La nuit venue

Jules retira ses chaussures et ses chaussettes avant de les déposer, bien alignées, à deux pas du ruisseau. Vincent et Yohan le regardèrent avec des yeux ronds comme des soucoupes.

— Tu veux vraiment tremper tes pieds là-dedans ?

Jules leur adressa un sourire narquois.

— Parce que tu crois que ces bestioles vont se pêcher toutes seules ?

— Mais l’eau est dégueulasse !

Ils contemplèrent l’onde qui glougloutait entre les pierres et les herbes hautes. Pour autant qu’ils pouvaient le constater, le cours d’eau était clair, presque transparent malgré les algues et la vase, et n’avait rien de menaçant. Les deux autres enfants campaient néanmoins sur leurs positions.

— Qui t’a raconté une connerie pareille ?

— Ma mère, banane. Elle dit que c’est pollué et que les agriculteurs balancent de l’acide dedans.

— Il paraît que les chiens pissent dans l’eau.

— Et les poissons aussi sûrement, ironisa Jules. Vos parents vous ont boulotté le cerveau pour que vous évitiez de rentrer avec les godasses couvertes de boue, c’est tout. Les adultes inventent toujours ce genre de trucs pour nous empêcher de nous amuser.

Vincent et Yohan échangèrent un regard muet.

— En tout cas, moi, j’y vais.

Jules tourna le dos à ses camarades et trempa ses doigts de pied dans le ruisseau. C’était glacé. L’enfant frissonna et songea à reculer, mais ses amis scrutaient ses moindres gestes : de son assurance découlait leur venue. Surmontant sa gêne, il plongea la jambe jusqu’à mi-mollet et toucha le fond du cours d’eau. Son tapis était aussi doux que du tissu, comme une caresse appliquée sur sa voute plantaire. Il imprima son empreinte comme un astronaute sur la Lune. La vase, comme de la pâte à modeler, s’insinua en boudins entre ses orteils. Un irrépressible dégoût l’envahit.

— Alors ? demandèrent ses compagnons.

— Elle est bonne, mentit-il.

Jules fit un pas dans le ruisseau et releva son short pour éviter de le mouiller. L’eau lui chatouillait les mollets et il avait presque oublié la sensation désagréable de la vase sous ses pieds, qui lui avait rappelé une assiette de purée froide.

— Vous venez ?

Vincent souffla. Yohan, lui, tremblait comme une feuille à l’idée de faire quelque chose que ses parents lui avaient formellement interdit. Finalement, tous deux ôtèrent leurs chaussures et retroussèrent leurs shorts.

— La vache, c’est glacé ! s’écria Vincent.

Yohan ne laissa échapper aucune exclamation, mais n’en pensa pas moins. Une fois qu’ils furent tous les trois dans l’eau, ils progressèrent en direction du pont. L’endroit par lequel ils étaient entrés, caché entre un bosquet et un muret, les abritait des regards indiscrets, mais le chemin entre ici et le pont était périlleux : même s’il coulait au fond d’un large fossé, le ruisseau longeait une route. Les enfants n’étaient pas à l’abri d’un conducteur un brin observateur ou d’un riverain prompt à prévenir les gendarmes.

— Par ici, souffla Jules.

Ils avancèrent à croupetons contre le courant, jetant régulièrement des œillades inquiètes par-dessus le fossé à défaut d’être équipés d’un périscope. Finalement, personne ne les empêcha d’arriver à bon port et ils gagnèrent le pont sans encombre. Dans son ombre, ils ne craignaient plus d’être découverts : aucun adulte n’irait regarder là-dessous.

— Il fait noir, dit Vincent.

— C’est normal, c’est un pont.

Leurs voix résonnèrent dans le tunnel de pierre et ils baissèrent d’un ton. Maintenant que leurs yeux s’accoutumaient à l’obscurité, ils pouvaient discerner les choses humides et sombres qui dansaient sur leurs chevilles. Ici, les algues étaient moins nombreuses, car les plantes préféraient profiter de la chaleur du soleil. Des cailloux s’entassaient en petits monticules contre les piliers. Le courant bruissait plus fort, amplifié par la voûte dont l’écho faisait gronder le moindre de leurs murmures.

— C’est là ? demanda Yohan.

Même s’il ne voulait pas l’avouer, l’enfant craignait d’attraper froid. De constitution fragile, il tombait souvent malade et récupérait tous les microbes qui passaient à proximité. Il paraissait quelquefois même fabriquer ses propres virus, ce qui à l’école était un sujet de moquerie.

— Regarde, dit Jules, le doigt tendu.

Le garçon désigna un coin près des piles où une plante aux feuilles épaisses oscillait au gré du courant. Les trois garnements approchèrent en essayant de remuer le moins de vase possible pour ne pas troubler l’eau.

— Là ! s’exclama Vincent.

Ils se courbèrent. Entre les racines de la plante, les galets sculptés par l’onde et la pile du pont, nageaient de petits lézards pas plus gros que la paume et dissimulés dans les ténèbres. Leur peau sombre semblait coulée dans du plastique, tandis que leurs yeux globuleux avaient l’air de deux perles collées sur le sommet de leur crâne. Leurs doigts palmés étaient longs et rebondis, idéals pour barboter.

— Des tritons, hein ? demanda Vincent.

Jules, qui n’en était plus à son coup d’essai, pivota pour faire passer son sac à dos sur son ventre. Il fit glisser la fermeture éclair et en tira un bocal de verre que sa grand-mère utilisait habituellement pour stocker les confitures. Le garçon lui avait emprunté le récipient — sans prendre la peine de solliciter sa permission — le temps de pêcher.

— Ouais, dit Jules. Ils ne sont pas extra ?

— Ça mord ? demanda Yohan.

Pâle comme un revenant, l’enfant avait reculé de plusieurs mètres et scrutait les abysses, effrayé à l’idée de voir des lézards lui grignoter les orteils.

— Ils n’ont pas de dents, ça ne craint rien. Et ils sont gentils, en général.

Jules confia le bocal à Vincent, se pencha sur le ruisseau et plaça ses mains en coupe. Il attendit le bon moment, puis plongea prestement l’épuisette improvisée sous l’eau. Lorsqu’il retira ses mains, un triton flottait au creux de ses paumes.

— Approche.

Le garçon transvasa le contenu de sa pêche dans le bocal. Le pauvre lézard atterrit au fond de sa prison translucide, dépité, et appliqua ses pattes boulottes contre le verre pour essayer d’y grimper, en vain.

— Il y en a encore un ici.

— Je le vois.

Les enfants se mirent au travail. Quelques minutes plus tard, cinq tritons barbotaient dans l’eau saumâtre du récipient.

— On en a assez, je pense.

Yohan acquiesça de toutes ses forces. Jules replaça alors le bocal dans son sac à dos et, laissant le soin à Vincent d’ouvrir la marche, crapahuta jusqu’au bosquet. Ils regagnèrent la rive sains et saufs.

— Vous voyez que c’est pas si terrible.

Ils s’esclaffèrent de bon cœur, nettoyèrent leurs orteils souillés de vase et se séchèrent les jambes dans l’herbe grasse avant de renfiler leurs chaussettes.

— Je voudrais que cette journée ne se termine jamais, dit Yohan.

Les deux autres le dévisagèrent d’un air grave, comme si un nuage venait d’obscurcir le soleil. Le dais d’azur qui recouvrait leurs têtes était pourtant immaculé ; aucun cumulus ne l’avait assombri, et le vent était chaud. C’était une belle journée d’été, d’où étaient exclus les frissons et bannies les pensées sombres.

— Ce n’est pas fini, dit Vincent.

— On a encore le temps, ajouta Jules.

Les garçons enfilèrent leurs chaussures sans piper mot et remontèrent le talus qui longeait la chaussée. Ils prirent ensuite la direction du bourg par le cimetière, passèrent devant la caserne des pompiers du village et regagnèrent leur quartier.

 

Posé sur une table de jardin, l’aquarium des tortues attendait dans l’ombre du saule : Jojo et Joséphine, confortablement calées entre un rocher et un petit palmier en plastique, leurs narines ridant à peine la surface huileuse, pataugeaient dans l’eau trouble. Les parents de Jules, ayant jugé que le récipient empestait — surtout quand ce dernier ne prenait pas soin de changer l’eau —, avaient décidé de condamner les bestioles à l’exil derrière la maison plutôt que de les installer sur la commode du salon. Hygiéniquement parlant, ce n’était pas plus mal.

Les enfants se penchèrent sur les tortues et tapotèrent leur carapace du bout du doigt.

— Attention, elles mordent, dit Jules.

Le garçon n’avait pourtant pas besoin de le leur rappeler. Tous les enfants du quartier se souvenaient encore du doigt de Sybile dans lequel la tortue Joséphine, visiblement d’humeur gourmande, avait croqué à belles dents comme dans un ver bien gras. Les hurlements de la fillette avaient tiré tout le pâté de maisons de la sieste.

Jules vérifia que ses parents ne l’espionnaient pas aux fenêtres et sortit discrètement le bocal de son sac à dos. Les tritons s’ébattaient dans l’eau, comme des gamins en train de se chamailler dans la cour de récréation.

— Alors, vos paris ? demanda Jules.

Vincent fronça les sourcils.

— Je dirais… les tortues.

— Moi, les tritons, contesta Yohan. Ils sont cinq contre deux. Ils vont les massacrer.

— Mais les tortues ont des carapaces. Et des dents.

— Elles n’ont pas de dents…

— Un bec, alors.

— Peut-être.

— En tout cas, elles mordent et tout.

— Mais les tritons sont musclés. Regarde, ils sont noirs et luisants, on dirait des méchants de dessins animés. En plus, je suis sûr que si elles essayent de les attraper, ils glisseront entre leurs pattes.

Jules sourit.

— Il n’y a qu’une seule façon de le savoir.

Le garçon ouvrit le bocal et plongea les sauriens dans l’aquarium. Les enfants s’accroupirent pour se placer à hauteur de l’eau et assister au combat depuis le premier rang.

— Le gong a sonné !

Les tritons et les tortues se regardèrent en chiens de faïence pendant quelques secondes et flottèrent mollement à la surface. Les visiteurs osaient à peine bouger et leurs hôtes étaient intrigués. Chacun jaugeait la force de l’autre. Soudain, comme si l’un des lézards avait hurlé de s’enfuir, les amphibiens prirent leurs jambes à leur cou et battirent de la queue pour atteindre la paroi opposée de l’aquarium.

— Ils ont peur ! s’exclama Yohan.

Les tortues, pataudes, s’ébranlèrent lentement et traversèrent l’aquarium pour rejoindre les tritons. Là, elles propulsèrent leurs têtes en avant et d’un coup de bec, sectionnèrent les corps des deux premiers lézards d’un coup net. Les enfants poussèrent un cri d’épouvante et reculèrent.

— Oh, le massacre ! s’écria Vincent.

— Battez-vous ! ordonna Jules.

Yohan, blême, avait détourné le regard. Les tortues avalèrent goulument la charpie qu’ils avaient faite de leurs proies. Prises de frénésie, elles se tournèrent vers les prisonniers suivants et leur réservèrent le même sort. Bientôt, il ne resta plus qu’un seul lézard, qui battait désespérément des nageoires pour s’arracher aux parois de l’aquarium.

— Retire-le de là ! dit Vincent.

Mais Jules, hypnotisé par l’inéluctabilité du spectacle, ne bougea pas d’un pouce. Le dernier triton glissa entre les pattes des furieuses harpies une fois, deux fois, avant de se retrouver acculé dans un coin. Les tortues se jetèrent sur lui et le déchirèrent en lambeaux.

— C’est vraiment des sales bestioles, gronda Vincent, écœuré.

Jules acquiesça.

— Mes parents ont raison : c’est peut-être mieux qu’elles soient dehors.

Les tortues terminèrent leur repas puis, comme de rien n’était, regagnèrent leur poste de vigie sur le rocher. Elles s’immobilisèrent, visiblement satisfaites, et laissèrent le soleil chauffer doucement leur faciès de clown hilare.

— En tout cas, fit Jules, on sait maintenant qui est le plus fort.

— C’était dégueulasse, ajouta Yohan.

Jules ne pouvait que lui donner raison. Mais c’était lui qui avait eu l’idée catastrophique d’aller pêcher des tritons sous le pont, aussi ne tenait-il pas à concéder qu’il avait lui-même gâché la dernière journée.

— Qu’est-ce que vous faites, les enfants ? demanda le père de Jules qui venait de passer la tête par la porte du garage.

— Rien, m’sieur, on regarde les tortues ! répondit Yohan, qui paraissait toujours se ragaillardir quand il s’agissait de mentir à des adultes.

— Faites attention de ne pas vous faire pincer, dit le père avant de disparaître à nouveau dans l’établi.

Les garçons pensèrent une dernière fois aux tritons avant de décider d’oublier cet épisode fâcheux. Ils reportèrent leur énergie sur un vieux ballon à moitié dégonflé avec lequel ils échangèrent des passes pendant une heure. Éreintés, ils finirent par s’asseoir à l’ombre d’un pommier et contemplèrent le soleil qui se rapprochait dangereusement de la ligne d’horizon.

— Je sais pas si c’était une bonne journée, dit Jules.

— Bah, répondit Vincent, pas plus pire qu’une autre. Et puis des après-midis, il y en aura encore des tas.

Les trois amis échangèrent un regard lourd.

— Moi, j’ai bien aimé, dit Yohan.

Ils rirent encore, se poussèrent et se moquèrent les uns des autres jusqu’au coucher du soleil. Là, ils remontèrent l’allée, passèrent le perron et marchèrent jusqu’au trottoir. Jules, Vincent et Yohan habitaient dans la dernière rue au bout du village. Comme il n’y roulait presque jamais de voitures, cela en faisait un terrain de jeu idéal. Ils se regroupèrent sous un pylône en bois qui servait de grattoir aux chats du quartier et se tapèrent dans les mains.

— J’espère que ça durera pas trop, dit Yohan.

— On se verra demain, répondit Vincent.

— Mais quel demain ?

Les garçons réfléchirent en silence, pas certains de savoir s’ils devaient se réjouir ou pleurer ensemble. Jules repensa aux tortues et à ce qui leur était arrivé cet hiver : l’enfant et ses parents les avaient oubliées dans le jardin, si bien que lorsque le froid s’était abattu sur le village, l’eau avait gelé. Une semaine plus tard, la famille s’était souvenue de l’existence des animaux et, honteuse, s’était précipitée dehors pour rapatrier les pauvres bêtes dans la cuisine. Découvrant les tortues prisonnières de la glace, Jules ne s’était fait aucune illusion quant à leur sort. Pourtant, son père avait dégagé les carapaces, puis placé les tortues dans l’évier avant d’y faire couler de l’eau froide. Lentement, elles étaient revenues à la vie. Depuis, Jojo et Joséphine avaient gagné auprès des enfants du quartier la réputation d’être à la fois irascibles et immortelles.

— On verra bien, dit Jules.

— Ça ne veut pas dire grand-chose.

— Oui, c’est ce qu’on dit quand on ne sait pas quoi dire.

Ils échangèrent un dernier sourire, se tapèrent dans le dos, racontèrent quelques blagues, puis regagnèrent leurs maisons respectives. Jules poussa la porte d’entrée, sentit l’odeur du dîner flotter dans la cuisine et oublia un instant la nuit qui allait bientôt tomber.

 

Un parfum de lenteur alourdissait la terrasse. Les premières étoiles étaient apparues sur la toile du ciel, comme des combattantes en avance sur les ténèbres qui, de toute façon, s’abattraient sur le village d’ici une heure. Aussi fort qu’elle puisse briller, la Voie lactée n’empêcherait pas la nuit de tomber.

Assis dans son fauteuil, James contemplait le jardin. Les arbres se transformaient en ombres, les oiseaux s’étaient tus, et quelques chauves-souris voletaient au-dessus du verger. Il fumait une cigarette et ses mains lui faisaient mal. Le père de famille avait passé la journée à régler les derniers détails comme le verrouillage des portes de l’abri de jardin, la mise en sommeil du réfrigérateur et la vérification de la chaudière. Il avait scellé la trappe du grenier et calfeutré les trous dans la charpente par lesquels les écureuils se glissaient pour nicher entre les cartons. Il avait appliqué une ultime couche d’antirouille sur la barrière, puis avait rentré l’aquarium des tortues pour l’installer dans la buanderie. Même s’il n’était pas amoureux de ces bestioles, il n’irait pas jusqu’à leur souhaiter une seconde pétrification. Il avait essayé de leur donner à manger — une boîte de paillettes de poisson traînait toujours sur l’étagère —, mais les animaux avaient boudé la nourriture.

— Pas faim, hein ? Eh bien, restez.

Du fond du jardin enflait maintenant la rumeur des grillons qui, pressentant la fraîcheur de la nuit qui bientôt pleuvrait sur eux, se réveillaient en fanfare, prêts à faire trembler l’herbe au rythme de leur cantique. James s’enfonça dans son siège et frissonna. La température baissait. Les nuits d’été, par contraste avec la chaleur qui s’abattait sur le village en journée, paraissaient toujours froides, comme une promesse d’oubli.

Des talons claquèrent sur le bois de la terrasse. Il souffla la fumée de sa cigarette et leva le mégot au-dessus de sa tête. Sans rien dire, Cécile pinça le filtre entre ses ongles impeccables et le porta à ses lèvres. Elle inspira, retint la fumée le plus longtemps possible et expulsa un nuage de volutes graciles qui monta jusqu’aux étoiles.

— Jules est couché, dit-elle. Il veut que tu lui racontes son histoire.

Leurs regards se croisèrent. Malgré la tristesse inhérente à ces instants, leurs yeux pétillaient néanmoins d’une certaine malice. Ils étaient prêts.

— Je vais passer voir Madame Kerian avant d’aller au lit, dit-elle, histoire de vérifier qu’elle n’a besoin de rien.

James s’arracha à la torpeur pour se lever du fauteuil. Il souleva les accoudoirs, plia le mécanisme et rangea le siège sous une bâche avant de se tourner vers son épouse. À la lumière de la lune fraîchement éclose, Cécile ressemblait à un fruit qu’il mourait d’envie de croquer. Il la prit dans ses bras et la serra fort. Les lèvres sombres de sa femme dessinaient un trait sur son visage blanc, qu’il embrassa.

— Tout est prêt, dit-il.

— Je sais.

— Tu crois que ça durera longtemps ?

— Quelle importance, du moment que nous sommes ensemble ?

— Je n’aime pas dormir. J’ai l’impression que rien ne change, mais que tout prend fin. Tu comprends ce que je veux dire ?

Il s’étira de tout son long. La journée avait été éreintante.

— Tu ne te rendras compte de rien. Tes yeux se fermeront, le sommeil viendra, et l’aube se lèvera sur une nouvelle journée.

— Quelle aube ? demanda Cécile, faisant écho sans le savoir à la question de Yohan.

Ils échangèrent un long baiser pour reculer le moment où ils devraient rompre leur étreinte.

— Je vais voir Jules, dit James.

Elle sourit, et ses dents brillèrent au clair des étoiles. Elle ne pouvait pas avoir été un jour plus belle qu’à cet instant.

— À tout à l’heure.

James s’engouffra dans la maison par la porte-fenêtre et disparut dans la pénombre. La télévision baignait d’une lumière vacillante le canapé vide. Cécile resta un moment immobile, l’oreille dressée.

— Bonsoir, mon grand, entendit-elle dans la chambre.

Elle ravala ses larmes puis, contournant l’habitation par le mur couvert de lierre, marcha jusqu’au trottoir, passa sous le réverbère qui répandait sur le gravier une lueur blafarde et remonta la rue vers la maison voisine.

 

Madame Kerian vivait dans une maison en hauteur dont le sous-sol avait été aménagé en garage, dans lequel dormait sa voiture condamnée à la casse. Pour accéder à la porte d’entrée, il fallait gravir un escalier sur lequel courait une rampe dont la peinture craquelait. James aurait dû passer la vernir, songea-t-elle. La vieille dame peinait déjà à franchir le seuil de sa cuisine et aurait été incapable de remettre son escalier en état. Depuis son dernier accident de voiture, elle n’avait plus jamais mis un pied dehors. L’âge l’avait alors rattrapée.

Cécile appuya sur la sonnette. Une mélodie électronique tinta de l’autre côté de la porte vitrée.

— C’est moi, Madame Kerian !

Le frottement caractéristique des chaussons sur le plancher précéda l’arrivée de l’ancêtre. Le battant dévoila le visage ridé, quoiqu’encore gracieux, de leur voisine.

— Tout va bien ?

La veuve sourit. Son expression, à l’instar de celle de tous les autres habitants du village en cette période du cycle, mélangeait curieusement la joie et la nostalgie.

— Quelle belle journée nous avons eue, dit la vieille femme. C’était vraiment extraordinaire. J’ai ouvert la fenêtre et j’ai profité du soleil. Ensuite, j’ai fait la sieste.

— Les enfants ne vous ont pas réveillée ?

— Penses-tu, ma petite fille : leurs rires m’ont bercée.

Elle invita sa voisine à entrer et clopina jusqu’à la cuisine. Une ampoule nue pendait du plafond et regardait la bouilloire siffler sur la gazinière.

— Vous avez mangé ?

— À mon âge, on n’a plus très faim.

— C’est important de ne pas se coucher le ventre vide.

Madame Kerian la gratifia d’un sourire qui signifiait beaucoup plus que la simple joie de recevoir une visite : sur ces lèvres fripées se comptaient les années qui, au fil du temps, l’avaient rendue sourde aux conseils des jeunes gens.

— Je mangerai demain.

Cécile aida Madame Kerian à fermer ses volets et jeta un coup d’œil à la forêt qui, de l’autre côté des champs, isolait leur village. Maintenant qu’il faisait noir, le bois n’était plus qu’un trait de crayon gras sur l’horizon. Sans qu’elle sache vraiment pourquoi, Cécile se sentit rassurée. Tant que la forêt veillerait sur eux, James, Jules et elle n’auraient pas à s’en faire.

Elle raccompagna l’ancêtre jusqu’à sa chambre et, comme tous les soirs, lui souhaita une bonne nuit.

— À demain, dit Cécile.

— Quel drôle de mot, « demain », n’est-ce pas ? Il sonne comme une promesse.

Les deux femmes se cherchèrent du regard, mais évitèrent soigneusement de manifester une émotion superflue. Ce n’était pas la première fois qu’ils allaient dormir. Et même si Madame Kerian était âgée, il ne s’agissait pas de la dernière non plus. Mourir pendant son sommeil, voilà qui était une idée saugrenue. Séduisante, oui, et sans doute enviable… mais dormir et mourir sont deux choses différentes, ne cessait-elle de répéter à son fils.

— Je fermerai la porte, dit Cécile.

La vieille dame détacha ses cheveux. Une cascade de fils blancs tomba sur ses épaules. Cécile vainquit la boule qui tapait dans son ventre et lui souhaita un bon repos.

La nuit était fraîche et les rêves flottaient dans l’obscurité. Lorsqu’elle rentra à la maison, Cécile verrouilla la porte et marcha sur la pointe des pieds jusqu’à la chambre de Jules. Son père, installé sur une chaise en osier, terminait de lui raconter son histoire du soir. Même s’il était en âge de lire seul, leur petit garçon restait un petit garçon et affectionnait par-dessus tout ces moments d’intimité partagés autour d’un livre.

— C’est l’heure de dormir, dit-elle lorsque James prononça le mot « Fin ».

Jules, déjà ensommeillé, bâilla avant d’enfoncer sa tête dans l’oreiller. Sa mère se pencha et ramena la couverture sur sa poitrine. L’enfant sourit.

— C’était vraiment une chouette journée, dit-il. Pas la meilleure de tous les temps, mais vraiment bien.

— C’est vrai, dit Cécile. Maintenant, il faut éteindre.

Elle actionna l’interrupteur de la lampe de chevet et la chambre fut plongée dans une pénombre douce, atténuée par la lumière qui filtrait de l’entrebâillement et les étoiles fluorescentes qui décoraient le mur. Les parents déposèrent chacun un baiser sur le front de leur fils et refermèrent la porte.

James et Cécile sommeillèrent un peu devant la télévision avant de se résigner à enfiler leurs pyjamas et de se glisser sous la couette. Au moment d’éteindre, ils échangèrent un long regard.

— Bonne nuit, mon amour.

— Bonne nuit.

James plongea la chambre dans le noir et chercha la main de sa femme sous les draps. Leurs doigts s’entremêlèrent dans la chaleur du lit. Cécile sourit.

 

À l’abri de leurs casques à oxygène et de leurs combinaisons anti-radiations, les éclaireurs effarés balayèrent du regard les maisons encore debout. Ce spectacle n’avait aucun sens : les rues étaient à peine envahies par les ronces et un ciel sans nuage s’étalait au-dessus de leur tête.

— C’est impossible ! dit le major Lewis à son lieutenant. On dirait que ce coin n’a jamais vu la guerre…

Cinquante longues années s’étaient écoulées depuis que la région avait été mise sous tutelle, après qu’une attaque nucléaire ait ravagé la ville voisine. Le périmètre était un désert de ruines, de cendres et de mort sur un rayon de quatre-cents kilomètres. Pourtant, lorsque le bataillon avait franchi la lisière de la forêt pétrifiée, il avait découvert ce hameau épargné par les flammes du conflit.

Je ne comprends pas. Les radiations faiblissent à peine et l’épicentre est à soixante kilomètres d’ici. Logiquement, ces maisons devraient avoir été vaporisées.

Regardez, dit un homme à travers son transmetteur, désignant un arbre magnifique dont les feuilles ondulaient au gré d’une brise légère.

— Ne retirez surtout pas vos casques ! ordonna le major. Lieutenant, faites une analyse atmosphérique.

Le militaire pianota sur le terminal souple qui enserrait son avant-bras. Un écran holographique se déploya sur la visière de son casque et afficha un rapport saturé de courbes, de camemberts et de diagrammes.

Irrespirable, confirma-t-il. L’air est aussi empoisonné qu’ailleurs.

La major laissa échapper un soupir de déception, triste à l’idée qu’un tel havre n’était pas la récompense qu’il attendait depuis de si longues années. Il poussa la première palissade et remonta l’allée qui menait à la bicoque.

— Ce village est ancien, dit-il.

Une voix résonna dans son oreillette.

Si l’on se fie aux données du calculateur, au style d’architecture et à la composition des matériaux, cette maison a été construite il y a plus de trois cents ans.

Estomaqué, le major réprima un frisson qui grimpa le long de son épine dorsale.

— Ce n’est pas une illusion, n’est-ce pas ? demanda-t-il.

— Pas que je sache, chef. Les radiations peuvent provoquer des courbures de la réalité, mais je ne pense pas que…

Le haut gradé enfila la bretelle de son fusil à plasma et examina la porte. Elle n’était ni étanche, ni blindée, ni renforcée d’un revêtement plombé. Ce qu’il avait devant les yeux n’obéissait à aucune logique. Pourtant, tout était bien réel.

Le militaire ne peina pas à forcer l’ouverture. La porte n’était équipée que d’une simple serrure à clef dont son gant magnétique vint à bout en un tournemain. Il poussa le battant et pénétra dans le vestibule. Bien sûr, il ne connaissait de ces époques révolues que ce dont on avait bien voulu l’instruire à l’école. Mais il eut l’intuition que rien n’avait bougé et se sentit immédiatement chez lui, comme de retour à la maison après un long voyage.

Empêtré dans sa combinaison qui le faisait ressembler à un astronaute, le major Lewis traversa le hall et se perdit un moment dans les reflets dorés du robinet de la cuisine. Un placard blanc ronronnait paisiblement. Il ouvrit la porte. Ses capteurs thermiques l’avertirent que la température à l’intérieur était de cinq degrés au-dessus de zéro.

Placard frigorifique, chuchota le major. Fascinant.

Il quitta la cuisine, traversa le salon et résista à la tentation de s’asseoir sur une longue couche qui faisait face à une boîte noire de laquelle émergeait un écran archaïque. Il remonta le couloir et poussa la porte de gauche.

La chambre d’enfant était plongée dans la pénombre, et le jour filtrait au travers des persiennes. Des grains de poussière longtemps restés endormis jaillirent de la moquette et dansèrent dans un rais de lumière. Il fit un pas vers le lit et se retint de hurler. Sous les draps, le corps d’un enfant aux cheveux ébouriffés reposait paisiblement.

Analyse, ordonna-t-il à son intelligence artificielle.

Les résultats s’affichèrent sur son casque.

Que se passe-t-il, major ? demanda le lieutenant en pénétrant à son tour dans la pièce.

Le militaire pointa de son doigt ganté le visage de l’enfant.

Ce petit garçon, dit Lewis, les lèvres tremblantes. Il dort.

— Vous êtes sûr ?

Certain.

Je vais refaire une analyse.

Pas la peine.

Le major désigna la parure de lit. Les militaires se figèrent. Le drap, de façon imperceptible, se soulevait et s’abaissait au rythme de la respiration du petit homme.

Ils sortirent de la chambre pour explorer le reste de la maison. Ils finirent par trouver James et Cécile qui, allongés dans le lit conjugal, dormaient eux aussi d’un sommeil paisible, les mains entrelacées.

Tirons-nous, ordonna le major, comme frappé soudain par l’indécence qu’il y avait à pénétrer ici et à perturber la quiétude d’une famille.

Ils évacuèrent le pavillon et rassemblèrent leurs troupes. Après avoir visité les autres habitations, les éclaireurs rapportèrent des témoignages similaires. Ces gens dormaient depuis au moins trois siècles. Rien, ni la guerre, ni les bouleversements climatiques, ne les avait sortis du lit.

Qu’est-ce qu’on fait ? s’enquit le lieutenant.

Le major posa les yeux sur un ballon à moitié dégonflé. Les jambes coupées, il s’accroupit pour finalement s’asseoir dans un carré d’herbe grasse. Des souvenirs qui n’avaient jamais été les siens refluaient vers sa mémoire.

— Je… je ne sais pas.

Brisé par l’émotion, le militaire éclata en sanglots. Le visage caché derrière la visière, il laissa les larmes couler sur ses joues et renifla bruyamment. Un peu plus loin, sous un arbre doré, oscillait une balançoire sous la brise tiède de la mi-journée.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©