La Littérature sur le Ring : bilan

Je vous parlais ici d’un défi complètement fou initié par une association berlinoise auquel j’ai eu le privilège de participer samedi et dimanche dernier : La Littérature sur le Ring. Il s’agissait d’écrire 24 heures dans le métro (la ligne qui fait le tour de Berlin sans interruption le week-end) et de voir ce que nous arrivions à produire. Eh bien ça y est, c’est terminé et je suis toujours vivant (mais peu s’en est fallu). L’occasion donc, pour mémoire, d’en tirer un petit bilan.

Première constatation : écrire dans le métro, c’est compliqué. Mais c’est moins compliqué que ce que je pensais. D’abord, la S-Bahn berlinoise (l’équivalent du train de banlieue ou du RER parisien) est relativement confortable : les sièges sont larges, en tout cas plus larges qu’en France, et il y a de l’espace dans les couloirs pour qu’on puisse éviter de se marcher les uns sur les autres aux heures d’affluence. De plus il y fait bien chaud, ce qui par ce week-end glacial était le bienvenu. Après, cela reste un train, avec les inconvénients que cela suppose. D’abord, la position d’écriture n’est pas idéale. J’avais mon petit ordinateur sur les genoux et le poids de ma tête a directement pesé sur mes cervicales, qui ont commencé à me faire mal au bout de deux heures. Autre petit inconvénient technique : j’ai tendance à vite avoir mal aux fesses dans les transports, et spécialement dans le train. Et là j’ai été servi, inventant au passage l’expression « Arschschmerzen » (douleur au cul) qui a bien fait marrer mon collègue allemand Patrick WEH Weiland.

Toujours dans le domaine des douleurs corporelles et psychologiques, puisque ce défi n’avait pas de défi que le nom, j’ai constaté avec un étonnement relatif que j’étais particulièrement improductif entre 4 heures et 7 heures du matin. Il s’agissait d’un challenge sur 24 heures, aussi je m’attendais à ressentir de la fatigue à un moment, d’autant que je ne suis pas forcément un couche-tard de l’extrême en règle générale : passé 1h du matin, mes batteries  tombent vite à plat. Mais alors là… C’est bien simple, durant ces horribles heures de la nuit, j’ai dû écrire un mot à la minute. Et encore, je devais faire un effort de concentration pour ne pas m’effondrer sur le clavier et me rappeler du mot précédent. Tout s’embrouillait dans ma tête, et cette nuit impénétrable qui refusait de céder place au soleil… Pendant un long laps de temps, au pire moment du défi pour moi, j’ai ressenti cette peur terrible et viscérale qu’ont dû éprouver aussi les hommes préhistoriques : celle que le soleil ne se lève plus jamais, qu’il ait été avalé par la nuit et qu’il ait disparu pour toujours. Oui, j’ai vraiment eu peur, sans blague (je sais, c’est ridicule). Mais à ma décharge, j’étais très fatigué.

Trois bonnes surprises néanmoins. D’abord, je n’ai pas été autant dérangé que je le pensais par le bruit et l’agitation (je suis plutôt quelqu’un qui écrit dans le silence et chez moi, même le cliquetis des tasses dans les cafés m’irrite). C’est une excellente chose pour moi, et une découverte que j’ai d’ailleurs mise à profit dans les jours suivants en allant m’installer dans un café et en écrivant un chapitre entier sans problème. La Ringbahn, une véritable thérapie…

Ensuite, j’avais un peu peur de la faune berlinoise, surtout un samedi soir, mais les gens ont été très courtois et personne ne nous a ennuyés une seule fois. Il faut dire que nous étions sept, cela n’aurait peut-être pas été pareil seul ou à deux. Une mention spéciale pour mes collègues d’écriture, tous adorables, qui ont rendu ce voyage bien plus agréable et drôle qu’il ne l’aurait été autrement : Nicolas AncionRobert KlagesNicoletta GrilloNikita AfanasjewPatrick WEH Weiland et Amélie Vrla.

Enfin, nous avons pu faire quelques pauses, notamment dans l’appartement de l’organisatrice Myriam Louviot (béni soit son nom sur trente générations, à la fois pour le soutien logistique, culinaire et moral) où nous avons écrit aux heures les plus sombres avec Nicolas et Patrick, luttant contre le sommeil en tapant des pieds et en faisant les cent pas pour se réveiller. L’appartement se situait au pied d’une station de métro, aussi pouvions-nous y faire des pauses régulières, ne serait-ce que pour satisfaire les besoins naturels inhérents aux êtres de chair et de sang.

Sitôt que les premiers rayons du soleil ont crevé la nuit, j’ai senti l’énergie refluer. C’était presque magique, une véritable renaissance : c’est dire à quel point nous sommes des animaux. Quelle incroyable sensation, malgré le froid, de sentir la vie reprendre le dessus, de voir les rues se remplir, le traffic reprendre, le bruit aussi, et la chaleur des rayons à travers la vitre… une vraie épiphanie. Oui, vous avez remarqué, je ne passe pas souvent une nuit blanche. D’ailleurs, après le brunch de midi chez Myriam, je suis rentré à la maison, j’ai pris une douche et me suis effondré dans le canapé plusieurs heures, avant de me réveiller comme une fleur le soir et d’enchaîner sur une bonne nuit de sommeil. Finalement, pas trop de dommages. D’ailleurs, je retiendrai le leçon question sommeil : plutôt que de s’échiner à vouloir rester éveillé 24 heures durant, quitte à perdre son temps devant son écran, mieux vaut faire quelques micro-siestes de dix minutes pour reprendre des forces. Sur les coups de 9 heures, j’ai fermé les yeux une vingtaine de minutes dans le métro et je me suis senti beaucoup mieux après. Et je m’en suis voulu de ne pas l’avoir fait plus tôt.

Côté texte, le résultat est lisible ici. Pas forcément la meilleure chose que j’aie jamais écrite, loin s’en faut, mais il y a de la matière et je pense le reprendre sous une forme plus élaborée, plus longue, plus dingue aussi, tant sur le fond que sur la forme. Voilà comment je l’appréhende (après l’avoir détesté sur le moment) : une bonne base pour un futur roman. Nous en avons lu quelques extraits dans un café le vendredi suivant et il me semble que l’accueil a été plutôt bon. Des images ont été filmées tout au long du défi par l’excellente Barbara Bernardi, et j’espère que vous pourrez les voir bientôt : elle aussi est montée dans la Ringbahn et a bien donné de sa personne.

En tout cas, ce fut une expérience très amusante (par forcément sur le moment, mais a posteriori) et révélatrice. J’ai appris quelques petites choses sur moi, sur ma manière d’écrire, sur ma relation au stress et au manque de sommeil, et rien que pour cela, cela valait le coup. J’ai également rencontré une foule de gens très sympathiques avec qui il me tarde de rembarquer pour de nouvelles aventures. Robert a suggéré de passer 24 heures dans un jacuzzi. Nous allons étudier ce dossier avec attention.

Image : julienghien1 via Flickr (Creative Commons BY)

2 réflexions sur « La Littérature sur le Ring : bilan »

  1. L’idée d’écrire dans le métro me laisse toujours dubitatif, mais concernant la nouvelle qui en résulte, c’est vraiment très bien. L’histoire vaut le coup, l’angle d’approche avec le Shinto est très intelligent (en plus j’ai appris des choses, c’est plaisant), tu n’essaies pas de faire de l’esbrouffe, tu ne tombes pas dans le piège du « tout miser sur le concept, et on verra bien pour l’intrigue » dont je parlais sur mon blog, et ce n’est ni trop long ni trop court… Les personnages sont peut-être un peu simplistes (excepté Kappa), mais dans une nouvelle c’est normal.

    Non vraiment, bravo. C’est un des meilleurs textes que j’aie lus de ta plume.

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