vite mastiquée, vite digérée, au suivant et sans rouspéter : être admis dans le cénacle doit être considéré comme une récompense.

Étrange, ce choix sémantique. « Désosser ». Un mot qu’on emploie pour un cadavre, une carcasse, pour une chose déjà morte. Je préfère « détricoter ». On détricote le droit d’auteur, on détricote la propriété intellectuelle, on détricote la main-mise… Parce qu’il existe là une notion de recyclage qui me plait assez. Il faut imaginer un pull-over mal fichu : une manche plus longue que l’autre, le bas trop court, le col trop grand. Un fil dépasse : c’est le droit d’auteur. Il dépasse à peine, certains diraient que ce n’est pas une priorité. La priorité selon eux, ce serait d’acheter un deuxième pull pour enfiler par-dessus le premier. Mais nous sommes consciencieux et ce pull est décidément mal fait : alors nous tirons sur ce fil qui dépasse, et nous détricotons. La laine redevient pelote, inchangée dans son essence, seulement dans sa forme. Son essence, c’est la protection de l’auteur. Sa forme, elle, doit être mieux adaptée. Mieux couvrir ses bras, ses jambes, son ventre, être plus chaud aussi, et plus confortable. Bref. Nous allons tricoter un nouveau pull avec la même laine. Un pull plus beau.

Je ne suis pas d’accord sur l’idée que modifier — je ne parle pas de supprimer, de désosser, d’amputer ou de scier, ces métaphores qui tranchent sont affreuses… seulement de réformer, et les mots ont leur importance —le droit d’auteur est un point de détail, une donnée négligeable quand tant d’autres problèmes menacent. Parce qu’à ce compte-là, on ne s’occuperait plus de l’entretien des routes françaises au motif que des pays souffrent de la famine.

Pour moi, cette réforme est importante. Elle touche à de nombreux aspects, parfois insoupçonnés, de notre vie quotidienne, et pas seulement à celle des créateurs. Elle est un pont vers un projet de société, et à ce titre, elle est capitale. Un pas de plus vers une société de confiance, qui ne serait pas dirigée par les peurs ou les intérêts économiques, mais par notre capacité à vivre ensemble de la meilleure manière possible. Cela implique qu’on s’intéresse davantage à la cause des auteurs. Ces derniers doivent comprendre que ce n’est pas parce qu’on les caresse dans le sens du poil qu’on s’intéresse à leur sort. Cette stratégie de division est capitale pour freiner toute réforme — et je ne parle même pas de réforme ambitieuse. Pour changer les choses, ou du moins pour se donner une chance, même infime, de les changer, il faut être ouvert et courageux. Cela implique aussi, parfois, de donner un coup de pied dans la fourmilière et de voir ce qu’il en ressort.

En ces temps de précarisation et de paupérisation générale, en ces temps de désignation de boucs-émissaires pratiques, cette unanimité de l’inter-profession peut — et doit, à mon sens — être considérée comme suspecte.