La lutte contre le piratage est un privilège de classe

—> Note : cet article n’est pas de moi, mais de Zacquary Adam Xeper : il a été initialement publié sur le blog de Rick Falkvinge, en CC0, et je ne fais qu’en livrer une traduction pour les lecteurs francophones. Bonne lecture.

« La surveillance d’internet, le monopole du copyright et toutes les autres manœuvres pour faire cesser le partage de fichiers ne sont pas l’effort d’une industrie pour se prémunir de pertes financières. C’est une stratégie concertée pour refuser aux classes ouvrières des pays industrialisés, et par conséquent au reste du monde, l’accès à la culture, aux outils et à l’information. Le pire étant qu’en mettant dos à dos artistes et fans — pourtant tous les deux dans le besoin —, cette dynamique se renforce d’elle-même.

L’attitude consistant à regarder de haut ceux qui « veulent juste des trucs gratuits » et qui « ne veulent pas payer » tire son origine d’un grand privilège économique. Vous pouvez vous permettre d’acheter des logiciels dispendieux ? Ça ne vous pose aucun problème d’accéder à la culture via des centaines de téléchargements à 99 centimes ou de multiples abonnements à 9,99€/mois ? Cool pour vous. Et si vous avez accès aux infrastructures financières obligatoires pour acheter toutes ces choses, c’est fantastique. Mais des milliards de gens dans le monde entier n’y ont pas accès, eux. Ces milliards de personnes ont peut-être accès à internet, mais pas à grand-chose d’autre. En conséquence, The Pirate Bay est le seul moyen qu’ont ces milliards de personnes d’accéder à la culture, à l’information et aux outils. 

En vérité, ce n’est rien d’autre que de la bigoterie socioéconomique de poser un jugement sur ces gens. On peut considérer leurs agissements comme du piratage, mais même s’ils le voulaient, ils ne seraient pas en mesure de se conformer au soi-disant bon comportement.

Considérer que ces classes ouvrières et ces partageurs de fichiers non-occidentaux devraient simplement accepter cet état de fait sans se plaindre et s’abstenir de télécharger quoi que ce soit relève d’une attitude suprémaciste. Il y a cette opinion très répandue chez les personnes privilégiées : parce que l’accès au dernier album des Foo Fighters n’est pas quelque chose d’essentiel comme la nourriture ou l’eau, vous n’êtes qu’un déplorable et mesquin petit voleur si vous le téléchargez. Ces « luxes » de divertissement doivent être réservés aux riches, aux gens suffisamment fortunés pour posséder des cartes de crédit, aux personnes qui vivent dans des pays jugés suffisamment importants d’un point de vue économique pour qu’on y distribue lesdits produits culturels.

C’est très facile de dire aux autres qu’ils n’ont pas besoin de ces choses quand vous avez assez d’argent pour vous les acheter.

Si vous pensez que c’est facile de survivre sans avoir accès à toute la culture que vous voulez quand vous le voulez, essayez de vous en passer. Appelez votre banque. Dites-leur de bloquer tous vos comptes pendant un certain temps, retirez en cash l’équivalent d’un RSA et essayez de vivre avec ça, juste avec ça. Voyez ce que ça fait de vivre sans Netflix. Pourtant, vous avez la chance de savoir que vous pouvez mettre un terme à cette expérience à tout moment.

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Le problème est encore plus flagrant quand on regarde du côté des systèmes d’exploitation et des logiciels de création. Ce sont des outils de production, et sous le système oppressif de l’industrie du copyright, ceux qui peuvent se permettre d’acheter ces outils ont un avantage socioéconomique direct sur ceux qui ne le peuvent pas. La raison pour laquelle le partage de fichiers est présenté comme du « piratage » est simple : on attaque cette domination. On retire aux classes supérieures la mainmise qu’elles ont sur la production de la culture, que ce soit quand elles font de l’argent ou simplement qu’elles ont seules voix au chapitre.

Des personnes économiquement défavorisées se déclarent parfois, en toute connaissance de cause, pirates. Il peut s’agir d’une forme de protestation politique à l’encontre de la propriété intellectuelle, des pratiques douteuses d’une entreprise, etc. Une minorité de gens dans une position économique privilégiée le font également : même s’ils pourraient se permettre de s’acquitter des prix demandés, ils téléchargent et partagent pour des raisons politiques. Si cet acte choque votre sensibilité — parce que ce ne serait pas de la « vraie » désobéissance civile si on fuit les conséquences, et que ce n’est pas un « vrai » boycott si on a tout de même l’usage du produit —, ce n’en est pas moins scandaleusement pompeux que de s’en prendre à ceux qui téléchargent par besoin. Je répète, les gens qui sont en mesure d’acheter au prix du marché et qui piratent sont une infime minorité. Ce pirate qui pourrait payer et qui choisit de ne pas le faire n’est qu’un épouvantail.

Certains naviguent peut-être dans une « zone grise » — ce sont ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter Photoshop ou Maya, mais que cela ne tuera pas de dépenser quelques euros sur iTunes. J’aimerais vous rappeler que personne n’a le droit de juger comment les gens pauvres utilisent leur argent. Personne n’a le droit de dire que quelqu’un n’est pas « pauvre » parce que cette personne possède des articles de luxe tels qu’un réfrigérateur ou une XBox, ou parce qu’elle dépend de membres de sa famille mieux lotis pour avoir un train de vie un peu plus confortable que celui de manger tous les jours des nouilles instantanées. Par extension, personne n’a le droit de dire aux gens que leur activité de partage de fichiers n’est pas la conséquence d’un besoin ou d’une croisade politique. Il peut aussi bien s’agir de cela que d’autre chose, mais c’est tout à fait élitiste de prétendre que c’est illégitime.

Personne ne décide de la bonne façon d’être pauvre. Ni les riches, ni les pauvres. Et quand des pauvres font la morale à d’autres pauvres en leur reprochant de ne pas assez respecter la propriété intellectuelle, c’est aussi un problème. Les personnes racisées peuvent parfois intérioriser des poncifs racistes, tout comme les personnes LGBT peuvent intérioriser des clichés homophobes et les femmes des clichés patriarcaux… Pas besoin d’appartenir une classe supérieure pour discriminer en fonction d’une hypothétique classe sociale. Chacun peut prêter foi à l’absurdité de ce « classisme » et le perpétuer, quand bien même ce serait contre son propre intérêt. Et personne n’intériorise le classisme du copyright mieux que des auteurs qui crèvent la faim.

À PROPOS DES MOTS EN -ISME

Au cas où ce ne serait pas clair, les définitions de « classisme », « sexisme », « racisme », etc sont tirées de la « social justice theory » : il s’agit de systèmes de domination à l’échelle d’une culture où un groupe de personnes a l’ascendant sur un autre. Ce n’est pas forcément la même chose qu’un individu à qui on porte préjudice. Une personne pauvre qui déteste les riches ne relève pas du « classisme inversé » : c’est une personne pauvre à qui on porte préjudice. Il n’y existe aucun système qui donne un pouvoir à ce préjudice.

Peut-être que vous êtes un artiste dans le besoin, un auteur, un programmeur, ou peut-être que vous êtes juste une personne créative qui a du mal à éprouver de la sympathie pour ceux qui jouissent des fruits de votre dur labeur sans rien vous donner en retour. Vous savez quoi ? Moi aussi. À 16 ans, j’ai publié un livre que personne n’a lu. J’ai foiré un Kickstarter à 21. À 24, je ne compte plus les boîtes de donation vides à la fin de mes projection et de mes présentations. Ce n’est pas parce que les gens sont méchants, cruels et insensibles. C’est parce qu’ils sont aussi fauchés que vous et moi.

Dans les rares cas où il y a de l’argent, seulement 1% des artistes en touche à un moment ou à un autre. Cela ne va pas forcément au 1% le plus talentueux (lisez la trilogie Fifty Shades of Grey et revenez m’en parler si vous le pensez encore), mais au 1% le plus chanceux. Voilà comment fonctionne ce monde tordu.

Nous devons cesser d’intérioriser ce classisme et de croire qu’être pauvre est un crime, et que les gens qui n’ont pas d’argent ne méritent pas aussi de belles choses. Ça commence par refuser de croire que vous ramez financièrement parce que vous l’avez mérité, parce que vous n’êtes pas assez bien, ou que votre situation est tout sauf liée à la famille dans laquelle vous avez eu le bonheur ou le malheur de naître. C’est ce qui se passe quand on intériorise la bigoterie : on se déteste au moins autant que les gens comme nous.

Alors si on s’intéresse vraiment à l’injustice faite aux artistes qui luttent et qui n’arrivent pas à tirer une rémunération de leur travail, qu’on dirige cette colère vers les gens et les institutions qui renforcent ces inégalités économiques. Ne la reportons pas sur ceux qui veulent oublier un instant à quel point ils sont pauvres en regardant gratuitement un ou deux épisodes de Game of Thrones. »

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2 pensées sur “La lutte contre le piratage est un privilège de classe”

  1. Merci pour cette traduction et ce partage! 🙂

    Je participe à mon tour à l’œuvre commune en t’informant que tu as fait une faute de traduction qui mène à un contresens dans le petit cadre « À propos des mots en -isme ». D’une part, dans ce contexte, « prejudice » ne signifie pas « préjudice » en français, mais « préjugé », « à priori ». « To have a prejudice », ce n’est donc pas « subir un préjudice », mais au contraire « avoir un préjugé » (contre qqun, qqch). « one individual having a prejudice », c’est très simplement « un individu ayant un préjugé ». Et « a prejudiced poor person », c’est « une personne pauvre qui a des préjugés ». L’idée est de dire que, même si cette personne a un comportement répréhensible envers autrui (ici, un pauvre qui détesterait les riches par principe), la dynamique globale du système ne permet pas pour autant de l’accuser de classisme (pas plus qu’une femme misandre ne peut être sexiste, ou qu’un Noir américain qui haït les Blancs ne peut être raciste).

    Sur le fond, je crois que je suis d’accord avec tout ça… Mais ça reste à mon sens une analyse partielle, tronquée, qu’on peut utiliser à une fin et à son contraire. Je pense qu’il est important de rappeler de ne pas juger les autres dans le but de se positionner à un niveau moral supérieur, et ce, en particulier lorsque l’on est plus favorisé/privilégié que celles et ceux que l’on juge. J’adhère à 100%. Par contre, je sais d’expérience que cet argument mène très souvent à un type de relativisme et d’acceptation aveugle du statu quo, parfaitement illustré par l’expression « des goûts et des couleurs on ne discute pas ». Alors que si, discutons-en, justement. Défendre la liberté, ce n’est pas postuler que tout le monde est déjà aussi libre qu’il peut l’être et que tout le monde est également libre. Or, c’est bien ce que sous-tend la théorie du libre choix, « chacun fait ce qu’il veut ». Comme si nos choix n’étaient pas manipulés, orientés, et que ce phénomène-là ne se rattachait pas aussi à la lutte des classes.

    Ce qu’il est intéressant de noter à propos du piratage, c’est qu’il reproduit grosso modo les succès de l’offre légale. Et les pirates le soulignent eux-mêmes souvent : déjà, que ce sont les « gros » qui sont les plus touchés (donc la lutte anti-pirate ne devrait pas être le combat des petits). Ensuite, que le piratage, de par son aspect de partage, contribue aussi, paradoxalement, au succès légal des œuvres piratées. Sauf que ces arguments, qui sont précisément censés calmer les ardeurs des anti-pirates, présentent effectivement le piratage non pas comme de la désobéissance civile, mais au contraire comme un acteur tout à fait légitime et intégré du système, qui va dans son sens et le renforce (même si c’est à l’insu de son plein gré…). Pour conclure, je ne sais pas si le piratage d’œuvres contient réellement, en soi, un potentiel de changement. Le changement, ce serait de refuser de participer à la diffusion, à la célébration et au financement (qu’ils soient légaux ou non*) des œuvres qui sont détenues par des corporations cupides et par leurs complices, et d’essayer à la place de favoriser les œuvres qui correspondent à nos idéaux, soit celles qui sont diffusées en copyleft, licences libres, etc. Mais, bien sûr, aucun jugement là-dedans; je ne peux moi-même pas du tout m’identifier à la seconde proposition à l’heure actuelle. En revanche, je mène une réflexion qui tend à me pousser dans cette direction.

    * Du reste, le capitalisme reposant lui-même sur foule d’opérations illégales, on ne peut ni revendiquer que l’illégalité ou la prise de risque constitue en soi un acte de rébellion, ni espérer battre le capitalisme à un jeu auquel il est si bon (ils détourneront toujours beaucoup plus d’argent que nous, ils mettront toujours beaucoup plus de gens que nous sur la paille, etc.).

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