Kindergarten

Dieter se tenait tellement penché sur sa chaise qu’elle semblait lui aspirer l’arrière-train. Depuis le bureau derrière lequel elle était assise, Sabine ne voyait de son employé que la ligne de démarcation entre sa chevelure et son front luisant. Ses cheveux longs et gras masquaient le visage du jeune homme.

— Tu m’écoutes, Dieter ?

La directrice fronça les sourcils. Dieter n’avait jamais posé de problème jusqu’à aujourd’hui. Les enfants l’aimaient beaucoup là où les autres puériculteurs exerçaient leur art avec plus ou moins de succès. Les adultes n’entraient jamais vraiment dans le monde de Dieter, pas plus qu’il n’entrait dans le leur. Ce n’était pas ce qu’on lui demandait : son contrat de travail stipulait qu’il avait été embauché pour s’occuper des petits et ne mentionnait nulle part qu’il devait faire bonne figure devant leurs parents.

Le jeune homme ferma les paupières et serra les dents en attendant que l’ouragan se dissipe. Il s’inclina encore, si bien que son front disparut entre ses genoux. Sabine soupira. S’il se penchait davantage, le garçon tomberait de sa chaise. Cette situation confinait au ridicule, sans compter que son cuir chevelu constellé de pellicules n’était pas des plus ragoûtant.

— C’est au sujet de cette réunion avec les parents, reprit Sabine. Celle à laquelle tu n’as pas voulu assister.

Dieter frissonna. Son épine dorsale tressauta de tremblements nerveux. Le garçon, maintenant presque couché sur sa chaise, ressemblait à une baleine échouée. Sabine se rehaussa pour mieux voir à quoi Dieter était occupé. Plongé dans la contemplation du linoléum, le jeune homme grattait une trace de gomme du bout de l’ongle. La directrice reprit une position digne et croisa les bras sur sa poitrine.

— On a un problème.

Dieter se redressa comme un ressort.

— Pourquoi ?

— Les parents sont furieux. Ils disent que tu mets des idées dans la tête des gosses. Ce en quoi ils n’ont pas foncièrement tort, hein ?

Dieter se figea dans la posture de l’oiseau qui vient d’apercevoir le chat. Sabine connaissait cet énergumène par cœur. Dans un instant, il replongerait dans ses chaussettes et demeurerait dans cette position incongrue jusqu’à ce que, lassée de ses contorsions puériles, elle consente à le laisser partir. Mais la coquille ne se referma pas. Dans la cour, les petits sortaient en chansons. Dieter sourit. Même s’il assistait à ce spectacle trois fois par jour, il l’émouvait toujours. Le garçon aimait les enfants — pas comme un adulte ni comme un pervers, mais comme quelqu’un qui les comprenait et qui n’aurait jamais dû grandir. Les enfants, en retour, aimaient Dieter d’un amour indéfectible.

Le jeune homme croisa le regard furibond de Sabine. La directrice, dont le visage virait au rouge, avait jusqu’ici couvert les excès et les bizarreries. Elle l’avait embauché cinq ans plus tôt sur la foi d’excellentes références, d’un diplôme en bonne et due forme et d’une attestation du service des pathologies légères de l’hôpital de la Charité. Celle-ci certifiait que Dieter était apte à occuper un poste. Sabine s’était toujours sentie responsable de ses employés. Mais là où les excentricités s’étaient longtemps contentées d’être amusantes, elles frisaient désormais l’inquiétant.

— J’ai rien fait, marmonna le jeune homme, caché derrière la forêt de ses cheveux.

Sabine ouvrit une pochette en cuir. Elle contenait des lettres manuscrites, des enveloppes déchirées et un feuillet de pétition vierge.

— Certains parents aimeraient que tu ne t’occupes plus de leur enfant.

Dieter secoua la tête avec vigueur. Menacer de rompre le contact avec les bambins était peut-être le meilleur moyen pour la directrice d’arriver à ses fins.

— Je veux plus travailler à la cantine, dit-il.

Sans soulever le fait que son hygiène, certains matins douteuses, l’empêcherait de toute façon d’occuper à nouveau un tel poste, Sabine enfonça le clou.

— Je parle d’un possible renvoi, Dieter.

Le visage du puériculteur perdit toutes ses couleurs.

— Non. Non-non-non-non…

— Personne n’en a envie. Mais il faudra arrêter de raconter ces bêtises.

— Mais…

— Je ne veux pas d’explication. C’est inqualifiable, surtout ici, c’est… grotesque et morbide. La garderie n’a pas besoin d’une telle publicité.

Le garçon hocha la tête comme un pivert frénétique occupé à marteler le pauvre tronc d’un arbre.

— Bien. Je considère cette affaire réglée.

Dieter rejeta ses cheveux en arrière, se leva de sa chaise et fit un grand sourire. Il était de constitution si filiforme qu’il ressemblait davantage à un croque-mitaine qu’à une nounou. La directrice pouffa. Il était impossible de résister à ce visage bonhomme, qui respirait la joie chaque jour renouvelée d’exercer un métier aussi consciencieusement qu’un sacerdoce. Dieter referma la porte derrière lui et sortit dans la cour pour surveiller les enfants. Sabine, elle, retourna à son rangement.

Les dessins — fruits d’un atelier dirigé par Dieter — reposaient en une pile ondulée sur un coin du bureau. Il y en avait une bonne cinquantaine, qu’elle classerait avec soin dans les archives de la kita[1]. Avant de les ranger dans les boîtes, elle jeta un dernier regard sur les œuvres. Une moue de dégoût se peignit sur ses traits. Elle comprenait pourquoi les parents s’étaient indignés. Il était difficile de leur en vouloir.

Sur chaque peinture, au milieu des maisons biscornues, des soleils souriants et des papillons, un drôle de bonhomme en colère — toujours le même — dardait sur le spectateur un œil noir. Habillé d’une sorte d’uniforme militaire brun, d’une paire de bottes sombres et d’un brassard rouge, il se tenait droit comme un piquet, le bras levé. Les enfants l’avaient affublé d’une petite moustache carrée. La mèche de cheveux lissée sur son front ne laissait aucun doute quant à l’identité du pas-si-mystérieux personnage.

La directrice soupira avant de faire disparaître les dessins dans une enveloppe kraft.

 

Dieter décrocha son cadenas, ouvrit la porte du vestiaire et s’empara du manteau suspendu à la patère. Les lumières du couloir éteintes, le jardin d’enfants était plongé dans les ténèbres. Dieter sourit. Tous les adultes étaient partis.

Le garçon n’avait jamais noué de liens d’amitié avec les employés. Lorsque la journée tirait à sa fin, il s’appliquait à donner l’impression d’avoir encore beaucoup à faire. Les autres, lassés de ce comportement puéril, ne l’attendaient donc plus. Dieter était mal à l’aise en leur compagnie et préférait s’éviter la peine de conversations au mieux condescendantes, au pire moqueuses. Les adultes se voyaient en surveillants, en éducateurs, certains même en gardien de prison. Dieter n’interprétait d’ailleurs son rôle d’adulte qu’avec un succès mitigé. Il ne voyait dans les enfants que des amis, des voyageurs qui n’avaient pas besoin de matons, mais de phares.

Il enfila son lourd manteau de laine et enfonça son bonnet sur ses oreilles. Les nuits se rafraîchissaient. Dans quelques semaines, les premières neiges tomberaient. Les flocons recouvriraient alors comme un pansement les blessures du béton.

Le garçon referma le vestiaire, fit claquer le cadenas contre la porte en fer et remonta sa fermeture éclair. Au même instant, une plainte lugubre résonna dans son dos.

— DIEEETEEER…

Le jeune homme fit volte-face d’un bond, mais le corridor était vide.

— Qui est là ?

— DIEEEEETEEEEER…. C’est moiiiii…

— Moi qui ? bégaya le garçon face aux ténèbres.

En guise de réponse, un soupir guttural secoua les murs de la garderie, à la manière de Darth Vader.

— Viiieeennns à moiiii, grinça la voix d’outre-tombe.

Dieter serra les poings, les dents et tout le reste. Une bise glaciale lui mordait les hanches et obligeait son corps de brindille à trembloter.

— D’accord.

Le garçon fit un pas. La voix semblait provenir de la salle de jeu. Dieter poussa la porte, pourtant toujours fermée. Le battant avait été laissé ouvert… ou avait été déverrouillé à dessein. Son cœur palpita : il en ressentit les battements jusque dans sa gorge — sur sa langue même — et combattit l’instinct urgent qui le suppliait de prendre ses jambes à son cou.

— DIETER ! hurla une monstrueuse voix d’ogre sur sa droite.

Ses yeux roulèrent dans ses orbites et il s’effondra sur le sol, genoux repliés contre le torse. Les lumières s’allumèrent et un bouquet de rires gras retentit dans la salle. Dieter releva la tête pour découvrir Anita et Otto, des collègues qui ne cessaient jamais de le taquiner, hilares. Le rire bruyant d’Anita était particulièrement désagréable : elle caquetait comme une poule branchée sur haut-parleur.

— On t’a fait peur ? ironisa Otto.

Dieter se retint de lui sauter à la gorge. Le plaisantin aida le jeune homme à se relever. Anita, perchée sur un cheval d’arçon, n’en finissait plus de rire comme un canard.

— Vous êtes bêtes.

— C’est pour rigoler, mon vieux ! Il faut bien qu’on se divertisse aussi, nous qui n’avons pas la chance de voir des fantômes.

Dieter se referma comme une huître.

— Ce ne sont pas des fantômes.

Anita sauta de son promontoire et se colla contre Otto.

— Tu veux dire qu’ils sont vraiment là, c’est ça ?

Dieter secoua la tête.

— Il ne faut pas se moquer.

Anita explosa d’un rire sardonique.

— T’as pas honte ? Faire croire aux mômes que le fantôme d’Hitler traîne dans le coin, faut quand même être taré.

Dieter, essoufflé, se sentit triste et humilié. Il n’avait pas envie de poursuivre la conversation.

— Les enfants l’ont vu…

— T’es barge, mon pauvre.

Anita tira Otto par le bras, mais celui-ci resta stoïque. S’il était plus petit que Dieter, l’homme était sans conteste beaucoup plus massif.

— On n’est pas seuls à penser que ta présence fout la merde chez les chiards. Les parents sont derrière nous, vieux, et il y a une pétition qui traîne. Alors tu ferais bien de la jouer profil bas.

Dieter inclina la tête et se plongea dans la contemplation de ses chaussures. Des larmes de rage naquirent à la jonction de ses paupières. Le rire d’Anita crépita une nouvelle fois. Lorsque Dieter s’extirpa de sa torpeur, ses persécuteurs étaient partis depuis longtemps.

Comme tous les soirs, le jeune homme vérifia par deux fois que toutes les portes étaient bien fermées avant de barricader le jardin d’enfants. Les murs du préfabriqué renvoyaient l’éclat blafard des lampes au néon sur les marches grises. Il verrouilla le double battant et regarda une dernière fois à travers la vitre. Il n’y avait personne dans le couloir, pas même l’ombre d’un fantôme. Un sentiment d’injustice le tirailla, qui l’obligea à donner un coup de pied dans la porte pour dissiper sa colère.

— Pardon, dit-il à l’attention de la caméra de surveillance fixée au-dessus de l’entrée.

Dieter engloutit ses poings dans ses poches, traversa l’aire de jeux et sauta par-dessus la clôture pour atterrir sur le trottoir de la Voßstrasse. Au loin grondait l’agitation de la Potsdamer Platz. À cette heure, la ville dînait. Pourtant, dans les petites rues, Berlin semblait déjà s’être endormie.

 

Marina tendit à Dieter ses paumes écorchées et, les joues trempées de larmes, lui réclama un baiser. Le jeune homme se plia comme un roseau, emprisonna les petites mains dans les siennes et souffla. L’enfant toussa. Dieter frotta ses genoux couverts de terre et la serra dans ses bras.

— C’est mieux ?

La bouche de la petite fille s’étira en un large sourire.

Elle acquiesça, avant de repartir en courant vers le toboggan.

Dieter croisa les bras, fier de son coup. Là où Otto aurait badigeonné ses mains de teinture d’iode et où Anita l’aurait réprimandée pour s’être précipitée, Dieter savait de quoi les enfants avaient besoin : ni de pansements ni de punitions, mais d’être entendus.

Des nuages de petits humains s’égayaient entre les balançoires, les jeux d’escalade et les bacs à sable. Cette tribu lui donnait le tournis ; pourtant c’était ici qu’il se sentait chez lui, pas dans son appartement dont l’unique fenêtre offrait une vue sur l’Alexanderplatz. C’était le meilleur logement qu’il avait pu trouver avec son salaire d’employé à mi-temps — qui de façon officieuse et par dévouement acceptait de travailler toute la journée — et une pension d’invalidité famélique : un bloc miteux en préfabriqué, bétonné du sol au plafond, construit à l’époque où les Soviétiques tenaient encore la ville sous leur joug. Un temps où un Mur tranchait la cité en deux et où ses parents lui interdisaient d’aller jouer à côté du checkpoint.

Dieter fut tiré de sa rêverie par un petit garçon suspendu à sa manche. Le puériculteur plia les genoux pour descendre à sa hauteur. Peter portait un manteau vert et un bonnet rouge qui lui donnaient l’air d’un lutin.

— C’est vrai qu’Hitler habitait là ?

Dieter jeta un œil derrière lui et s’assura qu’aucun adulte n’écoutait la conversation. On mentait suffisamment aux enfants à la maison.

— Qui t’a dit ça ?

Peter désigna un groupe de fillettes occupées à sauter à la corde. Dieter emprunta un air grave.

— Tu sais qui c’est, Hitler ?

Le petit garçon secoua la tête.

— Un méchant.

Dieter approuva.

— Oui, un méchant. Et non, il n’a pas vraiment habité ici. Mais c’est là qu’il est mort.

L’enfant ouvrit une bouche ronde comme une clémentine et resserra sa prise sur la manche de l’éducateur.

— C’est pour ça que son fantôme revient ?

Dieter déposa sa main gigantesque sur le petit bonnet. À cette échelle, elle lui faisait presque office de casque.

— Les murs enregistrent les mauvais souvenirs. Ils résonnent encore longtemps après la mort de ceux qui leur ont donné naissance. C’est comme quand ton papa enregistre un film sur le magnétoscope : tu peux regarder la cassette autant de fois que tu veux, mais ce n’est pas quelque chose qui arrive maintenant. Tu comprends ?

L’enfant acquiesça, même si son visage trahissait une certaine perplexité.

— Il est venu dans cette kita quand il était bébé ?

Dieter pouffa.

— Non. À la fin de la guerre, il s’est caché sous la terre pour que les soldats russes ne l’attrapent pas, dans un abri qu’on appelait un bunker. C’était avant que notre kita soit bâtie. Quand le bunker a été comblé, il a fallu reconstruire et c’est pour ça qu’on a mis une garderie ici : pour que les enfants effacent les mauvais souvenirs. Mais certains sont tellement forts qu’ils résistent un peu.

Peter se gratta le nez.

— Les souvenirs, ça peut pas faire de mal, hein ?

Dieter hésita à entrer dans le détail. À son âge, Peter n’avait sans doute pas besoin d’entendre parler de résilience.

— Anita dit que tu racontes des bobards, mais moi, je l’ai vu. Il était dans les toilettes et ses dents faisaient du bruit, comme des assiettes cassées. Il avait une moustache en brosse. Et il m’a montré son dessin.

— Son dessin ?

L’enfant s’accroupit et traça un svastika dans le sable. Dieter le corrigea.

— Ça, c’est un svastika : un signe très ancien que les hommes utilisent depuis la nuit des temps, un signe de paix et d’harmonie. Ils continuent même de l’employer dans certains pays, comme en Inde. Mais ce que tu as vu devait plutôt ressembler à… ça.

Dieter effaça le dessin et traça une croix gammée dans le sable. L’enfant opina du chef.

— C’était l’emblème d’Hitler. C’est comme un svastika, mais il tourne en sens inverse. C’est un très mauvais signe. Il ne faut pas le dessiner. On peut avoir des ennuis.

Une voix d’adulte tonna derrière eux.

— Putain, c’est pas vrai, cet abruti dessine des croix gammées devant les mômes, s’écria Otto.

Pris sur le fait, Dieter balaya le croquis du pied. Mais le mal était fait et le surveillant s’était déjà précipité à l’intérieur pour prévenir les autres. Soudain replongé de force dans le monde des adultes, Dieter se recroquevilla comme un escargot dans sa coquille.

— Va jouer, souffla-t-il à Peter, les poumons en feu.

Le petit garçon lui offrit un baiser et disparut. Incapable de bouger, Dieter fixa du regard les grains de sable. Cette tétanie qui le saisissait en pareil cas ne lui laissait aucune échappatoire.

La directrice donna un coup de sifflet pour sonner la fin des activités et annonça le déjeuner. Les enfants coururent se réfugier dans le hall, laissant Dieter seul au milieu de la cour, plié en quatre. Sabine, désolée, traîna des pieds jusqu’à lui.

— C’est vrai ?

Les mots, qui avec les petits sortaient comme le flot d’une rivière, restaient bloqués lorsqu’il fallait converser avec un adulte. Il se mordit la langue jusqu’à s’en faire saigner.

— Oui, mais…

D’un geste, la directrice lui intima l’ordre de se taire.

— Cette histoire est allée trop loin, Dieter.

Le grand échalas fondit en larmes. Furieuse, Sabine tourna les talons et s’engouffra dans le vestibule sans un regard en arrière.

 

— On ne peut pas exposer nos enfants à une telle menace ! s’emporta un père dont la moustache frisait à chaque syllabe.

Sabine jeta un regard circulaire sur la salle bondée. Les parents qui s’y entassaient auraient fait passer une boîte de sardines pour un palais vénitien. L’irritation, presque palpable, avait fait monter la température en flèche. Assis dans un coin, derrière le bureau, Dieter fixait ses pieds. Il n’avait pas décroché un mot depuis le début de la réunion. Adossés à la porte du fond, Otto et Anita supervisaient le spectacle. Leur regard brillait d’une satisfaction cruelle.

La directrice leva la main pour faire une pause dans les débats. Les protestations s’entremêlaient tellement qu’on ne comprenait plus rien.

— J’ai accepté de vous recevoir pour que nous puissions discuter. Il ne s’agit pas de faire le procès de Dieter, précisa-t-elle, mais de trouver une solution.

— S’il continue, je porterai plainte ! glapit une mère.

En écho à sa menace, des grappes de « moi aussi » éclatèrent comme des bulles de savon. La piste était glissante et Sabine savait qu’elle devait jouer sur du velours.

— Vous connaissez Dieter : vous savez à quel point vos enfants l’aiment et combien cet amour est réciproque. Nous n’avons jamais eu à nous en plaindre et c’est un luxe aujourd’hui quand on lit un peu la presse.

Quelques têtes se penchèrent, d’autres dodelinèrent. Certains parents soupirèrent d’exaspération. Otto et Anita croisèrent les bras, véritables serpents prêts à frapper.

— Il n’a pas sa tête ! clama Otto par-dessus la mêlée.

— C’est vrai ! l’appuya un parent. Sa place est dans un asile.

Otto et Anita échangèrent un sourire mauvais. Dieter, quant à lui, n’avait toujours pas bougé d’un pouce. Ses cheveux pendaient de chaque côté de son visage comme des stalactites, tellement gras qu’on imaginait sans peine le sentiment de sécurité — physique et psychologique — qu’ils devaient lui procurer.

— Dieter est sain d’esprit, objecta Sabine. En tant que directrice, je m’en porte garante.

— Jusqu’au jour où il y aura un accident, dit une voix dans le fond.

— Il faut le faire taire ! gémit la foule.

La directrice noua ses doigts sous son menton, les yeux écarquillés, et prit une grande inspiration.

— Notre kita est bâtie sur un site historique : c’est un fait que nous ne pouvons pas nier. Berlin a décidé d’effacer les traces du Troisième Reich et de construire un jardin d’enfants à l’emplacement du bunker… Que puis-je y faire ?

— Déjà, arrêter d’en parler, s’indigna une mère. Nous en avons assez d’entendre ça. Et nos gamins n’ont pas besoin d’écouter de pareilles… anecdotes !

Sabine hoqueta.

— La seule tare de Dieter est d’être hypersensible : c’est aussi ce qui fait qu’il s’occupe si bien de vos enfants. J’imagine donc qu’au fil des ans, cette… anecdote, comme vous dites, l’aura un peu chamboulé.

— Au point de dessiner des croix gammées ? ajouta Anita comme de l’huile sur le feu. Je suis désolée, mais je travaille au quotidien avec ce demeuré et il n’y a rien qui justifie qu’on garde un type comme lui. Beaucoup d’autres puériculteurs qualifiés attendent un poste, des gens normaux, pas des malades mentaux. Je refuse de continuer à bosser avec quelqu’un qui dit voir des fantômes !

Dieter leva la tête et lança un regard noir à la jeune femme.

— Ce ne sont pas des fantômes, grogna-t-il, ce sont des souvenirs. Les murs gardent les souvenirs.

— Mais les murs ont été rasés depuis longtemps ! objecta le père moustachu.

La directrice se racla la gorge.

— Techniquement, Dieter a raison : si la Chancellerie a bien été détruite par les bombardements et le terrassement, le bunker est toujours en dessous. Il était fait d’un béton tellement solide que les Soviétiques n’ont jamais réussi à le dynamiter. Ils se sont contentés de le combler.

Un frisson traversa l’assemblée. La température chuta de plusieurs degrés.

— Ce n’est pas une raison pour mentir ! s’exclama une mère. Les fantômes n’existent pas.

— Le père Noël non plus, ne put s’empêcher d’ajouter Dieter.

— Un peu de calme ! hurla Sabine au milieu de la mêlée.

— Il compare Hitler au père Noël !

— Virez-le !

— Foutez-le en prison !

La directrice bondit de sa chaise et frappa sur son bureau.

— Je n’ai pas convoqué cette réunion pour refaire le procès de Nuremberg. Je ne mettrai pas mon meilleur employé à la porte parce qu’il a osé dire la vérité à vos enfants.

Otto et Anita se rembrunirent.

— Nous en avons assez d’entendre parler d’Hitler. L’Allemagne doit passer à autre chose, soupira une petite dame accolée au placard des fournitures.

— Je suis d’accord, mais…

— Comment voulez-vous que nos enfants se débrouillent avec ça ? demanda une mère de l’autre côté de la salle. Nous n’oublions pas l’Histoire, nous avons vécu avec elle et nos parents aussi. Mais par pitié, laissons les enfants grandir en paix.

— Et les fantômes n’existent pas, dit une femme au premier rang. Alors soit vous faites le ménage, soit je retire ma fille.

Sabine retomba sur son siège, soufflée par la menace. Si certains parents acquiescèrent, d’autres gardèrent le silence. Dieter, lui, avait de nouveau embrassé la position du penseur grec et tournait le dos à l’assemblée, fermé comme une huître.

— Je considère que cette réunion est terminée, conclut-elle.

Les parents se levèrent, outrés de se voir ainsi opposer une fin de non-recevoir. Dieter essuya la tempête sans mot dire et attendit que les derniers adultes soient partis pour relever les yeux. À l’exception de la directrice, la pièce avait été désertée. Pétition à la main, elle paraissait plongée dans la plus grande des perplexités.

— Sabine ?

La directrice chiffonna la feuille de papier avant de la jeter à la corbeille. Le jeune homme songea à applaudir, mais le cœur n’y était pas.

— Tu sais quoi ? On va les laisser dire. Et s’ils ont envie de retirer leurs enfants, qu’ils le fassent. L’Histoire existe, elle est là pour être racontée. Et si ces gens ne l’entendent pas de cette oreille, alors ils peuvent aller se faire voir et mettre leurs gosses dans une kita moins… exceptionnelle.

Dieter voulut se lever et prendre la directrice dans ses longs bras noueux, mais y renonça aussitôt. Il s’interdisait ce genre d’effusions. Sabine était certes une grande personne plutôt gentille, qui ne lui avait jamais fait de mal, mais les adultes étaient comme des serpents : impassibles et avenants de prime abord, ils frappaient lorsqu’on s’y attendait le moins. Le garçon lui adressa tout de même un sourire.

— Merci.

Sabine leva la main.

— Garde tes mercis. Otto et Anita ne sont pas des tendres : ils t’ont dans le collimateur. Tu ferais mieux de te tenir à carreau, d’accord ?

Dieter hocha la tête, résigné.

— N’oublie pas d’éteindre les lumières avant de partir, dit la directrice.

Sabine enfila son manteau, ouvrit la porte du bureau, jeta un regard fatigué à son employé et s’enfonça dans la nuit. Dieter, lui, songea à rester sur sa chaise pour toute l’éternité. Une demi-heure plus tard, il finit néanmoins par s’arracher à la morosité qui le scotchait au sol. Il éteignit la lampe qui éclaboussait d’une lumière crue les dessins des enfants et referma la porte. Alors qu’il faisait jouer la poignée, il espéra qu’il aurait encore l’occasion de le faire le lendemain. Et les jours suivants aussi.

Véritable chat dans la pénombre, Dieter traversa le couloir et pénétra dans le vestiaire. Il allait déverrouiller son cadenas lorsque quelqu’un rugit derrière lui.

— Maintenant !

Avant qu’il puisse réagir, deux paires de mains le saisirent par les épaules et l’entraînèrent dans le corridor. Le jeune homme hurla, se débattit, mais sa constitution faible l’empêchait de se dépêtrer de l’étreinte de ses agresseurs.

— Il gigote comme une anguille ! s’exclama Anita.

Otto éclata de rire.

— On va lui faire passer l’envie de rigoler.

Le puériculteur envoya un grand coup de pied dans le mollet de Dieter, dont les cris redoublèrent.

— Il va réveiller le quartier, s’inquiéta Anita.

— Par là !

Les deux brutes tirèrent leur proie vers le fond du bâtiment et tandis qu’Otto maintenait Dieter immobile tout en plaquant une main sur sa bouche, Anita ouvrit la cave. Les yeux de Dieter s’arrondirent face à la porte béante qui donnait sur un océan de pénombre.

— Regarde-le, se moqua-t-elle. Tu as peur, chaton ?

Épouvanté, le garçon l’était. Cela faisait des années qu’il fuyait le sous-sol comme la peste. Sachant ce qu’il y trouverait, il avait toujours bâti de grandes excuses pour éviter d’y descendre. Il n’aurait pas affronté ces marches même pour tout l’or du monde, et surtout pas en pleine nuit lorsque dansent les démons. En désespoir de cause, il jeta ses dernières forces dans la bataille. Il dévissa alors ses hanches et donna un coup de pied à Anita.

— Ah le salaud ! Frapper une femme !

Otto, hors de lui, le poussa vers la porte. Dieter, transi de peur, s’agrippa au col de son bourreau pour l’entraîner dans les escaliers raides. La gravité eut bientôt raison de leurs gesticulations et les deux hommes furent emportés dans un terrible roulé-boulé. Leur chute s’acheva sur le sol de la cave, plongée dans l’obscurité. Perclus de douleurs, ils gémirent en chœur. Anita passa la tête par l’entrebâillement.

— Ça va en bas ?

Sa voix était minuscule et hésitante, comme si elle venait de se réveiller d’un mauvais rêve. En l’absence de réponse claire, la jeune femme se résigna à descendre les marches une à une : si quelqu’un était sérieusement blessé, elle pourrait avoir de gros ennuis. Peut-être même perdre son travail.

— Otto ? glapit-elle.

La puéricultrice tâtonna à l’aveugle, à la recherche d’un interrupteur.

— Là, grogna son complice.

— Où ça ? Merde, mais il n’y a pas de lumière, j’étouffe…

Les effets de la panique commençaient à se faire ressentir. Essoufflée et le front trempé d’une sueur glaciale, la jeune femme n’en menait pas large.

— Là, bordel ! gémit Otto. Je n’entends plus le dingue. Dieter ?

Pas de réponse.

— On l’a tué ! On l’a tué, je te dis ! pleurnicha Anita.

— J’ai l’impression que je saigne, oh bon sang, que j’ai mal. Trouve la lumière. Dieter ?

— Je crois que j’ai l’interrupteur.

Un clic ponctua le silence, mais la cave demeura plongée dans le noir.

— Merde…

— Il y en a forcément un autre. Oh ma tête… Dieter ?

Otto entendit alors de manière très distincte quelqu’un s’éclaircir la gorge et grogner à quelques pas de lui.

— Il me semble que je l’entends. Dieter ?

— Il va bien ?

— Je crois. Dieter, tu es là ?

— J’ai trouvé ! Attends.

Un soupir long comme un dimanche d’automne traversa l’obscurité. Anita enclencha l’interrupteur. Les néons clignotèrent et les éblouirent un instant. Otto tourna la tête. Dieter gisait, inconscient, juste à côté de lui.

— Il respire, s’exclama-t-il.

Soulagé, le jeune homme se redressa et chercha le regard d’Anita. La puéricultrice, figée dans une expression d’abjecte terreur, maintenait toujours le contact avec le bouton. Son visage était d’une pâleur à rendre jaloux des vampires à un concours de beauté d’outre-tombe. Ses yeux fixaient un point situé dans le dos d’Otto. Un râle prit naissance dans sa gorge et s’en échappa comme une fuite de gaz.

— Gueearrggguuuuu…

— Que.. quoi, qu’est-ce qui se passe ?

L’éducateur pivota. Assis sur une table de ping-pong bâchée de plastique que le jardinier avait entreposée là pour l’hiver, Adolf Hitler considérait le jeune homme d’un œil mauvais.

— On ne peut pas dormir en paix dans ce foutu bunker ! s’exclama le Führer.

Otto et Anita explosèrent d’un même hurlement et, dans la panique, prirent leurs jambes à leur cou. Dieter, évanoui sur le sol de la cave, saurait se débrouiller seul : après tout, c’était lui le spécialiste des fantômes.

Leurs cris d’épouvante résonnèrent dans les rues de Berlin encore longtemps après leur fuite.

 

Sabine secoua ses mains comme des poupées de chiffon.

— Attendez, attendez…

Assis face à la directrice, Otto et Anita suspendirent leurs explications et demeurèrent bouche bée, coupés dans leur élan. Dieter, debout derrière leurs chaises, affichait un sourire malicieux, qu’on devinait sous les pansements qui empaquetaient sa tête couverte d’ecchymoses.

— Encore hier soir, vous étiez prêts à livrer ce pauvre Dieter au bûcher de l’Inquisition et maintenant…

Otto secoua la tête.

— Le plus simple, dit-il, c’est de le laisser s’en occuper. Il sait faire ça très bien. Regarde, il est presque en un seul morceau.

— Je ne comprends toujours pas comment vous vous êtes retrouvés dans la cave, reprit la directrice sur un ton suspicieux.

Dieter leva un doigt.

— Ils ont voulu me faire une farce.

Anita et Otto échangèrent un regard honteux et acquiescèrent. Sabine posa le front sur le bois du bureau et soupira.

— Vous savez le pire ? Je ne veux même pas en savoir plus. Réglez vos problèmes, mais par pitié, laissez les enfants en dehors de ça. Il est hors de question de répandre cette… histoire hors du bureau. Compris ?

Les trois puériculteurs opinèrent d’un même mouvement du menton. La directrice jeta un regard grave à Dieter.

— Je ne peux pas y croire.

— Nous l’avons vu, je te le jure ! s’exclama Anita. Il était là, face à nous, assis sur…

— La table de ping-pong, je sais… Dieter, est-ce que tu as vu ce… peu importe.

Le jeune homme renifla.

— Non.

Anita et Otto sursautèrent.

— Quoi ?

— J’ai pas vu. À mon réveil, l’ampoule était allumée et j’étais tout seul.

Otto se malaxa le visage tandis qu’Anita se tirait les cheveux.

— Mais tu l’as déjà croisé, n’est-ce pas ?

Le garçon rougit. Il se faisait vraiment violence pour maintenir la tête hors de l’eau.

— Pas dans la cave. Je pensais que c’était là qu’il habitait, et c’est pour ça que je voulais pas descendre. Mais quand j’ai vu qu’il n’était pas en bas, alors la peur s’est envolée de mon ventre. Comme ça…

Otto se retourna vers Sabine.

— On ne peut pas laisser le fantôme d’Adolf Hitler se promener en liberté dans un jardin d’enfants. C’est… dangereux.

— Sans parler que c’est immoral, intervint Anita.

— Que voulez-vous que je fasse ? demanda la directrice. Que je passe un coup de fil aux Ghostbusters ?

Les éducateurs ouvrirent la bouche, mais Sabine les contraignit au silence. Dieter releva la tête. Son expression était à présent vierge de toute émotion.

— Je comprendrais que tu leur en veuilles.

Le garçon eut une moue triste.

— Qu’ils arrêtent juste de m’ennuyer. Et qu’ils ne me parlent plus quand je joue avec les enfants.

— Tu as le droit de porter plainte.

Le jeune homme dissimula son visage derrière ses cheveux. La simple idée d’aller témoigner devant la police l’épouvantait plus que les fantômes de tous les bouchers, tortionnaires et dictateurs de l’Histoire.

— Je veux seulement qu’on arrête de m’ennuyer.

Sabine arqua les sourcils et déporta son regard sur les deux éducateurs penauds. Bien que silencieuse, la requête était explicite.

— Nous ne t’embêterons plus, marmonna Otto entre ses dents.

Anita hocha la tête. Sabine frappa dans ses mains et tous les trois sursautèrent.

— L’affaire est réglée.

Otto projeta son menton en avant. Dans cette posture, il ressemblait à un homme des cavernes.

— Et le fantôme ?

— Que cette histoire soit vraie ou que vous l’ayez tous rêvée, je suis certaine que votre nouveau responsable apportera une solution à nos problèmes de hantise, dit la directrice en désignant Dieter du doigt.

Otto enfonça ses ongles dans ses cuisses et Anita grinça des dents. Enfin, un sourire hypocrite éclaira leur visage.

 

La petite pendule accrochée au mur de la cantine tictaquait dans le noir. Cette scansion chantait une musique qui bourdonnait aux oreilles des deux éducateurs. Serrés l’un contre l’autre derrière une pile de chaises, ils patientaient depuis bientôt une heure. L’attente était insupportable, mais il y avait pire : cette obscurité qui les tenait dans des griffes était à deux doigts de leur faire perdre tout sens commun. La terreur les habitait et chaque frôlement, chaque cliquetis, chaque murmure du bâtiment prenait des airs de sabbat démoniaque.

— Je regrette d’avoir proposé de venir, dit Anita.

— Moi, je regrette de ne pas t’être laissée te débrouiller avec tes principes, répondit Otto. C’était vraiment stupide.

Un bruit tua la suite de la conversation. Surpris, les puériculteurs s’agrippèrent l’un à l’autre.

— Qu’est-ce que c’était ?

— Je ne sais pas. Oh mon Dieu, sauvez-moi…

Une silhouette de haute stature passa la porte de la cantine. Dieter tendit la main et poussa l’interrupteur. Les néons clignotèrent.

— Pourquoi vous n’avez pas allumé la lumière ?

Les autres laissèrent échapper un soupir de soulagement.

— Ça ne dérange pas les fantômes ? demanda Otto.

Dieter souleva les épaules.

— Les fantômes, je sais pas. Mais les souvenirs s’en fichent.

Anita attrapa la main du garçon et la serra de toutes ses forces.

— Alors ? Tu l’as vu ?

Dieter acquiesça.

— Et donc ?

Le jeune homme pencha la tête sur le côté.

— Il dit qu’il ne peut plus dormir. Ça le rend marteau. Il est furieux.

Anita grinça des dents, comme si Dieter venait de leur asséner l’évidence la plus banale.

— Et ?

— Ça fait mal.

— Hein ?

Dieter s’arracha à l’étreinte de la puéricultrice.

— Pas si fort.

Anita se répandit en excuses et pria son collègue de bien vouloir la pardonner. Elle tremblait tellement qu’avec un verre dans chaque main, elle aurait sans doute fait un bon shaker.

— Il m’a expliqué que les Russes le cherchaient dehors et qu’il ne fallait pas qu’on le voie ici. C’est la nuit qu’ils sortent. Ils sont terribles, ils ont des yeux rouges… et dès qu’ils croisent une femme, ils gémissent : “Frau, komm !” [2]

Les jambes d’Anita se dérobèrent sous elle. La jeune femme étouffa une plainte. Le garçon la laissa mariner quelques instants, avant de se fendre d’un sourire goguenard.

— Je plaisante. Il veut juste qu’on lui fiche la paix.

Anita fut tentée de se jeter sur Dieter pour lui coller une tarte, mais Otto retint son bras.

— Je lui ai expliqué qu’il ne devait plus faire peur aux enfants. Je crois qu’il a compris. Mais les souvenirs tournent un peu en boucle, comme des disques rayés. J’espère qu’il saura s’en rappeler.

Anita, rassérénée, plissa le front.

— Je ne t’avais jamais entendu aligner autant de mots, dit-elle.

Ils échangèrent un regard muet.

— Mais tu veux dire qu’il pionce, là, maintenant, au sous-sol ? s’exclama Otto si fort que les deux autres bondirent. Il n’y a pas moyen de le faire décamper ? C’est un jardin d’enfants ici, pas le Musée du Troisième Reich !

Le garçon fit disparaître ses lèvres derrière ses dents.

— Le problème c’est pas lui : ce sont les murs. À moins de raser le quartier avec une bombe nucléaire, ils seront là encore longtemps. Mais il m’a donné sa parole de ne plus nous embêter. En tout cas pas avant un moment.

Effarés, Otto et Anita dévisagèrent Dieter.

— Comment tu fais ça ? demanda la brute.

— Comment je fais quoi ?

Otto indiqua le plancher du doigt.

— Bah, comme pour les enfants. J’écoute.

Les yeux d’Otto rebondirent de Dieter à Anita.

— C’est tout ?

Le garçon sourit.

— C’est tout.

 

Le photographe agita la main comme pour attirer l’attention d’une famille de chimpanzés. Réunis devant lui, les enfants répondirent en secouant les mains à leur tour. Exaspéré, le portraitiste appuya sur le déclencheur. Cela faisait dix minutes qu’il essayait de prendre une photo correcte et comme chaque année, il avait fait chou blanc : ces petits monstres étaient intenables. Il repensa à sa résolution d’arrêter les reportages de guerre pour se consacrer à des activités à la fois moins dangereuses et plus rémunératrices, et se surprit à regretter les pluies de bombes sur Sarajevo.

— C’est réussi ? demanda Sabine.

— Parfait, comme tous les ans, dit le photographe en tâchant d’arborer une mine réjouie.

Le temps d’éparpiller le petit groupe et de les orienter sur les jeux de la cour de récréation, Anita, Otto et Dieter rejoignirent la directrice et le photographe. Leur relation, si elle n’était pas encore au beau fixe, s’était néanmoins réchauffée depuis l’épisode du fantôme dans la cave. « Chacun sa tâche et les moutons seront bien gardés », disait Otto lorsque l’envie lui prenait de secouer Dieter comme un prunier quand ce dernier se montrait un peu trop neurasthénique à son goût.

Les enfants n’avaient plus jamais parlé du moustachu dans les toilettes, pas plus qu’ils n’en avaient reproduit l’affreux visage dans leurs dessins. Pour Sabine, l’explication était claire : une bonne entente dans l’équipe était la clef de l’équilibre. Les petits ne ressentaient plus de tension et n’avaient plus aucune raison de manifester leur angoisse en dérivés morbides.

— On peut voir ? s’impatienta la directrice.

Le photographe soupira. Il détestait montrer les images brutes à peine crachées du boîtier avant d’avoir le temps de les retoucher. Mais comme chaque année, il céda aux suppliques réitérées des éducateurs. Il sortit donc son ordinateur portable de son sac, retira la carte mémoire de l’appareil photo et l’introduisit dans le port latéral. Une fenêtre s’ouvrit sur l’écran et les photos défilèrent les unes après les autres, révélant les grimaces grotesques, les doigts dans le nez, les langues tirées et les larmes de ceux qui n’étaient pas d’humeur à être photographiés.

— Encore un joli cru, dit Sabine en passant son bras autour des épaules d’Anita.

Le photographe se dérida. Finalement, les images n’étaient pas si mauvaises. La lumière de ce début d’été, filtrée par les platanes, donnait aux clichés un cachet agréable et doux. De fait, c’en était presque regardable.

Dieter pointa l’écran du doigt.

— Il y a une ombre.

Le sourire du photographe retomba. Faites qu’ils ne me fassent pas recommencer, pensa-t-il en se penchant sur l’écran. Mais il y avait bien une ombre sur les photos.

— On dirait un genre de tache, dit Sabine.

Dieter lorgna l’ordinateur et s’empêtra dans un fou rire.

— C’est pas une tache, non.

Sur les photos, une étrange silhouette translucide dessinait son contour derrière les enfants. On pouvait même deviner la ligne carrée de ses épaulettes, ainsi que la barre de poils sombres qui soulignait sa lèvre supérieure. Le Führer esquissait presque un sourire.

— Qu’est-ce que c’est ? balbutia Otto.

Dieter posa une main sur son bras.

— Un souvenir.

Le photographe haussa les épaules et rangea l’ordinateur portable dans son sac.

 

 


 

 

[1] Kita : en allemand, jardin d’enfants [retour au texte]

[2] “Frau, komm :” Lors de la prise de Berlin en 1945 par les soldats soviétiques, de nombreuses exactions ont été commises, et notamment beaucoup de viols. Les soldats russes, souvent ivres, répétaient alors cette petite phrase aux femmes qu’ils croisaient. Elle signifie : « Viens ici, femme ». [retour au texte]

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📕 Design de couverture : Roxane Lecomte ©