La newsletter, arme de création massive

 

La newsletter est un instrument de diffusion de l’information bien connu des routards du web. Rassurez-vous, vous n’êtes pas les seuls à vous être inscrits à des dizaines d’entre elles, quelquefois sans même vous en rendre compte, si bien qu’au final vous finissez, comme moi, par en recevoir tellement que vous ne les ouvrez plus. Lorsque l’information devient matraquage ou relai inutile, commence alors la chasse au lien « désinscrivez-moi ». Car les newsletters peuvent s’avérer aussi intéressantes qu’agaçantes.

Lorsque j’ai commencé le projet Bradbury, j’ai bien entendu immédiatement pensé à y greffer une newsletter. Dans mon esprit, ce courrier hebdomadaire, toujours envoyé le dimanche et supposé non-intrusif, permettait à ceux qui n’avaient ni le temps ni l’envie de jeter un oeil régulièrement au site de suivre l’activité du Projet Bradbury à distance. Je le pense toujours, bien sûr, mais l’expérience de ces trois derniers mois m’a conduit à formuler plusieurs opinions à ce sujet.

D’une part, une lettre d’informations, ça peut être ennuyeux, autant pour celui qui la lit que pour celui qui l’écrit. Je ne prends pas un plaisir immense à me répéter, d’autant que la newsletter reprenait mes articles de la semaine, articles librement consultables sur le site web à toute heure du jour et de la nuit. Les seuls moments qui me sortaient de cette tâche mécanique étaient ceux où je rédigeais les quelques dizaines de lignes originales qui en composaient l’introduction, et dont seuls les inscrits pouvaient profiter. Mais ces mêmes lignes sont tout aussi aisément transposables sur le blog.

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Je vois un avantage majeur à la newsletter : c’est un appel du pied, un coup de sonnette. La lettre d’information rappelle au lecteur que le blog existe, qu’il ne faut pas oublier d’aller y jeter un oeil. Nous avons tous découvert nombre de sites que nous estimions suffisamment intéressants pour figurer dans notre barre de favoris. Mais les liens s’accumulent, s’endorment sur eux-mêmes et au final, le clic rouille : nous ne visitons plus ces pages, qui viennent grossir le cimetière de notre web mort. La newsletter permet de remédier à cela. Elle crée une décharge électrique, elle ravive les connexions.

Seul problème (outre le fait que l’email puisse se perdre dans les corbeilles à spam de nos chers providers) : les lettres d’information ne s’ouvrent pas toutes seules. Elles restent quelquefois à l’état de sujets, en gras dans notre boîte de réception, qui passent directement dans la poubelle. Si la lettre n’est pas intéressante, il est probable que son destinataire lui fasse subir ce sort. Je suis le premier à ne pas ouvrir certains courriers. Le défi, quand on veut maintenir vivante une newsletter, c’est de la faire ouvrir, puis lire.

Sur la liste des inscrits à la newsletter du Projet Bradbury / Page 42, j’ai pu constater qu’invariablement, la moitié seulement de mes inscrits ouvrait la lettre. Sur cette moitié, certains l’ouvraient plusieurs fois (jusqu’à 15 fois, mais qu’est-ce qui vous prend ?) et d’autres une seule fois. Impossible, et heureusement, de savoir si ces ouvertures correspondent à des lectures ou à de simples « scans » en diagonale. Comme la plupart des inscrits sont aussi des gens qui me suivent sur Twitter et qui lisent régulièrement mes articles, j’imagine qu’il s’agit de lectures en diagonale dans la plupart des cas. Autant dire que, mis à part pour une poignée de lecteurs qui ne vont JAMAIS sur le site, ne consultent jamais ni Facebook, ni Twitter, cette newsletter n’a pas grand intérêt.

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Oui mais voilà : j’adore le concept de newsletter.

Plus largement, j’aime le principe d’envoyer un courrier à quelqu’un. Quand j’étais adolescent, j’entretenais de nombreuses correspondances. J’adorais cela. Je continue d’une certaine manière, via mail plutôt que papier désormais, de donner libre cours à cette tendance graphomane. Envoyer une lettre, comme envoyer un mail, est quelque chose d’intime. On entre dans la sphère personnelle de celui à qui on l’envoie. C’est une relation privilégiée entre l’expéditeur et le destinataire, et si la boîte aux lettres virtuelle a petit à petit remplacé la boîte aux lettres en bas de chez nous, elle a conservé cette fonction symbolique forte.

Si nous avons quelque chose d’important à dire, nous envoyons un mail. Pas un tweet, ni un statut Facebook. Un mail. Un courrier, en notre nom. Ce n’est pas anodin. Et je trouve dommage d’utiliser cette force intime et ô combien chaleureuse pour ne diffuser que de la publicité ou faire des rappels. J’ai foi dans le pouvoir des mots, ce n’est pas pour rien que j’ai choisi cette voie, et quand les mots s’affadissent, perdent de leur magnétisme, c’est le sens qui est vaincu. Personne n’a envie de cela.

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J’ai envie de raviver cette flamme, en utilisant la newsletter non pas comme un outil de promotion stupide, mais comme un outil de création.

À bien y réfléchir, il n’y a que des avantages pour le lecteur : directement envoyé sur sa boîte mail, librement consultable partout, sans notion de format ou d’appareils, gratuit surtout, sans que la marchandisation ou la monétisation (terme honni) s’insinue.

Partant de cette réflexion, j’ai décidé de modifier la newsletter. Si elle comportera toujours une petite partie informative à la fin, en guise de rappel (ne serait-ce que pour les liens) des différents articles de blogs et de l’actualité, cette lettre d’information sera désormais une lettre de fiction dont chaque envoi contiendra le nouveau chapitre d’un livre écrit en temps réel pour les abonnés.

Intitulé Nemopolis, ce roman nous entraînera sur les traces de Sara qui, de retour chez elle, s’apprête à connaître le plus grand bouleversement de toute sa vie. Il s’agira d’une histoire fantastique dans la veine du grand Ray et de Neil Gaiman. En attendant d’arriver un jour à égaler, je l’espère, ces deux maîtres du genre, voici le premier paragraphe.

La porte était à peine refermée que Sara ne se souvenait déjà plus de la façon dont elle l’avait ouverte.

La jeune femme regarda ses mains vides. Pas de clefs. Ses talons claquèrent sur le parquet tandis qu’elle se retournait. Son trousseau n’était pas suspendu à la serrure. Elle actionna la poignée pour vérifier qu’elle ne les avait pas laissées côté couloir, mais le battant ne voulut pas bouger d’un pouce. Elle était enfermée à l’intérieur de son appartement.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Dans le même temps,  pour ceux qui se seront inscrits en cours de route, je maintiendrai sur une page de mon site la totalité des chapitres, afin que ceux qui ont du retard puissent lire le livre depuis le début s’ils le souhaitent. Cette page sera protégée par un mot de passe qui changera chaque semaine, et qui sera inclus dans chaque envoi. Pourquoi protéger la page, me direz-vous, si les chapitres sont gratuits et envoyés par email ? Parce que j’ai décidé que ce projet littéraire prendrait la forme d’emails, et que c’est mon droit le plus strict de créateur despotique.

Le livre sera néanmoins diffusé sous une licence Creative Commons BY-NC-ND, qui permet à tout le monde de partager ces chapitres gratuitement dans les conditions édictées par la licence. Je ne serai pas dans votre dos pour regarder ce que vous en faites, du moment que cela reste gratuit.

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Ce feuilleton sera écrit en marge du Projet Bradbury, qui continue au même rythme sans que cela n’affecte son rythme de publication. C’est une manière de me changer les idées et de rédiger une narration plus longue, avec un mode de distribution expérimental. Tout ce que j’aime, donc. Le premier chapitre est déjà écrit et sera envoyé dimanche à tous les inscrits. Si vous n’êtes pas abonnés, c’est le moment. Il suffit d’entrer votre adresse dans le champ en bas de cet article et de valider la confirmation qui vous sera envoyée. Ensuite, il n’y a plus qu’à attendre.

J’espère que vous serez nombreux à suivre les aventures de mes personnages. Je pense qu’un auteur doit écrire et être lu. Ce qu’il en advient ensuite n’est plus de son ressort. Nous posons des questions auxquelles nous n’avons pas forcément la réponse. Mais l’essentiel est qu’il s’agisse toujours de bonnes questions.

Et qui sait ? Peut-être que cette expérimentation vous donnera envie de me soutenir dans mes projets, d’acheter mes précédents livres sur les librairies en ligne, voire de vous abonner au Projet Bradbury ? Je sais que les lecteurs ne sont pas dupes : ils devinent derrière nos mots l’effort que nous leur offrons.

Crédits photo : Bandeau « Lettres »- Peter Werkman;
Uniformed Rural Letter Carrier and Vehicle - Smithsonian Institution ;
Postmaster General James A. Farley - Smithsonian Institution ;
American Cyanamid, Nickolas Murray - George Eastman House ;