La “démocratie sauvage” contre la fin du monde

C’est un entretien passionnant avec Sandra Laugier (directrice du Centre de Philosophie contemporaine de la Sorbonne), lu ce matin sur Mediapart, qui m’a mis la puce à l’oreille. Partant du principe que nous vivons dans une “forme faible de démocratie” où la représentation politique ne satisfait plus personne, mis à part peut-être les premiers concernés, l’auteure évoque la possibilité, à plus ou moins long terme, de voir se substituer à ce système vertical d’autres organisations — plus horizontales celles-ci — qui feraient la part belle à l’individualité (et pas forcément à l’individualisme, au contraire).

“L’espoir s’exprime désormais dans ces mouvements horizontaux, sans programme, ni leader charismatique, ni perspective de prise du pouvoir, qui portent le mot d’ordre d’une démocratie réelle, comme, à la fois, une revendication et une expérimentation. La créativité politique réside dans ces organisations collectives, pérennes ou non, fondées sur les principes de solidarité, de gratuité et d’autonomie, ou qui instaurent des modes de vie en rupture avec le productivisme, la hiérarchie et l’inégalité des rapports de genre.”

Je ne peux pas m’empêcher de me sentir assez proche de ce genre de discours. J’en suis arrivé à un point où, après avoir été passionné de politique au point de vouloir m’y impliquer, je ressens une forme de lassitude qui confine parfois au dégoût. Loin de moi le discours du “tous pourris”, simplement la constatation simple que quelque chose ne fonctionne plus, que l’engrenage s’est grippé et que la solution n’est plus dans la représentation, dans la délégation : les rares actions véritablement intéressantes que j’ai vues ces dernières années viennent toujours de collectivités restreintes ou d’individualités fortes. Qu’il s’agisse d’innovations économiques, de création artistique, de contestation sociale, d’amélioration de la qualité de vie, toutes les initiatives ou presque ont été proposées par des gens comme vous et moi, qui décident en toute connaissance de cause de se passer de la hiérarchie établie — pas de la doubler, non, juste de s’en passer — et de fabriquer leurs petits modèles dans leur coin.

Il existe une rupture plus profonde, exprimée par le « mouvement des places », qui veut penser et agir en dehors du système représentatif pour donner aux citoyens la capacité d’être reconnu, de s’exprimer, de prendre son sort en main et d’exiger une autre vie possible. Même s’il existe des expériences intéressantes, notamment locales, de participation, la démocratie radicale, ou sauvage, exprime d’abord la reconnaissance du pluralisme des formes de vie, l’exigence d’égalité réelle et l’idée que chacun est le mieux placé individuellement pour savoir ce qui est bon pour lui ou pour elle et pour intervenir collectivement dans les questions qui le ou la concernent.

C’est bien évidemment ce que certains d’entre nous, convaincus du caractère mortifère des plateformes de centralisation de contenus et de l’impasse que constitue aujourd’hui la chaîne de production des biens culturels, essayent de réaliser par de petites initiatives personnelles ou collectives (lire à ce sujet l’excellent article de Thierry Crouzet sur la fin de l’artisanat numérique).

Y a-t-il un risque d’“atomisation sociale” ? Sans doute, oui, si l’on considère qu’il s’agit d’un risque, mais en est-ce vraiment un ? Je pense que nous avons tout à gagner à nous recentrer sur nos communautés, à fragmenter ce village mondial qu’on veut nous imposer (et qui s’impose maintenant de lui-même de par les pouvoirs qu’on lui a insufflés) pour non plus pousser les murs, mais retisser le réseau, le maillage. Nous ne sommes pas faits pour le consensus : le “dissensus” est le moteur premier de la créativité et de l’innovation. Ne pas être d’accord avec le mode de vie que l’on nous impose, si l’on est effectivement en désaccord avec lui, est un droit… et nous devrions pouvoir exiger de nous y soustraire.

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La fin du monde qu’on nous vend à longueur de journée est, j’en suis de plus en plus persuadé, seulement la fin d’un monde : celui des toutes-puissances économiques, de l’industrie de massification, de la production de souffrance à la chaîne… Bien sûr, ces organisations se perpétueront jusqu’à leur mort et nous ne pourrons pas les empêcher de prospérer, ce serait naïf de penser le contraire, mais nous pouvons leur tourner le dos, les ignorer, décider de procéder autrement, entre nous. Nous avons laissé se créer un véritable cauchemar, qu’il soit social, administratif, économique ou artistique. Il est temps de se réveiller.

Appliqué à l’économie du livre et de la culture en général — le domaine qui nous intéresse —, la démocratie sauvage ressemble étrangement à l’auto-production, à l’auto-édition, à l’auto-publication, à tous ces auto- qu’on nous vend comme des gros mots et qui pourtant permettre aux auteurs de s’affranchir de presque toutes les règles et de bâtir leur propre système de valeur, qu’il soit basé sur l’échange, la gratuité, le commerce traditionnel ou la course à la production — peu importe, chacun choisit ce qui est bon pour lui. Envisager de nouveau les choses à l’échelle humaine, ne pas bâtir de pyramides dont nous ne pouvons pas soutenir les fondations, ne pas s’égarer trop loin de soi… Bien sûr, les systèmes tombent et nous pouvons en concevoir une certaine peur, mais la peur est mauvaise conseillère : il s’agit de regarder vers l’avant, le passé n’existe déjà presque plus.

Nous ignorons la manière dont tout cela va finir ; je n’aime pas spécialement les prospectivistes, ils sont presque toujours décevants. D’ailleurs, Sandra Laugier a l’intelligence de ne pas prétendre avoir une solution : elle se contente de dire que de ces modèles pourrait émerger quelque chose de nouveau, qu’ils pourraient agir en qualité de laboratoire à échelle réduite, sans certitude aucune. Il n’y a plus qu’à agir, à faire ce qui nous plait, comme nous en avons envie, parce que le net le permet.

Parce que si la politique et l’économie actuelles sont en crise, si elles paniquent, si elle ont peur… elles sont alors de bien mauvais conseil, non ?

Photo du bandeau : Xabier Otegi (CC-BY-SA 2.0) via Flickr