La nuit des fous

Quand les douze coups de minuit feraient trembler la nuit, Berlin replongerait, comme chaque année, dans un nouvel âge de ténèbres.

La menace était à peine exagérée : la Saint-Sylvestre berlinoise était réputée périlleuse. Dans la plupart des villes du monde s’entassaient un grand nombre de fêtards dans l’espace le plus réduit possible — Time Square, la Grand Place de Bruxelles, une cabine d’ascenseur — qu’on laissait s’ébattre avec la liberté du troupeau égaré. Les ivrognes levaient alors leur verre à la santé du firmament au moment de basculer dans la nouvelle année. Mais c’était une autre paire de manches à Berlin, et Damian ne manquait jamais de prévenir ses amis étrangers :

— Ne venez pas fêter le Réveillon ici ! Si vous n’avez pas le choix, prévoyez de rester à couvert entre vingt-et-une heures et le lever du soleil. Par pitié, ne sortez pas. Abritez-vous, cachez-vous, ne prenez aucun risque, à commencer par celui de vous promener dans la rue. Le mieux est encore de se planquer sur l’Avenue du 17 juin, entre la Grosser Stern et la Porte de Brandebourg, pour écouter le concert : il y a tellement de monde là-bas que le péril est minime. Mais surtout — jamais de la vie — n’essayez pas de battre le pavé. Il en va de votre intégrité physique… de votre vie, même.

Lorsque Damian jouait les prophètes de mauvais augure, ses camarades l’envoyaient gentiment sur les roses. L’alcool donne du courage, lui rétorquait-on. C’est bien le problème, répondait-il.

— Vous verrez bien.

Alors les gens voyaient, et Damian, les ongles rongés jusqu’au sang, s’enquérait de l’état de santé de ses proches tout au long de la nuit. Quand arrivait l’aube, leurs regards se croisaient : on pouvait alors lire la honte sur les visages creux d’anxiété, ainsi que cet aveu qu’ils n’oseraient jamais formuler à haute voix : Damian, nous aurions mieux fait de t’écouter, car ce fut la pire nuit de notre vie.

L’explosion d’un pétard derrière la fenêtre fit bondir le jeune homme sur son canapé. Le soleil n’était pas encore couché que les gamins s’amusaient déjà à faire sauter leurs munitions dans de grands éclats de rire. Le garçon épongea son front brûlant d’un revers de manche et s’efforça de contrôler sa respiration. Il haletait. Le plateau de fruits de mer qu’il avait enfourné ce midi n’était peut-être pas de la dernière fraîcheur.

Le souffle court, il clopina jusqu’au frigo où, ignorant les bouteilles de bière empilées dans le bac à légumes, il tira une canette de boisson énergisante. Contrairement à l’alcool qui avait sur lui des vertus relaxantes, les composants chimiques qui donnaient un goût acidulé à la mixture l’aidaient à focaliser son attention sur une seule chose à la fois.

Quittant la cuisine, il balaya d’un regard noir le calendrier cloué au mur. Un frisson d’angoisse le glaça. Le jour tant honni de la Saint-Sylvestre était finalement arrivé. Il n’y couperait donc pas.

Il s’installa dans un fauteuil et, abaissant ses paupières sous son front lourd, s’astreignit à respirer le plus lentement possible. Chasser les pensées de son esprit était un exercice auquel il se pliait au moins une fois par jour et qui lui permettait, pendant un bref instant, d’imaginer ralentir le temps. Mais l’alarme de son téléphone portable finit par sonner. Un soupir souleva sa poitrine tandis qu’il basculait l’appareil en mode veille.

Tel un condamné dans l’antichambre de la chaise électrique, Damian chaussa ses bottes de moto, enfila son blouson, cala son casque sous son bras et se retourna une dernière fois. Quand il partait en mission, il ignorait toujours quand il reviendrait. S’il revenait un jour, d’ailleurs.

Par superstition, il adressa un adieu silencieux à ses bibelots et à son électroménager, puis ouvrit la porte et s’évanouit dans le monde.

 

La caserne bruissait d’une agitation inhabituelle, et pour cause : l’ensemble des effectifs avait été mobilisé pour la nuit. Après le fiasco de l’année précédente où leurs forces avaient été tournées en ridicule par les journaux pour s’être laissées déborder, le haut commandement avait décidé de n’accorder aucune permission pour la Nouvelle Année. S’il était une journée où il fallait être sur le pont, c’était bien celle-ci, dîner festif avec Mamie ou pas.

Damian longea le couloir sombre et bas de plafond qui menait à son vestiaire. Dans cette pièce aux allures de coulisse de club sportif, d’immenses rangées d’armoires métalliques s’enfilaient les unes derrière les autres, impeccablement alignées. La perspective, si on l’étudiait trop longtemps, finissait par vous coller le tournis.

Sans s’arrêter dans la contemplation stérile d’aberrations géométriques, le jeune homme tourna la clef dans la serrure de son casier, puis se déshabilla. Ses yeux glissèrent sur sa cuisse gauche. Sa peau portait encore les stigmates d’une mauvaise blessure infligée deux ans plus tôt lors de cette maudite Saint-Sylvestre : poussé par un quidam éméché, il avait basculé en arrière et s’était empalé la jambe sur une tige de chantier. Les médecins l’avaient félicité pour son sang-froid. Il n’avait pas osé les détromper en leur avouant que l’état de choc était la seule cause de son mutisme.

Le jeune homme effaça ces pensées d’un mouvement de tête. Rien ne présageait que cette nuit serait pire : il en avait vu d’autres. Malgré la fièvre qui persistait à lui broyer les tempes, il avait besoin de toute sa tête ce soir.

Les portes des vestiaires claquèrent de concert avec les chaussures de sécurité sur le carrelage. Des silhouettes fugaces allaient et venaient dans le miroir fixé à sa porte, et des paumes aussi amicales que floues tapotaient son dos nu tandis qu’il enfilait son pantalon molletonné.

Une fois qu’il eut revêtu son vêtement de service, il tira du placard ses cuissardes, ses genouillères et ses jambières, qu’il passa minutieusement. Un scratch mal fixé — sans doute par distraction — avait failli lui coûter la vie autrefois. La tige avait frôlé l’artère fémorale. Deux centimètres plus à gauche et Damian se serait vidé de son sang en quelques minutes, à même le pavé.

Ses jambes harnachées, il se glissa dans son plastron et enfila les protections de ses bras, puis ses gants. Ainsi affublé, il ressemblait à un superhéros bon marché, le genre de sauveur qui, faute d’argent pour se payer un styliste, avait déniché son attirail dans un dépôt-vente de l’Est. Malgré sa masse imposante, l’armure était légère et lui octroyait une grande liberté de mouvement.

Assis sur un banc, il noua les lacets de ses bottes de sécurité, puis il se déploya comme un ressort et claqua la porte du vestiaire derrière lui.

 

— La fête des fous va commencer, annonça le capitaine de brigade d’un air grave.

Les mains croisées dans le dos, le petit moustachu avait lui aussi pour l’occasion enfilé l’armure de protection des compagnies de sécurité de la Bereitschaftspolizei.

Perdu au milieu de ses camarades alignés en rang d’oignons sous la tôle du hangar, Damian ne quittait pas des yeux le capitaine, dont la maigreur peinait à contenir l’énergie. Hans Kripkow était un stratège hors pair, dont les qualités s’étaient brillamment exprimées lors des manifestations de la crise des subprimes. À Berlin, ces tentatives d’insurrection s’étaient soldées par d’intolérables désordres à l’ordre public, que le capitaine Kripkow avait réprimés avec pugnacité. Il n’avait plus à faire ses preuves : son autorité était acquise pour ses hommes, qui le suivraient aveuglément jusqu’en Enfer.

— Ce soir, nous rencontrerons nos peurs, poursuivit Kripkow. Nous marcherons dans un tunnel de cris et de feu, pourtant nous ne faiblirons pas.

Damian ne s’émut pas du ton inattendu qu’employait son supérieur hiérarchique et resserra son étreinte sur la poignée de son bouclier en plastique. L’air glacé imprimait à son souffle la forme d’un nuage de fumée. Il avait envie de frissonner, mais se l’interdisait tant que le capitaine déclamait.

— La police a un travail : celui de maintenir l’ordre et de protéger ses concitoyens. Lorsqu’ils deviennent une menace pour eux-mêmes, nous agissons. Vous êtes les meilleurs, les plus expérimentés… les plus valeureux. Les ténèbres guettent et elles n’attendent qu’une chose : que vous baissiez le front. Mais cela n’arrivera pas, non, pas ce soir ! Car dans les prochaines heures, nous serons plus forts que l’obscurité. Et lorsque le soleil se lèvera sur le champ de bataille, alors les Berlinois pourront lui dire : remercie ces hommes, astre du jour, car ils n’ont pas faibli devant les forces du mal !

Un tonnerre de claquements de talons et de matraques répondit au moustachu, qui leva la main en l’air pour imposer le silence.

— En voiture !

Damian rompit le rang et se dirigea vers le camion qui lui était assigné. À l’intérieur, assis sur les banquettes inconfortables du véhicule, six camarades l’attendaient, le visage grave.

— Nous vaincrons, dit Damian.

— Hein ? demanda l’homme installé juste à côté de lui.

Le garçon avança le menton et sourit.

— Nous mettrons à genoux les forces du mal.

Ses coéquipiers échangèrent un regard consterné.

— Tout va bien, Damian ? Tu veux qu’on appelle quelqu’un ?

— Je ne me suis jamais senti aussi bien, dit-il. J’ai eu peur toute la journée, mais les paroles du capitaine m’ont revigoré : je crois au bien-fondé de sa croisade et je le suivrai jusqu’à la mort s’il le faut.

— Heu… Kripkow a seulement donné la répartition des minibus. Tu es certain que tu n’as pas de fièvre ? Bon sang, tu es rouge comme une tomate, et tu as l’air brûlant…

Mais Damian n’écoutait plus. Son regard s’était égaré au-delà des barreaux qui protégeaient les vitres, derrière la porte du hangar qui lentement ouvrait sa gueule béante. Dans la rue, de petits groupes de fêtards s’égayaient, bouteilles de Sekt dans une main, boîtes de fusées dans l’autre, prêts à faire de cette ville un véritable enfer.

— On devrait peut-être avertir le…

Mais le policier n’eut pas le temps de terminer sa phrase : le camion démarra en trombe pour rejoindre l’immense file de véhicules qui s’engageaient dans la capitale. Damian jubila en son for intérieur, le visage caché sous la visière de son casque.

 

Les premières fusées s’élevèrent dans le ciel aux alentours de dix-huit heures. Les Berlinois achetaient ces engins de mort quelques jours avant Noël : leur vente était autorisée pendant le mois de décembre, mais strictement réglementée le reste de l’année, si bien que les habitants dévalisaient supermarchés et magasins de bricolage pour se constituer des réserves. Les feux d’artifice, souvent vendus par paquets de cent, avaient tout de l’arsenal militaire, y compris la puissance : à chaque Saint-Sylvestre, les sirènes des ambulances ajoutaient leurs cris à ceux des ivrognes qui, par imprudence ou par excès de boisson, s’étaient fait exploser les mains avec un pétard. Les blessés se comptaient par centaines, et il y avait souvent des morts. La police était donc sur les dents pour débusquer les attroupements un peu trop chahuteurs. Mal dirigés, ces feux de Bengale devenaient meurtriers. Les premières explosions, dont l’écho se répercutait sèchement dans toutes les rues de la métropole, laissaient deviner l’impact d’une telle pétarade entre les mains d’un enfant.

Damian s’était souvent demandé comment on pouvait laisser des gens ivres manipuler de pareilles bombes. Même jolies à regarder, leur potentiel létal était patent. Mais le capitaine Kripkow résumait en une seule expression l’étendue de cette absurdité : il s’agissait, comme au Moyen-Âge, d’une fête des fous, une soirée où on lâchait la bride aux instincts les plus stupides, une manière de faire persister l’illusion d’une liberté qui n’existait plus que dans les livres — quand on se donnait la peine d’en lire —, une forme de catharsis bienvenue dans un monde où la pression assassinait les ambitions et ruinait les espoirs de vie meilleure. Une nuit pour faire n’importe quoi et se comporter comme un abruti, en somme.

Le camion se gara au coin de la Spandauer Strasse et de la Karl-Liebknecht Strasse, au pied de la tour de la télévision et à deux pas de l’Alexanderplatz. Par cette nuit si froide, la pointe de l’effrayante construction soviétique disparaissait dans la brume. Ses volutes en masquaient l’antenne écarlate pour ne dévoiler que l’immense boule argentée qui surmontait le non moins cyclopéen pilier de soutènement. La tour de la télévision avait été érigée à l’Est en un temps où le Mur séparait encore la ville, une manière pour les communistes d’adresser un pied de nez au camp d’en face. D’un côté comme de l’autre, on pouvait admirer la tour colossale, devenue aujourd’hui l’emblème de la capitale.

À son pied, le clocher de la Marienkirche ronronnait tranquillement à l’ombre de sa grande sœur. L’église, détruite pendant la dernière guerre mondiale à l’instar de la plupart des consœurs, avait été rebâtie à l’identique à la fin du conflit. La construction était d’une taille respectable, mais ne souffrait pas la comparaison avec l’impressionnante antenne communiste, si bien qu’elle paraissait minuscule.

Debout près de la fontaine, à deux pas de l’église, Damian attendait que quelque chose se passe. Sur l’immense place, les fêtards impatients allumaient leurs premiers feux d’artifice.

— Tout va bien, Damian ? lui demanda son voisin, anxieux.

Le jeune homme hocha la tête, un sourire pendu au coin des lèvres. Sa peur s’était, par une étrange alchimie, muée en adrénaline. Il était dix-neuf heures et la fête ne faisait que commencer. Cela ne pouvait pas aller mieux.

Les policiers dînèrent d’un repas frugal, chacun à leur tour par groupe de cinq pour ne pas donner l’impression de rangs clairsemés. Des plats rustiques — pommes de terre et würstchen — avaient été préparés dans les cantines de la caserne, puis emballés sous vide afin d’être réchauffés plus tard. La sensation agréable d’une masse brûlante dévalant son œsophage n’endormit cependant pas la méfiance de Damian, qui tendait l’oreille à la plus petite détonation. Il reprit son poste au plus vite, les yeux fiévreux, le front bouillant, mais la volonté intacte.

— Tu n’aurais pas digéré quelque chose de travers ? lui demanda un confrère qui faisait tourner la cafetière. Tu as l’air ailleurs.

Le garçon ne répondit pas, même s’il fallait avouer qu’il avait un peu chaud. Pourtant, il ne s’était jamais senti aussi entier, aussi présent au monde. Alors que les années précédentes, il avait redouté le moment où les aiguilles de l’horloge s’aligneraient à la verticale sur la façade de la mairie, il n’attendait plus que cela.

Un peu moins d’une heure avant minuit, les feux d’artifice se réveillèrent, et leurs détonations en chapelets firent passer les ribambelles d’explosions que les Berlinois avaient pu entendre jusque là pour une simple répétition en sourdine. Après avoir copieusement arrosé le dernier repas de l’année, les habitants sortaient de leur tanière. Quant aux touristes, ils s’extrayaient au chausse-pied des salles de restaurants et se mêlaient à la foule grandissante qui envahissait l’espace public comme une maladie contagieuse.

— Ne faiblissez pas ! dit le capitaine Kripkow en lissant sa moustache. Les mânes des Anciens nous jugent : leurs fantômes guideront nos mains ce soir, lorsqu’il faudra frapper.

Damian laissa échapper une exclamation et leva son bras en l’air, au grand étonnement des autres policiers qui l’entouraient. Tous se retournèrent vers lui et tentèrent de déchiffrer son expression mi-amusée mi-contrariée. Un officier s’approcha :

— Si tu tiens tant que ça à te porter volontaire pour surveiller la tente de la Croix-Rouge, alors je t’en prie, après toi.

En bon paladin qu’il était, le garçon réfréna son envie de s’agenouiller et se contenta de placer son bras sur sa poitrine, comme pour prêter serment.

— J’exécuterai la volonté de mon Seigneur, et je défendrai la Sainte Croix au péril de ma vie, dit-il, une ferveur inhabituelle dans la voix.

On conduisit Damian devant le stand des secouristes avec un soulagement non dissimulé. Le policier se posta en faction à l’abri d’une barrière de circulation, près de l’entrée, et toisa le ciel d’un œil mauvais.

— Les forces des ténèbres n’auront pas de prise sur moi, répéta-t-il à voix haute en étreignant sa matraque.

Un frémissement traversa la foule qui, un bref instant, parut retenir son souffle comme un seul homme. Damian regarda l’horloge. Dans trois minutes, minuit sonnerait le passage vers la nouvelle année et donnerait le top départ au cortège d’esprits diaboliques qui s’empareraient de Berlin. Mais il était prêt pour la bataille.

La ville se mit à entonner un décompte à l’unisson :

— CINQ, QUATRE…

Damian abaissa la visière de son casque et récita une prière silencieuse.

— TROIS, DEUX…

Les muscles de sa poitrine se contractèrent. Le froid l’avait maintenu éveillé jusqu’ici, mais il sentait que la peur tapie au fond de lui était un animal endormi.

— UN…

Un tsunami électrique prit naissance dans ses tripes et remonta le long de son torse pour grésiller dans sa tête. Il serra les dents.

— BONNE ANNÉE ! s’écria Berlin tout entier.

Le ciel s’embrasa dans un rugissement de fin du monde, comme si toutes les guerres que la ville avait connues n’avaient pas été suffisantes. L’atmosphère s’empoissa d’une formidable odeur de poudre tandis que, tels des tirs de mortier aux couleurs de Noël, des milliers de fusées s’élevaient vers les étoiles et explosaient en plein vol. Le firmament baissa le rideau et voila ses galaxies pour laisser éclater la splendeur de milliards d’étincelles colorées qui tonnaient de concert, s’épanouissant en rosaces, en boules et en épis, dans une clameur à peine masquée par les hurlements alcoolisés des fêtards.

Mais ces considérations étaient à mille lieues d’intéresser Damian pour le moment. Le front haut, les pommettes saillantes, le valeureux policier guettait l’instant où le Chaos prendrait le dessus. Les tympans éclatés, le jeune homme tâcha de fixer son attention sur les visages mouvants et hilares qui s’agitaient dans la foule. Leur amas, éclairé par les fusées, était trop compact pour y discerner quoi que ce soit.

Damian entendit un grognement. Il plissa les yeux pour y voir quelque chose tandis que les premiers blessés s’engouffraient sous la tente, mais la marée humaine était impénétrable. Un hurlement éclata sur sa gauche. Le dos trempé de sueur, le policier se prépara à contre-attaquer et fit volte-face. Une jeune fille aux joues rouges brandissait une bouteille de vin au-dessus de la tête en guise d’étendard. Le désordre allait grandissant.

Le policier jeta un regard anxieux à son unité. Malgré la distance qui le séparait d’eux, les hommes conservaient leur sang-froid face à la menace rampante. Les gardiens de l’ordre toisaient les hurluberlus qui dansaient la gigue à quelques mètres d’eux, un air de condescendance et de pitié mêlées peint sur leurs visages anguleux. Même si Damian vouait une confiance sans bornes au capitaine Kripkow, force était de constater qu’à sa place, il aurait ordonné l’assaut dans les plus brefs délais. Une telle meute de singes alcoolisés ne méritait pas tant d’égards, même un seul soir par an.

De nouveau, un grognement fendit l’océan de chair et parvint aux oreilles du policier. Damian serra sa matraque de toutes ses forces, jusqu’à ce que sa paume lui fasse mal et que le cuir de son gant se trempe de sueur. De mouvements de tête erratiques en tremblements involontaires, le jeune homme peinait à garder le contrôle de la citadelle de son corps. La fièvre s’agrippait à lui plus sûrement que son armure de plastique.

Ce bruit qu’il avait entendu lui semblait familier, mais il ne voyait pas comment un touriste aurait pu apporter un cochon au milieu de la fête sans se faire remarquer. Car le grognement qu’il avait perçu n’avait rien d’humain : c’était une exclamation animale, qui n’exprimait ni une douleur ni un mécontentement, mais davantage un cri de ralliement.

Sur ses gardes, le policier essuya la buée qui recouvrait la visière de son casque et piétina devant la tente. Alors, il sentit le froid d’une ombre croître dans son dos. La peur, glaciale, l’enserra dans ses griffes et chatouilla sa colonne vertébrale au tempo lent d’une symphonie funèbre. Ses dents crissèrent les unes contre les autres : le grognement venait de retentir à nouveau, cette fois juste derrière lui. D’un bond, il se retourna et leva sa matraque, mais la surprise lui fit lâcher son arme.

Face à lui se tenait un affreux gobelin. Haut d’environ un mètre quarante, la créature hideuse masquait sa pudeur d’un pagne et portait un collier sur lequel étaient enfilés trois crânes humains. Sa gueule, garnie de dents acérées, dégageait une pestilence révulsante. Ses yeux — de petits rubis mesquins — déshabillaient l’âme du policier pour mieux s’en repaître. Dans son effroyable patte gauche, il tenait une massue et dans l’autre, un tube creux orné de plumes sanguinolentes. Son odeur… Damian réprima un haut-le-cœur. Son odeur était inqualifiable.

Incapable d’attaquer ou seulement même de bouger, Damian se figea. Sa matraque était tombée par terre et il était à la merci de cette hideuse Némésis dont la foule ne paraissait pas vouloir faire grand cas. Les heureux fêtards du Nouvel An allaient et venaient autour du monstre sans y prêter la moindre attention. Convaincu qu’un puissant sortilège les maintenait dans l’ignorance, Damian leva son bouclier et se creusa la tête : il devait trouver un moyen de s’enfuir.

Le gobelin plissa son immense front couvert de pustules et toisa l’humain d’un œil noir puis, dressant son bâton emplumé en direction du ciel, en fit jaillir un prodigieux éclair qui zébra la nuit avant d’exploser dans le zénith en une myriade de comètes minuscules, dont la pluie dense s’abattit sur la foule. Cette mise en scène n’avait rien d’un effet pyrotechnique, Damian en était convaincu : il s’agissait là du prolongement du sortilège. Car déjà dans l’attroupement s’élevaient de nouveaux grognements, à droite, à gauche, derrière et devant lui, un peu partout autour.

Profitant de la panique, Damian prit ses jambes à son cou et regagna son unité.

— Qu’est-ce qui t’arrive, vieux ? lui demanda un policier dont la barbe drue mangeait le menton.

— Ils… des monstres… partout ! haleta-t-il.

Les policiers échangèrent des regards incrédules. Un rire poli traversa l’assemblée.

— J’ai tout vu ! s’écria Damian, dévoré par l’effroi.

Des mains amicales mais fermes le palpèrent, puis l’agrippèrent.

— Vous ne comprenez pas, balbutia-t-il. Si nous n’agissons pas, ils…

Saisi de malaise, Damian s’accroupit pour mettre sa tête entre ses genoux. L’odeur du gobelin était si forte qu’elle empoissait ses vêtements. Aucune machine à laver ne pourrait jamais se débarrasser d’une telle puanteur.

— Emmenez-le à l’infirmerie, ordonna une voix étouffée par la fièvre.

Damian voulut protester, mais Berlin ne lui en laissa pas le temps : des cris de panique retentissaient autour d’eux, accompagnés d’autres onomatopées aussi peu réjouissantes qu’identifiables. La nervosité s’empara des hommes qui, oubliant le malade un instant, reformèrent le rang. Ce fut alors qu’il la remarqua.

Elle reposait à quelques mètres de lui, sous un arbre dans lequel clignotait une guirlande électrique. Elle scintillait, abandonnée, au rythme des pulsations des ampoules. Son éclat était pourtant d’une splendeur à couper le souffle : immédiatement, Damian sut qu’elle lui était destinée. Le policier se redressa et traîna son corps lesté de braises jusqu’à l’arbre. S’agenouillant devant le tronc, il ramassa l’instrument que la Providence avait mis sur son chemin pour balayer le mal de la surface de la Terre.

La lame de l’épée était épaisse, mais son fil était aiguisé. Aussi brillante qu’un miroir, l’arme sur laquelle des runes avaient été gravées émettait un faible halo de lumière bleutée. Sa poignée, quoique rudimentaire, était robuste et paraissait avoir été taillée pour sa propre main. Damian empoigna la garde et fendit l’air pour éprouver l’équilibre de l’épée. Son tranchant filait dans la nuit, capable de couper un cheveu comme un arbre tout entier. Légère comme un jouet d’enfant, l’épée n’en était pas moins un fléau redoutable.

Le policier se retourna. Le ciel berlinois était un incendie dans lequel les feux d’artifice tonnaient par centaines, par milliers, répandant leurs étincelles sur la foule hurlante. Mais il n’y avait plus aucune joie dans leurs chansons, juste une terreur brute et animale.

Ses yeux fondirent sur ses coéquipiers. À quelques mètres de lui, dans l’ombre de la fontaine, Kripkow était monté sur le toit d’une estafette et haranguait ses troupes. Damian plissa les paupières, aveuglé par sa propre sueur. Le capitaine ne portait plus sa tenue réglementaire, mais une armure rutilante dont il tenait le heaume dans sa main. Le moustachu leva une imposante masse d’armes hérissée de piques au-dessus de sa tête et s’époumona :

— Le Seigneur des Ténèbres ne passera pas !

Damian voulut courir rejoindre ses camarades, mais un poids sur ses épaules et sur ses pieds l’empêcha de filer. Sa carapace en kevlar s’était, par un sombre mystère, métamorphosée en une cotte de mailles lourde et cliquetante. Ses bottes avaient été remplacées par des bas de chausse en ferraille sur les talons desquels des épieux acérés tenaient lieu d’éperons. Il leva la main pour tâter son casque. À sa place, un heaume en fer lui recouvrait le crâne, un simple T descendant sur son nez pour le protéger des coups de hallebardes.

Damian réunit ses forces pour se mettre en branle et effacer la distance que le séparait du reste de son unité. Les détonations des pétards résonnaient dans son heaume et l’étourdissaient. Son équilibre était précaire, surtout avec cette épée qu’il devait traîner. Quant à son bouclier, il s’était changé entre-temps en un écu orné d’un blason à tête de loup.

— Les créatures du Mal sont à nos portes, hurla Kripkow du haut de ce qui avait été sa camionnette, et qui s’était métamorphosé en un pachyderme inconnu à l’air menaçant, harnaché de fer et de piques. Mais nous allons leur prouver que les monstres ne peuvent pas pénétrer dans le cœur des hommes !

Le sang de Damian entra en résonance dans ses veines, comme un verre d’eau pendant l’orage. Il leva son épée et s’écria :

— Sus aux démons !

Fendant les rangs de ses compagnons qui, eux aussi, arboraient désormais les couleurs du royaume qu’ils avaient été appelés à défendre, Damian ajusta son heaume et assura sa garde tandis qu’il dirigeait ses pas sur l’ennemi. Mais même s’il s’était préparé toute sa vie pour cet instant, l’effroi le glaçait.

La place tout entière grouillait de gobelins ventripotents, baveux et prêts à en découdre. Les monstres étaient tous armés de massues et de bâtons de feux. La tour de la télévision, devenue une gigantesque forteresse noire en haut de laquelle brillait l’œil démoniaque du Seigneur Ténébreux, vomissait des flammes qui léchaient les bâtiments alentour. L’équilibre des forces était absurde : les deux cents hommes de son unité ne feraient pas le poids. La bataille était perdue d’avance.

— N’ayez pas peur ! tempêta Kripkow du haut de sa monture. La lumière contre les ténèbres !

Comme un baume, les mots du capitaine guérirent le trouble du soldat. Damian leva son épée et laissa un cri de rage s’élever des tréfonds de son estomac.

— Pour Berlin ! s’exclama-t-il avant de se précipiter, seul, sur l’armée de gobelins.

Damian se fraya un chemin à coups d’épée dans la masse putrescente et bubonique. Les têtes volèrent au rythme de la danse de sa lame et se mêlèrent aux feux d’artifice qui continuaient de pleuvoir sur la ville. Mais bientôt, le valeureux soldat se put contenir l’afflux de créatures qui se précipitaient sur lui. La foule des monstres se referma autour du chevalier comme la marée montante et, malgré sa détermination, il sut que ses membres étaient condamnés à être rongés et écartelés par ces abominations. Mais alors qu’il allait sombrer dans l’oubli, un cor sonna.

— Le capitaine ! songea-t-il, pris dans le maelstrom de bouches coupantes et de griffes ébréchées.

Comme en écho à son incursion valeureuse, ses compagnons s’étaient lancés à leur tour dans l’assaut et repoussaient maintenant l’armée du Seigneur des Ombres.

— Ramenez-le ! hurlait le capitaine Kripkow. Je veux que ce brave puisse fouler de nouveau la terre de ses ancêtres !

Les soldats jouèrent des coudes, levèrent leurs massues et abattirent leurs haches pour se frayer un chemin dans l’abomination. Lorsqu’enfin, ils parvinrent à rejoindre le valeureux Damian, celui-ci adressa une prière muette au ciel enflammé.

— Bordel de nom de dieu de merde, mais qu’est-ce qui te prend, abruti ? s’exclama le capitaine Kripkow, la moustache hirsute et le front en sueur.

Damian écarquilla les paupières. Son supérieur n’arborait plus l’armure étincelante dont il l’avait vu paré quelques instants plus tôt, mais son uniforme de policier.

— Charger la foule tout seul, non mais tu veux déclencher une révolution ou quoi ? Emmenez-moi cet imbécile loin d’ici et bouclez-le au calme, qu’il dégrise.

— Il est brûlant, dit une petite voix sur le côté.

— Alors filez-lui un cachet et qu’on n’en parle plus.

Le capitaine réitéra ses plus plates excuses aux fêtards et baissa les yeux sur la branche tordue que Damian avait brandie en guise d’épée au moment de se jeter dans la mêlée. Il ne s’agissait que d’un misérable bâton. Quitte à charger, cet idiot aurait pu au moins utiliser le matériel réglementaire.

— Cette fichue nuit des fous, soupira le moustachu.

Une adolescente aux cheveux hirsutes se rua sur le policier et le couvrit de baisers. Kripkow la repoussa gentiment et retourna auprès de ses hommes. Là, il leva les yeux vers le firmament et se laissa emporter par l’assourdissant concert de lumières qui jouait de son âme comme d’un tambour.

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