Kukulkán

Sans prendre la peine de relever complètement le rideau de fer, Cayetano se glissa dans la boutique et crapahuta dans l’obscurité jusqu’au répondeur. Zorro passa la truffe sous la porte, renifla l’air puis, posant son séant sur le trottoir défoncé, décida de rester sur le seuil.

L’homme balaya du bras les bombes d’insecticide qui encombraient la table. La diode clignotante, son seul repère dans le noir, renvoyait sur les murs nus un halo jaunâtre et intermittent. Ce n’était pas tous les jours qu’on lui laissait un message : à vrai dire, cela n’arrivait presque jamais. Du coup, Cayetano oubliait régulièrement qu’il possédait un tel attirail tant le bazar s’accumulait vite dans le réduit. Il parvint néanmoins à se frayer un passage jusqu’au boîtier et enclencha la lecture. La cassette se rembobina, claqua en s’arrêtant et la bande démarra.

Un-nouveau-message, cliqueta une voix robotique et grésillante. Reçu-hier à quatre-heures-quarante-deux. Bip.

Señor Fuentes ? Ici Jane. Vous devez venir d’urgence !

La cliente n’avait pas besoin de s’annoncer : il aurait reconnu au premier souffle cette vieille folle d’Américaine, bien connue des exterminateurs de Villa Nueva — à vrai dire de tout Guatemala City — pour s’alarmer au moindre grattement.

Los demonios, chuchota-t-elle. Ils sont revenus !

Cayetano soupira et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Zorro, nous avons du travail.

Du fond de la boutique et avec le rideau de fer à moitié levé, l’homme ne pouvait voir du chien que son gros postérieur écrasé sur le bitume.

— Allez, bouge ! s’impatienta le maître.

L’animal grogna avant d’entrer d’un pas traînant. Les lundis étaient difficiles pour tout le monde. Cayetano tâtonna dans la pénombre à la recherche de sa sacoche. Seul le répondeur fonctionnait sur piles et il n’avait pas envie d’escalader les sacs de chaux pour mettre en route le générateur.

— Aide-moi, enfin !

Zorro souffla et trottina jusqu’au mur opposé, où la sacoche de son maître était comme toujours suspendue à son clou. L’animal décrocha le sac d’un coup de truffe, ramassa la lanière dans sa gueule et l’apporta à l’exterminateur.

— Brave toutou ! Allons, en route.

Chien et maître se glissèrent hors du magasin. Une fois qu’ils furent sortis, Cayetano tourna la manivelle et referma le rideau en époussetant l’enseigne : cette nuit, un tremblement de terre avait fait disparaître son beau panneau sous une couche de poussière ocre. Cayetano afficha un sourire satisfait. Peinte dans d’éclatantes nuances poussin, piment et avocat autour du dessin d’un insecte gazé, l’enseigne hurlait en toutes lettres ¡ Adios Chinches ! aux passants et menaçait de cécité les amateurs de bon goût. Cafards, blattes, punaises de lit, serpents, puces, sauterelles, pigeons, termites et chiens errants n’avaient qu’à bien se tenir : il n’existait pas de meilleur exterminateur dans tout le quartier.

Le cœur léger, Cayetano et son chien sautèrent dans la camionnette. Le moteur crachota gaiement pour saluer l’aube d’une journée nouvelle, les haut-parleurs de l’auto-radio s’époumonèrent sur une chanson à la mode et les fanions christiques suspendus au rétroviseur dansèrent au rythme des cahots. Animal et homme prirent alors la direction de la Calle 2 en chantant à tue-tête.

Tout le monde connaissait Jane à Villa Nueva : la gringa avait profité d’une mission évangélique trente ans plus tôt pour s’installer au Guatemala. Elle s’était vite fait une place dans la communauté en apprenant à lire aux enfants du quartier, notamment à Cayetano et à sa sœur. L’Américaine s’était investie dans un nombre effarant de projets d’urbanisme, ce que les natifs avaient eu tendance à oublier au fil des années. La construction du stade devait beaucoup à sa ténacité face aux autorités locales. Jane, à l’instar de la vieille église et du Volcan de Pacaya, faisait partie du paysage. Sa raison s’était pourtant envolée en même temps que ses forces lorsqu’à l’aube de ses soixante-dix ans, elle avait décidé de ne pas rentrer aux États-Unis et de passer ses derniers jours là où elle avait été le plus utile. Comme à beaucoup d’autres, l’inactivité n’avait pas réussi à la vieille dame. Bon nombre d’habitants lui conservaient néanmoins une certaine tendresse.

— Nous arrivons, dit Cayetano après avoir tourné au coin de la station-service.

L’homme gara la camionnette devant une petite maison rose. La vieille femme, debout sous le porche, paraissait avoir attendu la venue de l’exterminateur depuis les premières heures de l’aube : emmitouflée dans une robe de chambre à pois dont les manches déchirées pendaient autour de ses coudes, elle tituba jusqu’en bas des marches et leva les bras au ciel.

— Cayetano Fuentes, s’exclama-t-elle avec son accent américain à couper au couteau, tu es le seul à ne pas t’être totalement lassé de moi !

L’exterminateur lui fit un signe à travers la vitre et descendit du véhicule en sifflant, sa sacoche à la main. Zorro jappa pour saluer la gringa et courut bondir autour elle. Le chien la connaissait bien : c’était loin d’être la première fois qu’ils faisaient le déplacement. Depuis des années, Jane s’était persuadée que des démons grattaient sous son plancher. Elle avait épuisé la patience de tous les exorcistes de la région avant de se résigner à recourir aux services des chasseurs de vermine... qu’elle avait fini par lasser aussi. Sa maison — une vieille bicoque cabossée mais saine avec de bons murs en parpaings — ne souffrait bien entendu d’aucune infestation. Mais Cayetano, outre l’affection qu’il portait à la vieille folle, avait pour lui une conscience professionnelle irréprochable. Comme les pompiers, il s’astreignait à se déplacer systématiquement pour constater les faits, quitte à ce qu’il s’agisse d’une fausse alerte.

Jane flatta le museau de l’animal en dodelinant. Zorro était roux comme un mur de briques et la première fois que Cayetano lui avait présenté, elle avait rameuté tout le quartier, hurlant à qui voulait l’entendre que le chien sortait droit des flammes de l’Enfer. Mais ils étaient devenus bons amis.

— Je suis désolée, je n’ai pas de biscuit pour toi : tout est dans la maison, avec ces satanés demonios qui creusent sous mon salon et qui veulent m’attraper...

Cayetano embrassa la vieille dame et échangea quelques amabilités avec elle. Jane souffrait de démence autant que de solitude et l’exterminateur la soupçonnait d’appeler pour se payer le luxe d’un peu de compagnie.

— Comment va ta mère ?

— Toujours aussi morte, répondit Cayetano, amusé.

— Bien ! Au moins, certaines choses ne changent pas.

L’Américaine expliqua qu’elle avait entendu gratter sous le parquet vers trois heures et qu’elle n’avait pas refermé l’œil depuis. En bon professionnel, Cayetano la rassura. Il lui proposa même d’aller s’asseoir dans la camionnette le temps de l’inspection. La vieille dame eut un sourire fatigué et opina du chef avant de pousser la barrière et de s’installer au volant.

— C’est à nous, Zorro. Cherche !

L’homme donna une tape amicale sur l’arrière-train du chien. L’animal était bien entraîné. Toute langue sortie, il fila comme un poisson vers la maison et disparut derrière la porte entrouverte. Cayetano lui emboîta le pas sans se presser et poussa la porte du taudis. L’habitation, dont le confort se réduisait au plus simple, comptait seulement deux pièces. Il y avait un lit, deux plaques pour le gaz mais pas de toilettes à l’intérieur : seulement une cabane posée sur un trou dans le jardin. C’était le mieux que la pension de la vieille femme pouvait payer.

Zorro jappa, tourna en rond, renifla le canapé avec insistance et poussa un coussin du bout du museau. Un chat hirsute jaillit, feula toute sa colère et fila à toute vitesse vers l’entrée. Professionnel jusqu’au bout des griffes, le chien demeura impassible et reporta son attention sur le plancher dont il commença vite à égratigner le bois.

— Tu as trouvé quelque chose ?

Intrigué, Cayetano s’agenouilla et colla son oreille contre le parquet. Il ferma les yeux et bloqua sa respiration.

— Bon chien… souffla-t-il.

Cayetano avait l’ouïe fine et la mémoire fiable : il savait reconnaître le crissement des mandibules d’une armée de termites lorsqu’il l’entendait. Pour une fois, la vieille dame ne s’était presque pas trompée.

L’homme épousseta son pantalon et retourna auprès de Jane. La gringa s’était endormie dans la camionnette, bercée par le débit monotone des informations. Elle se réveilla comme après une bonne nuit de sommeil, fraîche comme la pêche du jour.

— Il y a quelque chose, annonça l’exterminateur.

— Vrai ?

Le visage de la vieille dame irradiait de bonheur.

— Vrai de vrai, señorita, mais pas de demonios : juste des termites. Je vais devoir aller chercher du matériel à la boutique.

Déçue de ne pas être finalement la proie des démons de l’Enfer, la vieille femme laissa son sourire retomber — comme si les élastiques qui le maintenaient jusque alors avaient craqué — et s’absenta de la conversation un instant. Zorro posa sa truffe humide sur son mollet couvert de bleus. Elle reprit ses esprits.

— Bon chien, dit-elle. Va chercher mon sac.

L’animal s’exécuta et trotta vers la maison.

— Ce n’est pas la peine, objecta Cayetano.

— Tout travail mérite salaire et je tiens à ce que tu fasses ce pour quoi je t’ai appelé. Je connais tes collègues : ils disent qu’ils vont revenir mais ils ne pointent plus jamais le bout de leur nez. À croire que ces demeurés ont peur de moi...

Cayetano se garda bien de la contredire. Il tira de sa poche un paquet de tabac avec lequel il se roula une cigarette, sous le regard désapprobateur de l’Américaine.

Lorsque Zorro revint, il tenait dans sa gueule un minuscule sac tissé de coton rouge et vert. Ses griffes cliquetaient dans les cailloux du trottoir. Jane le gratifia d’une caresse, tira de la besace un chéquier, un stylo et y inscrivit une somme.

— Trois cents cinquante quetzals ? tenta-t-elle.

Tous deux connaissaient suffisamment le véritable coût d’une désinfestation — lui pour l’exercer, elle pour avoir fait établir assez de devis — pour savoir que la proposition était bien inférieure au prix de l’entreprise. Mais Cayetano n’était pas homme à laisser une vieille dame dans l’embarras.

— C’est bon, dit-il en attrapant le chèque que lui tendait Jane. Mais vous n’avez pas écrit mon nom.

— Je ne me souviens jamais de la manière dont le tien s’écrit. Tu l’inscriras toi-même.

L’exterminateur haussa les épaules et empocha le paiement. Après avoir encore rassuré Jane — oui, elle pouvait retourner dans la maison et préparer les œufs brouillés du petit-déjeuner — il remonta dans la camionnette.

— Laisse-moi le chien, d’accord ? demanda-t-elle. Cet animal doit être remercié pour son travail. N’est-ce pas, que tu es un bon travailleur ? Je vais te faire des pommes de terre.

Zorro balaya le sol avec sa queue en tirant une langue longue comme une main. Cayetano éclata de rire et démarra le véhicule. Le chien était en bonne compagnie.

Arrivé à la boutique, l’exterminateur leva le rideau de fer et réunit de quoi effectuer une fumigation complète. La maison de Jane serait inhabitable une journée, peut-être deux, mais elle trouverait toujours à s’occuper dans le jardin ou chez ses voisins. Il cala le matériel à l’arrière de son fourgon et, dix minutes et un café plus tard, reprit le chemin de la Calle 2 au son d’une guitare dont la radio crachait les accords hystériques.

Il devina que quelque chose ne tournait pas rond sitôt passé la station-service. Zorro, queue et oreilles dressées, aboyait à tout rompre sur le trottoir de la maison. Autour du chien, un attroupement désignait la bicoque dans de grands gestes paniqués. Plus loin, une sirène de pompiers hurlait.

L’exterminateur stoppa son camion pour n’écraser personne et courut jusqu’à chez Jane. Zorro manqua de faire tomber son maître en se jetant sur lui.

Madre de Dios, mais qu’est-ce qui t’a fait si peur ?

Cayetano releva la tête et vit que la maison de Jane s’était volatilisée. Un nuage de poussière blanche flottait là où quelques minutes plutôt s’élevaient encore le toit et les murs.

— Il y a eu un grand bruit, s’époumonait une voisine, c’était comme si le Diable avait croqué dans le volcan !

Le rideau de fumée finit par retomber. Cayetano hurla le nom de la vieille dame mais n’entendit personne répondre. Il toussa et se servit de sa main comme d’un éventail. Zorro pleurnicha : le chien refusait de faire un pas supplémentaire. L’homme plissa les paupières pour mieux y voir et voulut marcher vers la maison. Mais un éclair de lucidité le frappa en plein ventre. Le souffle court, il suspendit son pied en l’air.

Dissimulé par la fumée des gravas s’étalait devant lui un gigantesque trou de trente mètres de diamètre, parfaitement circulaire. La cavité s’enfonçait dans la terre et disparaissait dans les ténèbres : le gouffre avait littéralement avalé la maison en s’effondrant.

¡ Hostia ! jura l’exterminateur tandis que la sirène des pompiers criait dans son dos. Qu’est-ce que c’est que ces termites ?

 

Les pompiers ne purent rien retirer des gravats : trop profonde, la doline avait tout englouti. À la télévision, les chaînes d’information diffusaient en boucle les prises de vue aériennes d’un hélicoptère. Le trou ouvrait sa gueule béante sur tous les écrans du pays. Interrogés en plateau ou par téléphone, des scientifiques des quatre coins du Guatemala évoquaient tour à tour l’urbanisme défaillant, les canalisations mal construites, les rivières souterraines apparues à cause de terres agricoles surexploitées et le réveil du Volcan de Pacaya qui crachait sa fumée blanche et provoquait des tremblements de terre depuis trois jours. Cayetano, qui en tant que témoin avait été admis à rester dans les parages, privilégiait l’hypothèse du séisme. Lui-même avait ressenti la colère du volcan cette nuit. Ces secousses étaient le lot quotidien de ceux qui avaient fait le choix de dresser une ville au pied de trois volcans, dont l’un entrait régulièrement en éruption.

Assis au bord du gouffre, l’exterminateur parcourut d’un regard triste les arabesques d’encre tracées sur le chèque de Jane. Couchées sur le papier froissé, les lettres en pattes de mouche parlaient à sa conscience. La gringa était morte, sans aucun doute possible : les secouristes avaient tenté de descendre au fond du trou, mais les cordes qu’ils avaient apportées n’étaient pas assez longues pour l’atteindre. Cayetano n’encaisserait pas d’argent pour un travail inachevé.

— Pauvre señora, soupira-t-il.

Zorro posa le museau sur la cuisse de son maître. Les affaires n’étaient pas florissantes et ils avaient besoin de cet argent. Mais il était hors de question de tirer un seul centavo de ce chèque... à moins d’effectuer tout de même la tâche pour laquelle il avait été embauché. Cayetano laissa ses yeux s’égarer dans le gouffre. Ces maudits termites devaient reposer par cent mètres de fond : le défi était à la fois ardu et pas forcément très utile.

Mais une pensée le frappa. Depuis dix ans qu’il exerçait le difficile métier d’exterminateur de vermine, il n’avait jamais vu de termites creuser un tel trou. Ces insectes ne s’attaquaient qu’au bois, pas à la terre ou à la roche : ils étaient donc hors de cause. Ce qui avait provoqué l’éboulement pouvait très bien frapper encore et mettre en danger d’autres maisons. Il était donc de son devoir de professionnel de s’assurer que la menace ne provenait pas d’une vermine d’un genre nouveau et plus agressif.

Cayetano traina ses savates jusqu’à la clôture et passa le nez dans le jardin voisin. Là, une jeune femme éplorée sanglotait sur une chaise de jardin au milieu du linge suspendu. Il l’interpella poliment. Elle se leva pour aller à sa rencontre.

— Madame Jane était folle mais c’était une gentille dame, dit-elle. Je n’arrive pas à mesurer notre chance : nous venions de nous réveiller quand nous avons entendu le vacarme. Le Diable aurait aussi bien pu avaler notre maison…

La voisine fit trompéter son nez dans un mouchoir qu’elle tassa ensuite au fond de la poche de son pantalon.

— Peut-être qu’il serait mieux de partir ? suggéra Cayetano en fronçant les sourcils.

— C’est prévu ! Les hommes du cabinet d’architectes m’avaient dit que le quartier était un gruyère. Il risque de s’effondrer d’un moment à l’autre, qu’ils répétaient. Je ne les ai pas crus mais ils offraient un bon prix pour la maison et puis j’ai des enfants, vous comprenez. Les cartons sont déjà faits, nous devions partir dans deux jours. Mais maintenant, nous quittons le bloc aujourd’hui même. Ma tante et mon oncle viennent nous chercher avec leur camion. Il est hors de question de rester ici plus longtemps !

Cayetano demanda le nom du cabinet d’architectes. La jeune femme disparut dans la maison et réapparut quelque instants plus tard avec une carte de visite. Sur le petit rectangle de carton, on pouvait lire : « Cerquera Immobilier : sécurité, fiabilité, solidité ». L’exterminateur la remercia et regagna la rue. Si cette entreprise disposait d’informations au sujet du sous-sol, il irait leur demander conseil avant de pousser plus avant ses investigations.

Cayetano fit le tour du pâté de maisons. Il examina les sols, les pelouses, les clôtures, les bouches d’égout et les arbres. Rien ne laissait entendre que les plantes souffraient d’autre chose que de la pollution. Cette constatation laissa l’exterminateur perplexe : lorsqu’un quartier était infesté au point de risquer l’effondrement, des indices pouvaient être lus dans l’environnement. Malgré l’opiniâtreté de son enquête, il décida de renoncer pour aller frapper aux portes.

Beaucoup de maisons étaient abandonnées et il eut beau toquer aux portes, faire résonner les cloches, appuyer sur les boutons des sonnettes, il ne rencontra qu’un vieil homme au dos courbé qui, debout sur le seuil de sa cahute, lui fit signe d’approcher. L’ancêtre ne portait pour tout vêtement qu’un short rapiécé qui soulignait les lignes de son torse rachitique. Il dévoila à Cayateno un sourire édenté.

— Ils ont essayé de racheter ma maison, expliqua-t-il, mais ils ne l’auront pas : je suis né ici et je compte bien y mourir. Maintenant que l’abuelita est au fond de son trou et que la petite part avec ses gosses, il ne reste plus que moi et cette sotte de Manuela. Elle non plus ne veut rien céder. Ils ont essayé, mais cette carne est une pire tête de mule que moi.

L’exterminateur montra la carte de visite au vieil homme et demanda s’il s’agissait de la même entreprise. Ses yeux brûlèrent d’une lueur sombre et un ricanement sinistre secoua ses côtes. Le vieillard s’engouffra dans la maison à travers le rideau de perles. Lorsqu’il ressortit, il tenait une pleine poignée de cartes identiques.

— Ils me rendent plus souvent visite que mes propres enfants. Ce sont presque de vieux amis maintenant. Mais la prochaine fois que je les vois, c’est avec un couteau que je les accueille. Je vois clair dans leur manège ! Qu’ils viennent me chercher, foi d’Alvaro Gomez, je saurai recevoir ces cabrones.

Cayetano remercia l’homme et jeta un dernier regard à la carte avant de la ranger et de retourner à la camionnette. L’agitation électrisait toujours les environs du gouffre. La tristesse le gagna. Un jour de repos supplémentaire ne serait pas du luxe. Il fit gronder le moteur et remonta le chemin vers la maison. Zorro, aplati sur la banquette arrière, gémissait à chaque dos-d’âne. Le chien semblait tout aussi abattu que le maître.

Une fois chez lui, Cayetano disparut au fond de son lit et ressassa la façon dont cette étrange journée s’était acharnée sur son quartier, avant de s’endormir.

 

Malgré une nuit agitée, Cayetano trouva le lendemain matin l’énergie nécessaire pour sortir de ses draps et ouvrir la boutique. Il vérifia d’abord qu’aucun autre message n’avait été enregistré sur son répondeur et passa le courrier en revue. Il n’y découvrit que des publicités, dont une pour un concurrent, et finit par s’asseoir sur le trottoir à côté de son chien. Zorro bâilla en regardant son maître rouler une cigarette. L’animal le dévisagea sans cligner des paupières tout le temps qu’il passa à la fumer.

— La journée sera moins intéressante que celle d’hier.

Zorro dressa les oreilles et fit claquer ses mâchoires.

— Oh, tu vois bien ce que je veux dire…

L’image du trou avait poursuivi l’exterminateur toute la nuit. La gringa n’avait peut-être pas tort de redouter les demonios. Après avoir dormi sur son souvenir, il était dorénavant certain que Satan en personne avait creusé cet abîme. Il frissonna à l’idée qu’un tel gouffre puisse s’ouvrir sous ses pieds. La vision cauchemardesque figea son sang dans ses veines et l’obligea à se signer. Il repensa au chèque.

— Ce serait de l’argent mal gagné, dit-il à Zorro comme pour s’en convaincre.

L’homme serra les poings et s’arracha à l’attraction du sol.

— Garde le magasin, ordonna-t-il au chien.

Cayetano monta dans son camion, démarra et fit prendre à l’engin la direction du centre-ville.

 

Le cabinet Cerquera se situait au sommet de l’une des plus hautes tours de Villa Nueva. De là-haut, s’imaginait Cayetano, on devait pouvoir admirer les trois volcans et peut-être même tout Guatemala City. La capitale n’était qu’à une dizaine de kilomètres de Villa Nueva et son expansion galopante avait englouti la bourgade : vues de l’extérieur, les deux agglomérations n’en faisaient qu’une. Mais Cayetano Fuentes était né à Villa Nueva et tenait à ce que cela se sache.

Sous le regard absent des gardiens, l’exterminateur gara la camionnette sur le parking, glissa dix quetzals dans l’horodateur et pénétra dans le grand hall d’accueil. La salle paraissait avoir été soufflée dans du verre en fusion. Cachées derrière un comptoir, deux femmes en tailleur discutaient sans se préoccuper de la sonnerie incessante du téléphone.

— Je voudrais parler à quelqu’un de chez Cerquera, dit Cayetano après s’être incliné pour les saluer.

— Vous avez rendez-vous ?

Le ton était sec et cassant. Cayetano haussa les épaules.

— Je veux seulement les voir.

L’hôtesse ricana.

— Vous êtes ?

Cayetano pensa être pris de court mais son cerveau moulina à plein régime et en un éclair, trouva l’alibi parfait.

— Je suis le fils d’Alvaro Gomez, dit-il aussi naturellement que possible.

L’hôtesse arqua un sourcil. Ses paupières ressemblaient aux ailes d’un papillon écrasé. Elle renifla et considéra d’un œil las le téléphone qui ne cessait pas de sonner. Elle décrocha alors le combiné pour le raccrocher aussitôt, tout en tournant les pages d’un classeur à la recherche d’une feuille qu’elle finit par trouver. Ses doigts dansèrent sur les touches.

— Mouuiii c’est l’accueil. Le fils d’un certain Alvaro Gomez aimerait voir quelqu’un du cabinet. Vraiment ? Très bien.

L’hôtesse raccrocha et planta son regard dans celui de Cayetano. Ses yeux lui firent l’effet de deux clous rouillés frottés contre un tableau noir.

— Douzième étage, au fond à gauche, dit-elle les dents serrées.

L’exterminateur la remercia bien bas et dirigea ses pas vers l’ascenseur.

Lorsqu’il atteignit le douzième palier, un petit son de cloche tinta dans la cabine. Les portes s’ouvrirent sur une grande baie vitrée. Il ne s’était pas trompé : le panorama était à couper le souffle, surtout pour lui qui n’avait admiré sa ville de si haut qu’une seule fois, lorsqu’il était grimpé sur les flancs du Volcan de Fuego. Un homme en costume gris l’accueillit à bras ouverts.

— Monsieur Gomez, vous auriez dû m’avertir ! Nous aurions envoyé un taxi. Je...

L’homme ajusta ses lunettes et eut un instant d’hésitation.

— Vous n’êtes pas le fils du señor Gomez...

— Je suis son autre fils, le plus jeune. Nous n’avons pas eu le plaisir de nous rencontrer. Je suis… Felipe Gomez.

Son interlocuteur manqua de s’étouffer.

— Vous portez le même prénom que votre frère aîné ?

Cayetano planta ses ongles dans ses paumes pour éviter de rougir.

— Notre mère, la pauvre femme... elle n’avait pas beaucoup d’imagination.

L’homme secoua la tête.

— Paix à son âme, dit-il en faisant un signe de croix.

Cayetano l’imita. Le type lui tendit alors une carte de visite. Elle correspondait en tout point à celles que le vieil Alvaro lui avait montrées. On pouvait y lire le nom de Guillermo Alverde. L’intitulé indiquait le señor Alverde s’occupait des prospects pour le cabinet Cerquera & Hermanos. Il invita Cayetano à entrer dans son bureau depuis lequel on pouvait admirer Guatemala City et lui offrit un café.

— Avez-vous réussi à convaincre ce bon vieillard ?

Cayetano hocha la tête, faussement dépité.

— Malheureusement, heu… le vieux bourricot ne veut pas vendre.

— C’est bien dommage… Bien dommage… A-t-il considéré notre dernière proposition ?

— Il dit que ce n’est pas assez.

Le señor Alverde faillit se noyer dans son verre.

— C’est pourtant une somme très conséquente, bien supérieure à tout ce que votre père peut encore espérer gagner un jour. Je peux demander au directeur de réévaluer notre offre mais… avec ces éboulements, j’ai peur que ce chiffre ne soit en réalité revu à la baisse. Nous devrons consolider le sous-sol avant de poser la moindre pierre du centre commercial. C’est une grosse épine dans le pied du promoteur et je suis convaincu que le refus obstiné de votre père ne manquera pas d’entamer sa patience.

Cayetano soutint le regard du señor Alverde aussi longtemps qu’il le put : il tenait à montrer qu’il n’avait pas peur des gens qui portaient un costume.

— Mon père ne vous laissera jamais construire un centre commercial. Et pour quoi faire, de la concurrence aux petits ? Vous voulez que les gens aillent acheter de l’insecticide en supermarché, c’est ça ?

Guillermo Alverde réajusta sa cravate.

— Reprenez-vous, monsieur Gomez : nous sommes entre amis.

Cayetano se leva et pointa sur l’homme un doigt accusateur.

— Cessez d’ennuyer mon père avec vos histoires de centre commercial. Trouvez un autre endroit.

— Vous reculez pour mieux sauter, señor Gomez.

L’exterminateur donna un grand coup de poing sur la table.

— J’ai dit !

Sur ces mots, Cayetano tourna les talons et jaillit hors du bureau comme une tornade. Après avoir rappelé l’ascenseur, il patienta devant ses portes en tapant du pied sur la moquette. Alverde le rejoignit au pas de course. Son visage n’avait plus rien de jovial ni d’amical.

— Si vous partez maintenant, nous retirerons notre proposition.

Cayetano pencha la tête pour se donner un air menaçant.

— Faites donc cela, monsieur Alverde.

L’exterminateur s’engouffra dans l’ascenseur et échangea un dernier regard avec le prospecteur. Il crut alors y lire l’expression d’une satisfaction cruelle dont il n’avait jamais décelé la trace ailleurs que chez certaines bêtes sauvages.

Sur le chemin du retour, Cayetano se demanda bien pourquoi son sang s’était mis à bouillir. Pourtant, un immense sentiment de satisfaction le gagna : le prospecteur avait été impressionné et ne parlerait sans doute plus jamais de centre commercial ou d’autres inepties de ce genre au señor Gomez. Repensant au vieil homme, il imagina sa progéniture essayer de vendre la maison de leur père dans son dos. Plus il sondait le cœur des hommes, plus Cayetano se satisfaisait de partager sa vie avec Zorro.

De retour à la boutique, il trouva le chien endormi sur le trottoir. Une petite femme à la peau sombre attendait patiemment son retour sur une chaise en plastique. Les épaules parcourues de tremblements, elle lui expliqua que son sous-sol était infesté de cafards et qu’elle ne fermait plus l’œil. Cayetano se frotta les mains. Les affaires reprenaient.

Lorsque Zorro et lui eurent bouclé leur journée, Cayetano pensa qu’il serait poli de rendre une visite cordiale au señor Gomez pour l’informer de sa conversation. Ce serait aussi l’occasion d’inspecter une nouvelle fois les environs à la recherche d’un indice qui aurait pu lui échapper. Le chèque de la pauvre Jane attendait toujours d’être encaissé et Cayetano voyait en cette mission le seul véritable moyen de rendre hommage à la gringa.

Une barrière de police tenue par un gros officier à moustache bloquait l’accès à la Calle 2. La camionnette pila au coin.

— C’est trop dangereux, fais demi-tour ! tonna le policier.

Cayetano sortit la tête par la fenêtre.

— Que se passe-t-il ?

— Toi, garçon, tu ne regardes pas assez les informations : cette rue est une vraie passoire. Une maison s’est encore effondrée.

Cayetano serra les dents. La bouche pâteuse, les jambes paralysées, il essaya de remettre ses pensées en ordre.

— À qui appartenait la maison ? bredouilla-t-il.

— Un certain Gomez. Dégage, maintenant ! Tu gênes tout le monde avec ton tacot, dit l’officier.

Le sang aussi glacé que celui d’un lézard, Cayetano fit faire un demi-tour à sa camionnette et quitta le quartier. À n’en pas douter, une guerre sans pitié venait d’être déclarée.

 

La nuit venue, l’exterminateur enfourcha son vélo et pédala jusqu’à la Calle 2, suivi de près par Zorro à qui il avait confié son sac. Si la police l’arrêtait, il n’aurait qu’à prétendre apprécier les promenades nocturnes et ordonner discrètement au chien de s’enfuir avec son matériel.

Comme l’éclairage public avait été coupé depuis les éboulements, le quartier était un sac de ténèbres que Cayetano s’était décidé à percer avec sa lampe de mineur. Dissimulant son destrier à pédales dans la haie d’une maison abandonnée, il contourna les barrages de police et rentra dans le premier jardin. De là, il hissa Zorro par-dessus la palissade et traversa le terrain sans piétiner les semis. Il progressa sans éveiller les soupçons des gardiens postés sur les trottoirs et déboucha enfin dans le jardin de Jane. Il tira alors du sac de Zorro le plus long rouleau de corde qu’il avait pu trouver, une poignée de piolets et un marteau qui, d’ordinaire, servait davantage au camping qu’à l’escalade.

— Attends-moi là, chuchota Cayetano.

Zorro était un chien bien dressé. Il posa son séant sur une touffe d’herbe et regarda son maître enrouler la corde autour du tronc d’un vieux matasano. Lorsqu’il se fut assuré d’être bien encordé, l’exterminateur ajusta sa lampe frontale et jeta un dernier regard à son fidèle compagnon.

— Souhaite-moi bonne chance.

Zorro, à qui l’on avait donné la consigne de se taire, ne desserra pas les mâchoires.

Prenant son courage et la corde à deux mains, l’exterminateur déroula le filin jusqu’au gouffre et entama sa descente. Suspendu au-dessus du vide, ses pieds battirent l’air tandis qu’il se laissait glisser dans le trou. C’était comme si une titanesque cuillère avait tiré une boule d’un pot de crème glacée : l’éboulement avait laissé des parois aussi lisses que du verre. Cayetano réfréna son envie de remonter pour s’enfuir à toutes jambes et poursuivit sa plongée. Il braqua le faisceau de sa lampe vers les profondeurs abyssales, dont l’obscurité avalait la lumière. Cette grotte paraissait ne pas avoir de fond.

Lorsque ses pieds touchèrent terre quatre-vingts mètres plus bas, il fut si surpris de rencontrer le sol qu’il laissa échapper un hoquet. Son cri rebondit en écho sur les murs de la cavité. Réduite à l’état d’allumettes et de poudre de ciment, la maison de Jane reposait tristement au fond de la doline. Ses restes mélangés aux éboulis formaient un étrange puzzle dont toute la patience du monde n’aurait pas su venir à bout.

Cayetano balaya de sa torche le spectacle de désolation. Le corps de l’Américaine — ou plutôt ce qu’il en restait — avait été remonté la veille : il avait entendu l’information à la radio. Quant à son fantôme, il avait sans doute mieux à faire que de hanter ces lieux sinistres.

Il enjamba les vestiges du salon et finit par trouver une lame de parquet coincée sous un rocher. Comme il l’avait soupçonné, le bois ne comportait aucune trace de mandibules. Les termites étaient donc hors de cause.

Il reposa religieusement le morceau de bois au sol et poursuivit son exploration jusqu’à ce que ses yeux glissent sur un objet familier. Enfoui sous les gravats, le sac de Jane laissait dépasser un chéquier presque intact. L’exterminateur l’arracha à la terre et le déchira. Les déblayeurs n’auraient pas la tentation de se servir.

Cayetano erra à travers champ de ruines, qu’il inspecta avec rigueur et minutie à la recherche d’autres indices. Le faisceau de la lampe fit alors briller un objet que l’exterminateur prit d’abord pour un couvercle de casserole. Mais un second examen révéla quelque chose de bien plus intéressant, quoique également bien plus effrayant.

Cayetano souleva la gigantesque écaille et éprouva une certaine difficulté à déglutir. S’il reconnaissait les motifs et la forme de la relique, sa taille lui colla la chair de poule : c’était le signe du passage d’un serpent au moins aussi large qu’un autobus. L’écaille, aussi dure qu’une poêle à frire, avait la taille d’un bouclier. En cas de chute de neige, les enfants auraient pu grimper dessus et s’en servir comme d’une luge.

Poussant ses recherches, Cayetano découvrit une issue : ici le gouffre s’élargissait pour former une cavité aussi ronde que la lune. Sans doute possible, l’exterminateur faisait face au tunnel par lequel s’était glissée la fantastique créature.

— Ce travail méritait bien plus de trois cents cinquante quetzals, murmura-t-il en repensant au chèque.

Mais un prix négocié était un prix négocié. L’exterminateur passa la tête dans une galerie plus longue que sa lampe ne pouvait l’éclairer. Faire un pas de plus aurait confiné au suicide et Cayetano savait bien qu’il fallait mieux faire sortir la vermine de sa tanière pour l’exposer au danger. Surtout quand la vermine en question était aussi grosse qu’une baleine à bosse.

Désormais conforté dans son opinion, il enfila ses gants de travail, noua la corde autour de l’écaille et entama son interminable ascension vers le monde des vivants. Lorsqu’une heure plus tard et épuisé, il finit par s’écrouler sur la pelouse de Jane, Zorro lui fit la fête.

— Chut ! Du calme...

Puisant dans ses dernières forces, il tira sur la corde. Quelques minutes s’écoulèrent jusqu’à ce que l’écaille du serpent géant scintille enfin à la lueur des étoiles.

— Regarde ça, mon chien. Regarde ce que j’ai trouvé.

Zorro se coucha sur l’herbe, glissa son museau sous sa patte et geignit.

 

L’hôtesse d’accueil leva les yeux de ses mots croisés et examina d’un air dégoûté la chose posée sur son comptoir.

— Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

Cayetano eut un sourire carnassier.

— Une écaille de serpent.

Le visage de la femme passa par toutes les couleurs du spectre avant de se figer dans une pâleur mortelle.

— Je voudrais voir le señor Alverde, s’il n’est pas trop occupé. J’ai des vermines dans mon jardin et je n’aimerais pas qu’elles infestent cet immeuble.

L’hôtesse recula sa chaise et composa le numéro de téléphone sans piper mot. Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur le douzième étage, Cayetano tomba nez à nez avec le señor Alverde. Son expression changea du tout au tout.

— Oh, c’est vous ? dit le prospecteur sur un ton aussi glacial que la banquise. Je pensais que… peu importe. Votre frère a appelé : l’affaire est conclue. Pour le quart du prix initialement proposé, bien entendu. Je vous avais prévenu.

Le sang du chasseur de nuisibles ne fit qu’un tour. Après s’être frayé un chemin hors de la cabine d’un grand coup d’épaule, il colla l’écaille dans les mains d’Alverde.

— Mais… qu’est-ce que cela signifie ?

— Vous reconnaissez ?

Alverde se pencha sur l’écaille. Ses narines se dilatèrent.

— Non mais ça sent très mauvais. Je vous prierai de ne pas être plus désobligeant que vous ne l’êtes déjà et de cesser de jouer au cuistre. Remballez vos poubelles, señor Gomez, et allez boire, parier ou fumer votre héritage comme bon vous semble.

— Je ne suis pas le señor Gomez : je suis Cayetano Fuentes, exterminateur de cafards, de rats, de tiques, de punaises de lit, de frelons et de guêpes, mais aussi de serpents. Ce que vous tenez là, monsieur Alverde, c’est la preuve que votre nouveau terrain en est infesté. Et quand je parle de serpents, je veux dire, de très gros serpents.

Alverde blanchit comme un mort soustrait à son tombeau.

— Ku… Ku… Kukulkán, bredouilla-t-il avant de plaquer une main tremblante sur sa bouche, comme s’il avait prononcé un gros mot.

— Quoi ?

— Rien du tout ! Remportez cette horreur, señor heu… quel que soit votre nom ! Je ne vois pas de quoi vous voulez parler.

Cayetano brandit un doigt accusateur à un centimètre du nez de son interlocuteur.

— J’ignore comment vous le faites, mais je sais que vous le faites. Nous nous reverrons si jamais d’autres gouffres se creusent comme par magie, señor Alverde.

— Sécurité !

L’exterminateur ne demanda pas son reste et dévala à toute vitesse les escaliers de service, l’écaille sous le bras comme un dossier urgent à traiter.

 

Au petit matin, Cayetano et Zorro marchèrent d’un bon pas jusqu’à la boutique. L’homme scotcha sur la devanture un mot qu’il avait fait imprimer au taxiphone la veille.

« Absent toute la journée : en cas de besoin, laissez un message sur le répondeur. »

Il repensa à la dernière fois qu’on avait fait usage de la machine et laissa l’émotion l’aspirer. Les jours précédents n’avaient rien eu d’une sinécure, à peine avait-il trouvé le courage de dormir. Cette nuit, il s’était réveillé en sursaut après avoir cru entendre un grattement sous le plancher. D’une main hésitante, il avait allumé la lampe de chevet pour trouver Zorro allongé sur le sol, occupé à déloger une puce de son pelage. Le chien avait émis une longue plainte avant de se recoucher. Mais le maître, lui, n’avait jamais réussi à retrouver le sommeil.

Cayetano recula pour vérifier une dernière fois l’orthographe de son affiche, puis s’installa au volant du camion avec son copilote. Les embouteillages commençaient à peine lorsqu’ils quittèrent la ville. Plus tard, ils bifurquèrent vers les montagnes et suivirent les panneaux qui indiquaient le Parque Nacional de Las Victorias. Bientôt, ils empruntèrent la CA14 qui les ferait arriver à Cobán trois heures plus tard.

Pendant que le propriétaire du taxiphone imprimait son affiche, Cayetano en avait profité pour faire d’une pierre deux coups : balayer ses doutes et rafraîchir sa mémoire. Installé devant un ordinateur relié à Internet, il avait — à grand peine, car Cayetano n’était pas un homme d’informatique — tapé les lettres K-U-K-U-L-K-A-N dans le champ de saisie du moteur de recherche. Même si son doigt martelait une à une les touches du clavier et que son maniement de la souris n’était ni des plus naturels ni des plus délicats, il avait fini par trouver son bonheur sur l’encyclopédie en ligne.

Le visage grave de Luis Fuentes était alors remonté à la surface de sa mémoire. Avant que Jane ne lui apprenne à lire, son père lui avait récité les contes de ses ancêtres. La religion n’était plus pratiquée que par quelques vieillards et soulevait seulement l’intérêt des cohortes de touristes qui se déversaient par paquets des avions pour visiter les pyramides de Tikal, à trois cents kilomètres au nord.

Kukulkán était un mot employé par les Mayas pour désigner le grand Serpent à Plumes, Quetzalcoátl, Seigneur du Xibalba — le Monde Souterrain — et Père des tremblements de terre. Cela tombait tellement sous le sens : comment en était-il venu à imaginer que des termites aient pu creuser ces galeries et dévaster un pâté de maisons entier ? C’était indigne du professionnel qu’il se targuait d’être. L’écaille prouvait qu’un serpent géant était coupable du désastre. Quant au prospecteur, il n’avait pas lâché ce nom par hasard : d’une manière ou d’une autre, Cerquera & Hermanos s’était payé les services d’un dieu maya pour mettre la main sur des terrains à prix coûtant. C’était absurde, oui, mais pas plus idiot que les histoires de Vierge à l’enfant et de Fils de Dieu qu’il avait avalées lorsqu’il était gamin.

Cayetano avait fini par dénicher un site sur lequel on expliquait que l’entrée du Xibalba ne se trouvait qu’à quelques heures de route de Guatemala City, non loin d’un village perdu au fin fond des montagnes, en plein milieu d’une réserve naturelle. S’il devait débusquer un serpent géant doublé d’un dieu plus ancien que la télévision, c’était sans doute par là qu’il devrait commencer. Le chèque de Jane en poche en guise de talisman, il avait pris son camion pour partir en quête du Monde Souterrain, le cœur lourd mais la soif de justice intacte.

Cayetano gara le fourgon sur la Plaza Mayor de Cobán aux alentours de midi. Sac sur le dos, l’exterminateur dirigea ses pas vers l’office du tourisme. À l’extérieur du bâtiment, dans l’ombre des arches couleur crème, des affiches promettaient aux visiteurs d’inoubliables plongées sous-marines dans les cénotes de la Candelaria. Cayetano entra. Dans la brise chaude d’un ventilateur paresseux, des groupes de promeneurs étudiaient les brochures sous la surveillance vague d’un personnel éparpillé. L’exterminateur n’avait pas l’air d’un touriste — plutôt d’un employé de la compagnie d’électricité — aussi le salua-t-on distraitement.

Pendant que, pour son plus grand plaisir, Zorro était assailli de voyageurs décidés à le flatter jusqu’à la mort, Cayetano fonça vers le comptoir et y posa son sac à dos poussiéreux. Il exposa sa demande sans détour.

— Vous voulez vous rendre à Xibalba... c’est à dire ? demanda un employé derrière le bureau. Vous comptez faire de la plongée ?

Ennuyé, Cayenato hocha la tête.

— Je veux vraiment visiter le Monde Souterrain... et voir le serpent géant, ajouta-t-il à voix basse avec un clin d’œil.

Un silence stupéfié s’empara du comptoir et contamina la pièce. Figés, les employés de l’office du tourisme ouvrirent des yeux ronds comme des soucoupes avant d’éclater d’un rire tonitruant.

— Le soleil lui a tapé sur la tête, plaisanta une femme.

— Encore un qui aura lu trop d’histoires !

Cayetano soupira. Il estimait être honnête, peut-être même un peu trop, et n’aimait pas recourir à l’intimidation. Il écarta les pans de son sac, tira une fois encore la gigantesque écaille et en produisit le spectacle sous le regard médusé du personnel.

— Il y a de gros serpents dans la région et c’est mon travail de les chasser. J’ai un comptoir à Villa Nueva. Si jamais vous passez, demandez Cayetano Fuentes. Maintenant, j’aimerais me rendre à Xibalba.

Un à un, les employés laissèrent échapper des suites de syllabes incohérentes. Le directeur fit son entrée et, à son tour, se mit à débiter un sabir incompréhensible.

— Vous voulez dire que des choses pareilles vivent dans les grottes où nous envoyons nos touristes ?

Le directeur trempa son costume et, après confirmation de Cayetano, décrocha le téléphone pour passer une série d’appels aussi brefs que paniqués.

— Je suis sûr que la compagnie chargée de l’exploitation des grottes sera très intéressée de voir cela, glissa le directeur entre deux coups de fil.

Il lui tendit un prospectus qui vantait les mérites d’un tour operator spécialisé dans le tourisme souterrain. Le chasseur de vermine remercia le personnel, remballa son matériel, rappela Zorro et retourna à la camionnette en sifflant.

 

Après avoir gravi les marches d’un escalier branlant et s’être trois fois trompé de porte, Cayetano entra dans les locaux de la société Underworld, dont le logo représentait une chauve-souris souriant à belles dents. Si l’on se fiait à la pauvreté de l’ameublement, l’affaire ne devait pas rouler sur l’or. Les bureaux consistaient essentiellement en une petite pièce claire aux murs desquels pendaient des posters décolorés chantant les délices des grottes de la Candelaria. Au fond, une porte en bois couleur cacao baillait au gré des courants d’air. Une plaque dorée y annonçait le bureau de la Directora.

— Je peux vous aider ? croassa une femme à la peau aussi froissée qu’une feuille de papier journal au fond d’une chaussure.

— Je voudrais voir Kukulkán, répondit Cayetano sans se démonter.

Loin de s’en émouvoir, la vieille dame ajusta ses grosses lunettes sur son nez en poire et passa un doigt sur sa langue sèche pour tourner les pages d’un agenda.

— J’ai bien peur que ce soit compliqué, dit-elle. Il est très occupé.

Pensant la faire changer d’avis, Cayetano lui montra l’écaille, mais elle ne s’en émut pas outre mesure.

— Laisse-le entrer, Abuelita, dit une petite voix derrière la porte de la Directora.

La vieille dame sourit.

— Très bien. Allez-y.

Heureux d’être enfin pris au sérieux et d’accéder aux plus hautes instances, l’exterminateur offrit à l’ancêtre une mine réjouie et tapota sur sa cuisse pour appeler Zorro. Le chien, terrorisé, resta collé à la porte. Cayetano haussa les épaules et entra dans le bureau de la Directora.

— C’est vous, le type à l’écaille ? L’office du tourisme m’a appelée, je leur ai dit de ne pas s’en faire. Asseyez-vous et refermez derrière. Vous avez failli causer un scandale.

Soufflé par l’émotion, Cayetano s’exécuta. La Directora était une petite fille à la peau sombre, aux sourcils épais et aux cheveux tressés en nattes, dont la tête dépassait à peine du grand bureau derrière lequel elle était assise.

— Que voulez-vous ? demanda l’enfant.

Sa voix était si assurée qu’à cet instant, Cayetano fut convaincu que derrière le visage angélique dormaient des siècles entiers. Bien ennuyé, il se tordit sur sa chaise et en désespoir de cause, se résigna à dévoiler sa chitineuse preuve. La petite fille ne broncha pas. Cayetano remarqua qu’elle ne clignait même pas des yeux.

— C’est très aimable de l’avoir rapportée. Mon frère était peiné : il se sentait tout nu.

La gamine sauta de sa chaise et contourna le bureau pour arracher l’écaille des mains de l’exterminateur. Elle y contempla un moment son reflet avant de la déposer avec soin sur le parquet.

— Il faut arrêter de casser Villa Nueva ! bégaya Cayetano.

La petite fille lâcha un soupir résigné et retourna s’asseoir.

— Les temps sont durs, monsieur Fuentes. La crise est là et les dieux ne sont plus aussi puissants qu’ils l’étaient autrefois. La plongée sous-marine n’est plus un business lucratif, les touristes se font rares. Nous devons trouver d’autres sources de revenus... travailler en indépendant, vous comprenez ? Je dois nourrir mon frère : c’est la mission qui m’a été confiée.

Étourdi par le déferlement d’informations toutes plus absurdes les unes que les autres — pourtant débitées par l’enfant de l’air le plus sérieux du monde — Cayetano écarquilla les yeux et croisa le regard de l’adorable jeune fille. Ses pupilles fixes n’étaient pas rondes comme celles d’une enfant normale. Fendues de haut en bas, elles ressemblaient à celles d’un serpent. L’exterminateur réprima un frisson et se demanda si son interlocutrice partageait d’autres traits avec son démoniaque parent.

— Je ne peux pas le laisser faire, tonna-t-il en tapant sur la table.

— Pas le peine de s’énerver, dit la petite fille en fronçant ses sourcils broussailleux. Kukulkán a été payé — grassement payé — pour une mission qu’il mènera à son terme. Un contrat est un contrat.

Cayetano repensa au chèque de Jane et s’imagina pouvoir comprendre cette détermination. Mais la raison lui revint.

— Alors je le tuerai.

L’enfant trépigna sur sa chaise.

— Vous ne serez pas le premier à essayer.

La petit fille sourit. Ses dents pointues dévoilèrent une langue fourchue qui papillonna sous son palais.

Comme mû par l’impulsion d’une gigantesque force obligeant tous ses muscles à se tendre au même moment, l’exterminateur se leva, traversa le bureau, claqua la porte derrière lui et sans saluer la vieille dame, quitta les locaux d’Underworld, les bras couverts de chair de poule.

 

Une fois la camionnette garée derrière un rocher prisonnier des racines d’un arbre, Cayetano s’enfonça dans la forêt et dévala la pente couverte de mousse et de ronces sauvages. Zorro, ravi de la promenade, sautait avec aisance entre les buissons d’épines et mâchonnait tout ce qu’il pouvait trouver d’à peu près comestible. Un peu plus haut sur la route, des terrassiers avaient creusé un gigantesque trou dans la roche pour y faire un parking. Il accueillait en été les bus climatisés qui vomissaient les touristes. Les cénotes de la Candelaria étaient un lieu réputé. Mais Cayetano n’entendait pas emprunter l’entrée principale : la montagne était trouée de dolines et les accès aux grottes étaient pléthores.

Au terme d’une heure de déambulation forestière, Cayetano découvrit un gouffre mangé par les ronces. Des marches y étaient été sculptées pour permettre la descente. Cobán avait été autrefois un haut lieu de pèlerinage pour les Mayas avant de sombrer dans l’oubli. Des ouvertures comme celle-ci devaient exister par dizaines. Mais les emprunter n’était pas exempt de tout danger : l’humidité avait rongé la pierre et menaçait de tout faire s’écrouler. Cayetano n’était certes pas homme à se laisser impressionner par la perspective d’une chute, mais la chose qu’il voulait débusquer au fond du trou le réjouissait beaucoup moins. La première règle des exterminateurs était claire : ne jamais s’aventurer dans la tanière d’une bête traquée. Mais il n’avait plus le temps de respecter les règles.

Avec Zorro pour éclaireur, Cayetano descendit les marches de la cénote en luttant contre les épines pour se frayer un passage. Un puits de lumière baignait d’un halo pâle les stalagmites en contrebas et offrait au visiteur un spectacle lunaire. Personne n’avait plus marché ici depuis des siècles : cette partie des grottes était redevenue une terre vierge.

Une fois en bas, Cayetano s’équipa de sa fidèle lampe frontale. Les gouttes d’eau qui chutaient des voûtes chantaient un air gai qui lui mit du baume au cœur et du courage au ventre. Zorro s’enfonça dans les galeries. L’exterminateur se fia à l’écho de ses jappements pour le suivre à la trace.

Les lieux étaient d’une beauté à couper le souffle. Les cavernes, submergées à une époque antédiluvienne, abritaient des concrétions aussi grotesques que surprenantes. Leurs parois se tordaient, ondulaient au gré de rivières souterraines depuis longtemps disparues. Les murs luisaient comme des méduses à la lumière de la torche et renvoyaient des reflets multicolores et hypnotiques. Chaque bosse, chaque formation calcaire, chaque cheminée demandait à être embrassée. Plus ils s’enfonçaient loin, plus Cayetano était émerveillé par les beautés que la Nature se réserve.

Mais arriva un moment où, de virages en détours, l’exterminateur se retrouva à la fois perdu et bien stupide. Il n’avait pas exploré le quart, peut-être le dixième, des grottes de la Candelaria et avait trouvé le moyen, avec une lampe et un chien, de s’égarer. Il se frappa le front, dévasté par l’étendue de son inconscience.

— Zorro ? Zorro ?

Le chien ne répondit pas. Inquiet, l’homme progressa en direction d’une rangée de stalactites qui formait un rideau le long du chemin. Il y découvrit l’animal à l’arrêt, babines retroussées, en train de grogner.

— Tu as vu quelque chose ? chuchota-t-il en essayant de percer les ténèbres.

Cayetano s’accroupit pour se mettre à la hauteur de son compagnon et tâcha de suivre la direction de son regard. Face à lui, une gigantesque tache d’obscurité dissimulait le reste de la galerie. La torche n’arrivait pas à en déchirer la pénombre. Il trembla en repensant à l’écaille. Dans cette nuit, la lampe sur sa tête était, plus encore qu’un phare en pleine tempête, une invitation à dîner. Il coupa le faisceau et le noir les avala. Pendant un instant, l’exterminateur et son chien n’écoutèrent que le murmure des pierres frappées par les gouttes, indifférentes à la lumière comme aux époques.

Cayetano retint sa respiration. Un froid polaire lui glaça la nuque. Si l’on tendait l’oreille, on distinguait une sorte de frottement désagréable assourdi par les épaisses murailles de la grotte. C’était comme si tous les démons du Xibalba s’étaient réunis pour donner un concert de cailloux et de rochers. Zorro gémit ; Cayetano l’apaisa d’une caresse. Le vacarme se rapprocha, devint martèlement de casseroles et salsa rocheuse. Mais alors qu’il était à deux doigts de perdre tout contrôle, Cayetano affuta ses sens. Même les gouttelettes avaient l’air de retenir leur chute. Derrière le brouhaha infernal, l’homme perçut un sifflement sourd, une scansion, et réalisa qu’il claquait des dents depuis deux bonnes minutes. Il immobilisa son menton contre ses genoux. Mais il était trop tard : le raclement cessa de faire trembler l’obscurité et céda la place à une monstrueuse stridulation.

Qui est là ? siffla une voix terrifiante dans les ténèbres.

Seul dans le noir face à la créature de cauchemar, Cayetano voulut hurler. Il se voyait déjà servir de repas au dieu oublié.

Qui est là ? répéta la chose, et le son de sa voix fit remonter en l’homme des terreurs ancestrales, comme celle qu’éprouve l’oiseau devant le cobra.

Surmontant la frayeur qui le paralysait, il plongea son regard dans la nuit souterraine et plissa les paupières. Un peu plus loin, deux flammes jaunâtres étincelaient dans l’obscurité et ondulaient d’un même mouvement. Cayetano comprit qu’il s’agissait des yeux du serpent géant. De toute sa vie, il n’avait jamais croisé un tel animal. S’il s’en fiait à l’écartement des deux pupilles luisantes, la tête de Kukulkán devait être à elle seule aussi grosse qu’un éléphant. Ses crochets mortellement venimeux et ses anneaux constricteurs étaient sans doute à la mesure de ce formidable crâne. Cayetano maudit le jour où il avait décidé de faire de la chasse aux nuisibles son métier.

Montre-toi, chuinta le Dieu-Serpent de sa voix languissante. Ce qui se cache dans le noir ne s’y cache pas longtemps.

N’y tenant plus, Cayetano se déplia comme un ressort, la main sur l’interrupteur de la lampe et prêt à l’allumer.

— Je suis Cayetano Fuentes !

L’écho de sa voix dansa sur les murs de la grotte et l’enveloppa tout à fait. Kukulkán siffla d’aise.

Ma sœur m’a parlé de toi.

Sans se démonter, Cayetano reprit son souffle.

— Je viens de la quitter.

Les dieux aussi ont le téléphone.

Sur le moment, cette affirmation lui sembla procéder d’une logique élémentaire.

Je te remercie d’avoir rapporté mon écaille, soupira le serpent géant dans les ténèbres.

L’exterminateur décida de tenter sa chance.

— Ce n’est pas à ce moment que dans les contes, le dieu offre un service en échange de celui que le mortel lui a rendu ?

La créature infernale frotta ses anneaux contre la pierre et siffla en saccades. Le bruit inhumain sonna aux oreilles de l’exterminateur comme une parodie de rire.

Nous ne sommes pas dans un conte, répondit-il d’un ton enjoué. Je sais ce que tu veux : je ne peux pas te l’offrir. Un contrat est un contrat et je dois le remplir.

Un silence mangea la distance qui séparait l’homme de la créature. Les gouttes chantèrent à nouveau sur la pierre. Kukulkán approchait.

Et maintenant ? dit-il sans interrompre sa lente reptation.

— Maintenant quoi ?

Cayetano était prêt à s’enfuir.

Tu as promis à ma sœur que tu me tuerais. Qu’attends-tu, Cayetano Fuentes ?

Le monstre n’était plus qu’à vingt mètres de là où Zorro et Cayetano se tenaient collés l’un à l’autre. Alors l’homme se souvint de la lampe et en actionna le bouton. Un éclair l’aveugla en même temps qu’un cri perçant lui déchira les tympans. L’exterminateur eut seulement le temps d’apercevoir une ombre furtive mais gigantesque disparaître dans une galerie. Il pivota sur ses talons et hurla.

— Vers la sortie, Zorro !

Sans une hésitation, le chien se précipita dans la direction opposée, Cayetano dans son sillage.

Attends ! siffla une voix juste derrière lui.

Le serpent furieux avait repris ses esprits et s’était élancé à leur poursuite. Homme et chien unis dans une fuite désespérée enfilèrent les galeries à la lumière hystérique de la lampe folle. Le Dieu-Serpent faisait crisser sa peau, se collait aux parois humides en se contorsionnant. Cayetano, attentif à ne pas trébucher dans sa course, récita toutes ses prières et même celles des autres, bientôt à court de souffle. Jamais il ne reverrait le jour, pensa-t-il. Mais alors que ses poumons étaient sur le point d’exploser, Zorro jappa. L’homme aperçut la lumière qui filtrait du puits et sut qu’il était tiré d’affaire.

Trop heureux de s’en être sorti vivant, le chasseur de vermines remonta les escaliers comme s’il avait le Diable à ses trousses. Il avala la falaise d’une traite, sans prêter attention à la douleur qui irradiait dans ses cuisses ou aux égratignures des épines qui s’accrochaient dans ses bras. Arrivés au rocher, Cayetano et Zorro se jetèrent dans la camionnette. L’homme démarra le véhicule et reprit le chemin de Villa Nueva, vaincu certes, mais content de ne pas avoir servi de repas au Dieu-Serpent.

Lorsqu’il entrèrent en ville en fin d’après-midi, Cayetano tint à constater l’étendue des dégâts par lui-même. Il modifia son itinéraire et fonça droit vers la Calle 2, où il apprit de la bouche d’un pompier qu’à peine une heure plus tôt, un troisième immeuble s’était effondré.

Perclus de fatigue autant qu’il était rongé par le remords, Cayetano s’apprêtait à faire reculer sa camionnette lorsqu’il aperçut une silhouette familière sur le trottoir. Il freina. Le señor prospecteur Guillermo Alverde le dévisageait, satisfait de son vilain tour.

Des voitures klaxonnèrent. Une gigantesque file s’était entassée derrière lui. La mort dans l’âme, l’exterminateur baissa la tête et redémarra son engin. Le promoteur avait gagné.

 

Deux mois plus tard, les bulldozers rasaient les derniers bâtiments vaillants de la Calle 2 pendant que des camions déversaient des milliers de mètres cubes de béton dans les entrailles de la Terre. Une fois les trous rebouchés, les pelleteuses firent place nette. Les grues fichèrent alors leur monopode dans le sol, posèrent les fondations et dressèrent les premiers murs. Un nuage de poussière gonfla l’air de particules toxiques. Les riverains se mirent à tousser tandis que les rats fuyaient le pâté de maison. Bientôt l’arrogant centre commercial darda ses tours argentées vers le ciel. Les boutiques installèrent leurs étals.

Après son échec cuisant, Cayetano avait perdu le goût de rire. L’exterminateur avait fait encadrer le chèque de Jane pour l’accrocher au-dessus du téléphone et maigrissait à vue d’œil. Ses nuits étaient hantées de cauchemars terrifiants, habitées de serpents géants et de dieux irascibles. Zorro, dépité, regardait d’un œil morne son maître dépérir. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, les clients ne se bousculaient pas au portillon. Si la poussée du nouveau bâtiment avait fait fuir les rats, les insectes et autres arachnides — termites, cafards, punaises, araignées et sauterelles — s’étaient mis en sommeil, intimidés par les monstres de métal qui détruisaient les vieilles maisons pour les remplacer par des tours de bureaux. Le centre commercial serait inauguré dans quelques jours. Tout le quartier irait y faire la fête, mais pas Cayetano, qui resterait assis dans sa boutique en espérant y voir voler une mouche.

La veille de l’inauguration, Cayetano rêva encore du terrible Kukulkán. Mais loin de le plonger dans son sempiternel effroi, le songe lui rappela une idée saugrenue qui le chatouillait depuis des mois. De toute façon, le señor Alverde avait gagné la bataille. C’était sans doute stupide. Mais l’était-ce tant que ça ?

Il sortit tôt et marcha jusqu’à la boutique, profitant de l’air frais pour répéter le dialogue qu’il avait écrit dans sa tête. Arrivé devant le porche, il leva le rideau de fer, ouvrit le magasin et s’installa derrière sa table, face au téléphone.

Absurde, se dit-il encore.

Par habitude, l’exterminateur jeta un coup d’œil au post-it collé sur le pot à crayon avant de décrocher le combiné. L’encre avait pâli mais il connaissait le numéro de mémoire. Il attendit la tonalité et fit pivoter le cadran de l’appareil. La sonnerie résonna une, deux, puis trois fois. Enfin, on décrocha.

Agence Underworld, j’écoute ? grésilla une petite voix aigüe à l’autre bout du fil.

 

La fanfare entama son premier morceau sitôt que le soleil effleura l’horizon. Les trompettes résonnèrent, les trombones entrèrent dans la danse et un lâcher de ballons enflamma l’air de couleurs flamboyantes. Guillermo Alverde marcha vers le ruban de soie sous les ovations de la foule. Il tenait entre ses mains une énorme paire de ciseaux qu’il devait surveiller jusqu’à l’arrivée du maire.

Un grand véhicule tout-terrain fendit l’assemblée, slaloma entre les policiers et se gara devant l’entrée. Le premier fonctionnaire de Villa Nueva aida les frères Cerquera à s’extirper du véhicule. Les vieillards n’avaient plus rien de redoutables hommes d’affaires et ressemblaient plutôt à des échappés de maison de retraite. Bras dessus bras dessous, les quatre complices marchèrent jusqu’au pied de la tribune. Le maire y abandonna les fossiles et grimpa prestement l’escalier.

— Mes chers concitoyens, cracha-t-il dans le micro, bienvenue !

L’attroupement manifesta sa joie et frappa dans ses mains. Le maire eut un mot pour chacun, vanta sa politique et entonna l’hymne national. Lorsqu’il eut terminé, il présenta les architectes qui, aidés du señor Alverde, ouvrirent les ciseaux et en placèrent les lames autour du ruban.

Perdus dans la foule, Cayetano et Zorro observaient le spectacle. L’exterminateur jeta à sa montre un regard angoissé, habité par l’espoir que tout fonctionnerait comme prévu et qu’il n’aurait pas à regretter son geste. Il était presque l’heure.

Les architectes coupèrent le ruban et, dans la liesse générale, la fanfare redoubla d’énergie. Les premiers clients s’approchèrent des portes comme s’ils entraient au Paradis, sans trop oser y croire.

Un cri de terreur résonna, puis un deuxième. Cayetano se hissa sur la pointe des pieds et un large sourire éclaira son visage. Tandis que la foule effrayée se dispersait dans la panique, l’exterminateur profita de la petite surprise qu’il avait commandée.

Nos prix sont trop élevés, lui avait expliqué la sœur de Kukulkán au téléphone. À plus forte raison celui d’une démolition... Cette dépense n’est pas à la portée de votre bourse.

Cayetano s’était gratté la tête à la recherche d’une solution. Il avait alors posé le regard sur le chèque de Jane. La gringa n’y avait jamais inscrit le nom du bénéficiaire.

Qu’est-ce que je peux avoir pour trois cents cinquante quetzals ?

La fillette avait marqué une pause. L’oreille tendue, Cayetano avait cru entendre le murmure étouffé d’un sifflement en réponse à un autre.

Nous verrons ce que nous pouvons faire.

Cayetano fit un signe de la main au señor Alverde. Ce dernier, juché au sommet de la tribune, partageait sa retraite avec le maire de Villa Nueva. Aussi terrorisés l’un que l’autre, ils suppliaient qu’on vienne les secourir. Au pied du promontoire comme dans les couloirs du centre commercial, sur chaque mur, dans chaque trou, enroulés autour de chaque arbre, de chaque plante, dans tous les tiroirs et sur tous les comptoirs, sifflaient des centaines de serpents bariolés. Le prospecteur et lui échangèrent un regard. Mais des deux hommes, seul Cayetano souriait.

— Allons chercher notre matériel, Zorro : les affaires pourraient reprendre.

Le chien attrapa un serpent dans sa gueule tandis que Cayetano s’éloignait d’un pas léger.

Un contrat est un contrat, se dit-il, désormais libéré.

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©