La différence entre partage et piratage

Même si une seule lettre les sépare, les mots « partage » et « piratage » sont souvent l’objet d’un amalgame douteux que j’aimerais débroussailler, pour moi-même comme pour tout le monde.

Quand j’y réfléchis, la distinction n’est pas si évidente. Les deux actions procèdent d’un même geste, deux actions aux desseins pour ainsi dire identiques : dans un cas comme dans l’autre, je transmets à un tiers la copie d’un fichier. J’ai soit fait l’acquisition de ce fichier légalement, soit j’ai moi-même obtenu ce fichier de façon illégale avant de le remettre à disposition des autres. Dans un cas comme dans l’autre, une copie d’un fichier a été relâchée dans la nature, prête à se reproduire, sans avoir généré de rétribution pour son auteur et, éventuellement, pour les intermédiaires d’édition/distribution/diffusion. C’est parce qu’ils sont si identiques en apparence que piratage et partage souffrent d’une si mauvaise réputation. Pourtant, en tout cas à mon sens, ils englobent deux réalités complètement différentes.

Dans le cas du piratage — de mon point de vue —, on met à disposition un fichier, qu’on l’ait acheté ou non, au plus grand nombre, soit en streaming, soit en P2P, via les newsgroups, bref, c’est un envoi anonyme, une mise sur étal. Cette mise en disposition a souvent pour vocation, derrière les grands idéaux, de  générer du traffic et donc de l’argent grâce aux publicités. Le piratage a, la plupart du temps, une vocation commerciale.

Le partage est, selon ma propre vision des choses, un piratage artisanal : il ne s’agit pas d’ouvrir la maison aux quatre vents, mais d’organiser des visites ponctuelles des chambres. Si je fais l’acquisition d’un fichier numérique, je peux avoir envie d’en faire profiter ma femme, mes parents, quelques amis, de la même manière que je prête un livre de ma bibliothèque. Certes, une copie est générée à chaque fois. Mais la vocation commerciale n’existe pas, ou plutôt elle est détournée non pas au profit du pirate, mais — je l’espère — de l’auteur.

Oui, ça semble antithétique, mais je vous ai plusieurs fois parlé des effets à mon sens bénéfiques du partage. Ce sont eux qui vont me donner envie d’acheter un livre d’un auteur que j’ai découvert grâce à un ami qui m’a d’abord transmis le fichier ou le bloc de papier gratuitement. Le partage est une invitation à la découverte.

Mais le partage n’est pas que cela : s’il prend acte des bouleversements informatiques fondamentaux qui sèment le trouble dans toute l’industrie culturelle, il profite des formidables outils de propagation de la sérendipité qui sont un véritable progrès pour la diffusion de la culture. J’ai toujours dit que j’acceptais sans problème qu’on télécharge mes livres si on n’était pas en mesure de les payer — je préfère qu’on me lise plutôt qu’on ne me lise pas, argent ou non en jeu : en exposant mon point de vue sur la question, je me mets en quelque sorte dans la peau du donneur d’organe qui fait part de son opinion à ses proches (avec dans le rôle de ma famille, les lecteurs de ce blog). Je suis consentant. Je sais à quoi je m’expose.

Le partage devient à mon sens piratage à compter du moment où l’auteur n’a pas donné son accord. Ça ressemble à une relation amoureuse, il y a une notion de consentement, on n’en est pas si loin. On fait beaucoup de choses intéressantes avec le consentement des gens. Sans lui, les principaux concernés se braquent, on fige le débat, les lignes s’arrêtent et c’est au détriment de tout le monde.

Alors oui, c’est difficile de faire passer ce message. L’industrie culturelle est « en crise », même si on ne sait pas en crise de quoi — j’ai toujours trouvé que l’usage des mots en crise était une forme d’excuse, pire, de justification de politiques stupides —, et tout le monde a peur. D’ailleurs, la plupart des politiques de sensibilisation mettent le consommateur dans la peau d’un potentiel criminel (les annonces du FBI au début des DVD n’ennuient que ceux qui se sont procurés le film légalement). Bref, il y a de la défiance, défiance qui à mon sens ne s’effacera qu’au profit d’une vraie sensibilisation aux métiers de la création.

Vous allez me dire que c’est encore l’histoire du bon et du mauvais chasseur, ce en quoi vous n’aurez sans doute pas tort : un crime commis par amour ou par haine, même si son mobile est différent, demeure un crime aux yeux du législateur, qui se contente d’effleurer la surface des choses. Mais peut-être devrions-nous creuser un peu plus en profondeur et nous intéresser justement à ces motifs, plutôt qu’aux conséquences immédiates. Oui, c’est un peu court, mais après tout, même dans le microcosme du juridique, la passion est un motif retenu pour atténuer une peine ; on parle d’un crime passionnel. Pour moi, le partage d’un fichier dans le but de faire découvrir une œuvre ou un auteur n’est pas un crime : c’est un encouragement.

Reste la question de la rétribution. Car si tout le monde se met à partager avec ses amis (la notion d’amis est d’ailleurs compliquée à établir — amis proches, connaissances, amis Facebook, mailing list, qui sont nos amis ?), on n’est pas sortis de l’auberge et les sources de financement de la création vont vite se tarir.

Sensibilisation, c’est le plus important. Voilà à quoi devraient s’affairer les services du Ministère de la Culture, plutôt que de laisser se propager dans les médias l’image d’un artiste aisé et dilettante, profitant du système pour se complaire dans sa paresse. Si personne ne peut — et n’a envie — de se battre contre les formidables biais qu’Internet offre aux artistes de faire connaître leur travail, on peut toutefois essayer de faire en sorte que tout le monde y trouve son compte.

Tous les auteurs piratés/partagés devraient pouvoir, très simplement, mettre à disposition sur leur blog, leur compte Facebook, leur page officielle, peut-être même sur Wikipédia, un bouton de paiement — ou plutôt un bouton de soutien. Plutôt que de criminaliser, offrir la possibilité à ceux qui « transgressent » de soutenir le créateur qu’ils estiment, à tort ou à raison, avoir lésé. Les banques devraient proposer des plugins. Ce devrait être obligatoire aujourd’hui, dans un monde où tout le monde galère et où chacun doit rivaliser de combines pour s’en sortir. Mieux, la fiscalité de ces dons devrait être transparente : l’État devrait encourager, légitimer, ce genre de pratiques, plutôt que d’y faire la chasse. Des impôts seraient payés de toute façon. Il devrait être simple — simplissime, même — de proposer au consommateur de soutenir un créateur. De tels moyens existent déjà, bien entendu (Flattr, Dogecoin, tant d’autres), mais ils sont vécus pour la plupart comme des pis-allers, pas comme les piliers d’une nouvelle économie de la compréhension. Dans un état de droit, il est du devoir de l’État de veiller à l’apaisement des tensions. Il est également du devoir de chaque citoyen de n’enfoncer personne. Mais peut-être est-il également du devoir de l’auteur de mettre à disposition ces moyens de rétribution.

Bien sûr, tout n’est pas tout noir ni tout blanc. Difficile de promouvoir la doctrine — oui, j’ose employer ce gros mot — du partage quand il est aujourd’hui si facile de pirater n’importe quoi, n’importe quand et n’importe où. Ouvrez un étalage de fruits, laissez-les sans surveillance et les gens se serviront sans rien demander à personne. Si vous  n’avez pas eu le choix, qu’on vous laisse la possibilité de laisser un mot d’explication, peut-être une corbeille aussi. Si vous êtes consentant, attendez-vous à des surprises et des remerciements.

Finalement, nous allons peut-être entrer dans une ère hautement humaine, où non plus seulement les actes seront jugés, mais aussi et surtout leurs motivations. Propager le sens de l’équité : voilà selon moi la direction vers laquelle tendre.

13 réflexions sur « La différence entre partage et piratage »

  1. Excellent article. Vous devriez en envoyer une copie Rue de Valois. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ils sont à l’écoute de ce genre d’initiatives.

  2. Un nouvel ami m’a parlé d’Alain Damasio, comme d’un très bon auteur.
    Comme je ne connaissais pas (bien le premier, du tout le second), j’étais tenté, mais sans plus.

    Quand il y a eu l’affaire du piratage d’ebook sur OneDrive (https://www.actualitte.com/usages/le-cloud-onedrive-de-microsoft-meilleur-ami-du-pirate-de-livres-52259.htm), j’ai vu la Horde du Contrevent et je l’ai donc prit.

    Je suis en train de le lire, en toute illégalité, donc.
    Cependant, la lecture est plaisante, donc je vais sans doute l’acheter au format ebook.
    D’ailleurs, je serais grandement tenté d’acheter d’autres œuvres dudit monsieur.

    Sur la page Wikipédia de monsieur Damasio (http://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Damasio), on peut voir 4 romans (dont 1 à paraître), 8 nouvelles, 1 recueil et 3 autres écrits.

    Sachant que je ne lis que des ebooks (par manque de place pour les livres physiques), j’ai été voir les marchands en ligne :
    - http://librairie.immateriel.fr/fr/list/auteur-79766-alain-damasio/rechercher?q=Damasio
    - http://fr.feedbooks.com/search?query=Damasio
    - http://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_noss?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Ddigital-text&field-keywords=Alain%20Damasio

    On retrouve donc toujours la Horde et un recueil.
    Les autres œuvres ne sont donc pas, à priori, disponibles au format ebook.

    Donc, voici deux questions : si les œuvres ne sont pas disponibles légalement au format que les gens utilisent, est-ce étonnant des gens « pirater » et les rendre disponible vers ces formats ?
    A qui la responsabilité ?

  3. Je suis beaucoup plus cynique que vous (je parle aussi du commentaire d’Audrey). A mon avis, au niveau de l’Etat, ce qui passe aujourd’hui largement avant toute forme de culture c’est la possibilité de récupérer de l’argent. Les comptes de la France sont dramatiquement dans le rouge depuis trop longtemps, et je pense que devant les perspectives financières qui s’annoncent, l’idée d’une véritable politique culturelle ne tient pas deux secondes. Les dons ne seront pas encouragés plus qu’ils ne le sont aujourd’hui, parce qu’on se fiche pas mal d’encourager quoi que ce soit : on veut des électeurs, et si on n’a pas les électeurs, on veut récupérer l’argent.

    Si les écrivains constituaient un lobby puissant, capable d’influencer les résultats d’élections importantes, on trouverait subitement qu’il est dans l’intérêt de la France de soutenir la création littéraire, et on défiscaliserait. Mais ce n’est pas le cas. Donc l’Etat se fout pas mal de la création littéraire, des auteurs et des problématiques de partage. Ils essaieront plutôt de récupérer de l’argent pour tenter misérablement de rembourser la dette.

    Ces histoires de politique culturelle, comme de politique familiale d’ailleurs, sont devenues un bon gros jeu de dupes : en réalité ce ne sont plus que des moyens de récupérer de l’argent partout où l’on peut (ou bien des électeurs). Pour qu’existent encore des ligne politiques détachées de considérations matérielles, il faudrait qu’existent encore des convictions spirituelles, pratiquement impossibles à justifier rationnellement, comme par exemple l’importance cruciale de l’art pour la civilisation.

    Nous avons des convictions de ce type, nous, à titre d’individus. Certains politiciens également, à titre d’individus. Mais au niveau des institutions, les convictions sont des foutaises poétiques n’ayant aucune utilité, qui font certes plaisir aux gens (ces gentils demeurés qui croient encore aux forces de l’esprit et toutes ces conneries) et qu’il faut faire semblant de prendre à coeur, mais qui ne résistent pas une seconde devant la bonne et solide matérialité, devant la gestion utilitariste du monde.

    Faut oublier l’Etat et se débrouiller sans eux.

  4. Halv, tant qu’à être cynique, allons y jusqu’au bou:

    face aux auteurs en ordre épart, ce n’est pas un lobby qui se dresse, mais un ensemble de professions : Editeurs, imprimeurs, routiers et manutentionnaires, libraires, marchands de presse etc.

    Qui oserait mettre en danger TOUS ces emplois, les charges (sociales et patronales) , les impôts et autres (et les votes qui vont avec) pour une frange d’artistes ?

    Il serait tout bonnement irresponsable de mettre les travailleurs honnêtes à la rue pour faire plaisir à quelques farfelus qui n’ont qu’à écrire entre deux services à l’usine.

    C’est bien pour ça qu’on a un ministre de la Culture : s’assurer du bien être et de la bonne santé de l’industrie culturelle. Saluer les « employés du mois » titrés du Goncourt, aller saluer les investisseurs à la FIAC ou à la Fondation Cartier, allez à Avignon s’assurer que les intermittents retournent organiser les Jeux…

  5. Je ne serai pas aussi cynique (je le suis rarement, pour l’avoir trop été autrefois — ce qui m’a vacciné). Ce qui ne va pas dans le sens positif des choses, je choisis — délibérément — de l’ignorer. Le déclinisme ambiant ne m’intéresse pas. Pire, je le méprise. Certes, les intérêts économiques et politiques sont prégnants, mais je veux croire encore que le peuple (au sens noble du terme, sans considérations sociales) peut par son mouvement entraîner la roue des évènements. Question de sensibilité et de sensibilisation. C’est aussi une question de répartition des énergies. Je pourrais choisir de consacrer la mienne à maudire, mépriser et me plaindre. Beaucoup le font. Mais je suis sûr que nous valons mieux que ça. Se débrouiller sans l’État ? Pourquoi pas, nous le faisons déjà. Mon rêve, c’est néanmoins une transformation en profondeur.

  6. « Donc, voici deux questions : si les œuvres ne sont pas disponibles légalement au format que les gens utilisent, est-ce étonnant des gens « pirater » et les rendre disponible vers ces formats ?
    A qui la responsabilité ? »

    La plupart du temps, la motivation première des gens qui piratent n’est pas d’acquérir des livres rares. Mais juste de profiter sans débourser. La responsabilité : à la pingrerie d’iceux, et à personne d’autre.

  7. @Falstaf : je ne suis pas d’accord sur « la plupart du temps » et sur « livres rares ».

    L’offre légale concernant les ebooks est encore assez légère.
    Il n’y a aucune raison qu’un livre soit rare, sauf si c’est la volonté de la maison d’édition.
    Trop souvent, il y a une chronologie des médias : broché, puis poche, puis ebook.
    Sauf que chaque format s’adresse à un public différent.
    C’est non seulement stupide, mais aussi très insultant envers les différents lecteurs.
    Ça veut dire que ceux qui lisent sur ebooks sont des lecteurs de seconde zone ? Qu’ils n’ont droit d’avoir des livres qu’après que les autres se soient servis ? Qu’ils auront les restes si on a le temps de faire les ebooks (à la qualité parfois variable et relative) ?

    Donc, pour ceux qui me considère comme un lecteur de seconde zone, je répondrais allez vous faire f*****. Si vous ne voulez pas de mon argent, je ne vous le donnerais pas.
    Si ça fait qu’un auteur que j’aime ne pourra pas être financé, je trouverais ça réellement stupide, mais à force, que toutes les _industries_ culturelles prennent les gens pour des c*** et des vaches à lait, c’est ce qui arrive.

  8. @Kerrubin :
    Mouais.
    Pour être franc : je suis auteur. Mon éditeur (pas un gros monstre de « l’industrie culturelle », mais un petit indépendant) vend mes livres sous format numérique à moins de 5 euros, sans DRM. De manière quasi systématique, ces fichiers, pourtant disponibles simultanément aux versions en papier, se retrouvent « partagés » (humhum) un peu partout, 2 jours après. Mon cas n’est aucunement un exception : c’est le même topo chez mes collègues proches. Quelle est donc la motivation des gens qui téléchargent ces fichiers ? Un acte « fuck the system » ? Vraiment ?

    Je ne nie pas que pendant un temps, le circuit broché => poche => numérique a été le modèle d’exploitation type. Mais c’est de moins en moins le cas.
    Considérer que tous les éditeurs traditionnels (et les auteurs édités par ces derniers, comme c’est parfois le cas) sont de gras usuriers « qui prennent les gens pour des c*** » est une désinvolture bien pratique pour justifier le fait de profiter sans payer, et surtout sans se poser trop de question.
    Le « partage » n’est qu’un terme glam pour dire « piratage ». Et je préfère un pirate qui s’assume à un pingre qui se cherche des excuses.

  9. @Falstaf
    Ce n’est pas que le cas du livre, mais de toute l’industrie culturelle (musique, cinéma, livres, jeux vidéo) qui a pourrit les relations avec le « consommateur » (en 1 ou 2 mots, selon certains).
    Pour la musique, ça a commencé avec Napster et l’industrie a mis énormément de temps, à ne serait-ce qu’un minimum, coller aux envies/manières de consommer des gens.
    C’est ce qui se passe depuis quelques années avec le livre et l’industrie n’a même pas tiré les leçons du passé…

    L’industrie n’a pas voulu du marché numérique. Résultat, c’est Amazon et le piratage qui occupe ce segment. Et maintenant, c’est la même industrie qui gueule très fort comme quoi les deux sont des méchants. S’ils mettaient autant d’effort à se soucier des leurs clients que de gueuler, le problème ne se poserait pas.

    Après, il est clair que certaines personnes vont toujours pirater. Mais la majorité peut aller sur une offre légale si elle est bien foutue.

    Et quand je dis industrie, c’est bien sûr les gros et non les petits (qui font plus dans l’artisanat, plus souvent proche des gens, plus humain, donc, moins financier). Mais c’est les gros qui ont la force de frappe et qui gueulent le plus fort…

    Et, question : si j’achète un livre, que je le prête à un ami. Piratage ?
    Et si j’ose le revendre d’occasion ?

    « Pour être franc : je suis auteur » un lien pour voir les livres ?

  10. @kerrubin
    « un lien pour voir les livres ? »
    Non. Je ne m’exprime pas ici pour vendre ma came.

    Il y a piratage lorsqu’il y a duplication pure et simple de l’œuvre (quand tu prêtes ou vend un livre dans l’occasion, seul 1 exemplaire se retrouve dans la nature. Un fichier numérique peut être téléchargé à l’infini). Lorsque cette duplication se fait sans cadre légal. Et sans l’autorisation du détenteur des droits.

    Certes : le cadre légal actuel est inadapté.
    Certes : les solutions technologiques permettent de faire à peu près n’importe quoi, n’importe quand, de manière parfaitement anonyme.
    Certes : le client veut tout, tout de suite, sans quoi il se sent opprimé et malheureux (a ce sujet, d’ailleurs, et quitte à regarder de plus près comment fonctionne vraiment ce « système » dont les pirates valorisent tant la transgression : il serait sans doute intéressant de se demander comment le consommateur en est arrivé à ce stade. Qui l’à form(at)é à ce mode de consommation immédiat et déréglé. Pour le coup, on verrait que les industries à l’origine de tout ça, qui ont habitué les clients à un certain mode de consommation, qui leur ont donné les outils afin de consommer de cette manière, et qui se font un beurre bien gras là-dessus en usant de la technologie et des vides juridiques induits pour détruire toute concurrence, sont les véritables « industries qui prennent les gens pour des c**** ».)

    Le choses finiront par trouver une voie de régulation. Sans doute au très grand bénéfice de ces industries vendeuses de matériel et de « contenu » (et non plus d’ »œuvres ») qui ont effectivement une (ou dix) longueurs d’avance sur les acteurs historiques (éditeurs, libraires, écrivains…) et savent sur quel nerf appuyer (satisfaction immédiate, impression de liberté, de portabilité, personnalisation, facilité d’accès, sociabilité…) pour s’assurer l’adhésion et finalement la soumission du consommateur.
    En attendant, pour revenir à nos moutons : jusqu’à preuve du contraire et jusqu’à régulation, un vol reste un vol, le partage n’est qu’un piratage non assumé comme tel.

  11. @Falstaf
    Donc, faire usage du droit de copie privée pour dupliquer un ebook est illégal ?
    Est-ce que la copie privée concerne le domaine du livre ?
    Si oui, est-ce que les auteurs touchent _réellement_ une part de la redevance sur la copie privée ?
    Sachant que les liseuses sont frappées de copie privée à destination…de qui ?

    Et sinon, qu’est ce que le partage ? Seulement avec l’objet physique ? Il n’a pas le droit d’exister avec le numérique ?

    D’un côté, le numérique peut apporter liberté et souplesse (auteur indépendant, par exemple).
    Les acteurs établis le voient d’un mauvais œil (refus de faire du numérique, DRMs, volonté de taxer la vente d’occasion, volonté d’organiser l’épuisement des fichiers numériques…).
    Tandis que les nouveaux tranchent dans les droits qu’il y avait avec le physique (droit de propriété, DRMs…).

    Les anciens acteurs veulent défendre leur business. Les nouveaux acteurs veulent développer un business.
    Les clients veulent avoir accès à ce qu’ils veulent, quand ils veulent, pour un prix abordable.
    Et comme les nouveaux sont plus orientés « clients » que les premiers, ils remportent plus facilement l’adhésion des gens et les « formatent » (on est bien d’accord là-dessus).
    Les anciens prenaient les clients pour des vaches à lait, les nouveaux pour des moutons dociles.

    Résultat, tout le monde « veut », mais personne pour aider les auteurs, qui dégustent méchant.
    Parce que les anciens acteurs n’ont jamais été très porté sur le partage de richesse, pas plus que les nouveaux.
    Et que les clients apprennent à pirater ou sont enfermés dans les cages dorées des nouveaux entrants.

    Du coup, je suis assez pessimiste sur l’évolution du bazar.

    Moi, j’aimerais un truc simple : une plateforme avec plein d’auteurs dessus, que quand je paye 10€ (exemple), ça soit 9€ pour l’auteur, et 1€ pour la plateforme (qui se paye sur le volume). A charge de l’auteur de décider s’il veut ou non se payer des aides (relecture, publicité non gérée par lui, etc.). Le tout, sans DRM, sur un format ouvert.
    Mais ça, c’est dans le monde des bisounours.

    En passant, pour Neil Jomunsi : dans la bibliographie, les liens vers http://store.walrus-books.com/ ne sont plus bons.

  12. Oui, ta dernière idée est sans nul doute le monde des bisounours. Et pourquoi pas des ouvriers propriétaires de leur moyen de production, tant qu’on y est ? ^^

    Blague à part : lorsque tu dis « mais personne pour aider les auteurs, qui dégustent méchant », tu es pile poil dans le sujet. C’est la manifestation du début de ce mouvement : tout est tiré vers le bas, à commencer par la rémunération des auteurs, puisqu’en tant que producteurs de base, ils sont (c’est une règle qu’on peut sans doute étendre à pas mal de domaines) les plus fragiles et les plus faciles à impacter (c’est pas une nouveauté mais ça risque fort de devenir une généralité, voir par exemple des auteurs BD comme Maïorana qui jettent l’éponge).

    L’avenir, à mon sens, est tout tracé (les choses ont déjà commencé) : l’accroissement de la confusion entre objet culturel et objet de consommation. L’intégration au sein même des instances gouvernementales de ce dernier point (les déviations syntaxiques et les dernières décisions de Filippetii et de Pellerin sont assez éloquentes à ce sujet). Le naufrage progressif (et lent) des acteurs historiques. La montée en quasi monopole des vendeurs de contenu. L’éclosion d’une myriade d’auteurs « indépendants », encouragés par le narcissisme ambiant et les facilités proposées par les vendeurs de contenu (pas de sélection, pas de re-travail de l’œuvre, presque pas d’intermédiaire, disparition de la nécessité de « faire ses armes » dans le métier. Et pour l’espoir : mise en avant de quelques exemples d’auteurs best-sellerisés plus ou moins artificiellement.)

    Le consommateur obtiendra donc peu à peu ce qu’il veux : tout, tout de suite, pas cher. Quant au problème du piratage : il n’y aura plus guère que les vendeurs de contenu qui seront en mesure de s’en émouvoir. Mais au vu du peu d’impact que la chose occasionnera sur leur chiffre (basé non plus sur quelques œuvres sur lesquelles ils auront investis de l’argent - correction, fabrication, publicité, diffusion… - mais sur le global d’une masse de fichiers numériques n’ayant demandé grosso modo aucun de ces investissements), cela ne sera plus vraiment un problème.

    Pas de quoi être pessimiste, donc.
    Sauf si l’on est attaché à la notion traditionnelle de « culture ».

    Dans mon monde des bisounours à moi : les consommateurs, qui sont les véritables détenteurs du pouvoir décisionnel (puisque ce sont eux qui achètent) seraient pleinement conscient des enjeux des mutations actuelles et des influences qui sont exercées sur leurs pommes par les boîtes de la Silicon Valley. Malheureusement, les bisounours ne passent plus que sur Youtube, noyés sous des pubs pour des chaînes entretenues par des quidam simples agrégateurs de contenus, et tout le monde se fout à peu près de savoir les enjeux des choses. L’essentiel, c’est le présent. Jouissons donc sans penser au lendemain : c’est pas si mal.

  13. Mon idée est certes utopique, mais techniquement réalisable. L’utopie vient, à mon sens, plus d’un manque de volonté que de contraintes réelles (et certains ouvriers sont effectivement propriétaires de leur moyen de production : SCOP, SCIC).

    « tout est tiré vers le bas » : c’est un phénomène qui n’est en rien spécifique à la culture, si ça peut « rassurer », loin de là. La multiplication des intermédiaires joue, mais aussi le fait que le client final (qui dépend du domaine où la constatation s’applique) veut toujours mieux pour moins cher. Sauf qu’il y a des domaines où ça marche pas sans casse (industrie : ex des smartphone; service informatique : SSII/ESN…).

    Quand je vois certains livre représentant la « culture » qui se vendent super bien, je suis pessimiste. Quand je vois dans les transports en commun de nombreuses (même si c’est de moins en moins) personnes qui lisent, je me dis qu’il y a encore de l’espoir.

    Et désolé de casser le monde de bisounours, mais les consommateurs (client final cité plus haut) iront toujours au plus simple/peu cher. Surtout dans certains domaines qui ne sont pas de première nécessité (comme la culture).

    A quand un label « Fair Trade » pour la culture ?

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