Nouvelle inédite : “KIMA”

Depuis la fin du projet Bradbury, je n’avais pas réécrit de nouvelles. Il faut dire qu’après en avoir rédigé 52, j’avais besoin d’un peu de temps pour me ressourcer (et panser les ampoules sur mes doigts). Mais un mois et demi s’est écoulé depuis — ce qui sur mon échelle de représentation du temps est une éternité — et je me suis vite remis en selle.

Ce texte a été initialement écrit pour l’apprentissage du français en tant que langue étrangère : je me suis donc plié aux exigences du genre, à savoir emploi du présent de l’indicatif à chaque fois qu’il était possible, simplicité de la syntaxe, clarté du vocabulaire. C’était un exercice très intéressant, qui a exigé de la concentration au moment de la rédaction, mais aussi des corrections : il s’agissait de bâtir une histoire tout en se contraignant d’un point de vue stylistique, ce qui n’a pas été une mince affaire.

Pour des raisons de calendrier éditorial, la publication du texte a finalement été repoussée dans le temps : j’ai donc expliqué à l’éditrice que je préférais, s’ils le souhaitaient, réécrire une nouvelle histoire plus tard plutôt que d’attendre plusieurs années pour voir ce texte imprimé, ce qu’elle a très bien compris. En tant qu’auteurs, nous sommes en apprentissage permanent et j’avais peur d’ici là de ne plus assumer un texte écrit plusieurs années en arrière. Ce n’est pas comme si je n’avais pas l’expérience des textes courts maintenant. Considérons cela comme un galop d’essai.

***

“Kima” est largement inspiré d’une histoire vraie que j’avais racontée dans un précédent article. Le texte est publié sous licence Creative Commons BY-NC-SA : vous êtes donc libre de l’utiliser pour vos cours si vous êtes professeur de français, ou simplement si vous avez envie de le partager. Je vous en souhaite une excellente lecture.

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KIMA

1.

Mon client patiente derrière la porte. J’imagine qu’il n’est pas pressé. Depuis combien de temps est-il enfermé dans cette cage ? Se souvient-il des jours où il marchait libre avec le ciel pour seul plafond ? Rien n’est moins sûr. Au bout d’un moment, on doit finir par s’habituer à la vie derrière les barreaux. On n’y vit pas si mal, il y a de quoi manger, de quoi dormir, un peu de verdure quand on veut se promener et puis surtout on n’est jamais tout seul : en prison, il y a toujours quelqu’un pour vous tenir compagnie.

Le gardien tient à m’escorter. Je lui explique que ce n’est vraiment pas la peine : j’ai visionné des dizaines de vidéos de mon client sur YouTube et je sais parfaitement comment me comporter avec lui. Ce n’est pas comme si je ne connaissais pas mon métier — je suis avocate — et des prisonniers enfermés, j’en ai rencontré plus d’un dans ma carrière. Ce n’est pas pareil, qu’il me dit, pas pareil du tout, ce bonhomme-là n’est pas du genre de ceux que j’ai fréquentés : il est grand, costaud, ses bras sont gros comme des troncs d’arbre et s’il le souhaite, il peut me soulever comme une plume et m’envoyer valser dans les airs. Je demande au surveillant s’il lui arrive de se montrer méchant. Non, non, il ne connaît pas vraiment sa force, c’est tout, et il fait beaucoup d’exercice pour passer le temps. Je secoue la tête. D’accord, j’accepte qu’il m’accompagne pour la première visite.

Le gardien sort de son blouson un grand anneau en fer où sont pendues des clefs par dizaines. Elles font un bruit de petite monnaie au fond d’une poche. Sans hésiter, il choisit une tige plate marquée de poinçons qui ressemble à la clef de la porte blindée de mon appartement. Mon client a-t-il déjà essayé de s’évader ? Le gardien fait oui de la tête.

« C’est pour ça qu’on fait si attention. »

Il enclenche le verrou et la porte grince en pivotant sur ses gonds. Une épouvantable odeur de paille pourrie, de crotte séchée et d’eau croupie me fait reculer d’un mètre. « On ne peut pas laisser la porte ouverte trop longtemps, dit le surveillant. Il pourrait en profiter. »

Je me pince le nez et j’entre dans la cellule. La pièce ressemble à toutes celles que j’ai déjà visitées en prison : pas très grande, des murs blancs où on devine des traces d’ongles, des toilettes dans le coin et une fenêtre protégée par d’épais barreaux rouillés. Les restes d’un repas gisent par terre, des morceaux de fruits que le prisonnier n’a pas mangés. Un matelas est posé sur le sol. Une trappe se découpe sur la paroi opposée : c’est une seconde porte, juste assez large pour laisser passer mon client quand il veut se promener. Assis dans un coin de la cage, ce dernier regarde mes chaussures neuves, les bras croisés sur la poitrine, le front plissé.

« Ne le fixez jamais dans les yeux, me prévient le gardien, ça le mettrait en colère. Pour lui, c’est un défi. Ça voudrait dire que vous voulez vous battre, mais vous n’avez aucune chance contre ce grand garçon : il est beaucoup trop fort. »

J’examine ses muscles. Le surveillant n’a pas menti. Je n’ai bien sûr aucune envie de le mettre en colère. Mon accompagnateur me demande si je désire une chaise et déplie un siège en plastique sur lequel je m’assois. J’ouvre mon sac, je sors un cahier que je pose sur mes genoux.

« Bonjour, Kima. »

Le gorille se redresse sur ses jambes, secoue la tête et tend les bras. Quand il bâille, je vois ses dents jaunes briller dans sa bouche. Elles sont impressionnantes, mais le singe ne risque pas de me manger : il est herbivore et, comme tous ses semblables, d’un naturel pacifique. Plutôt que de répondre, le primate se détourne vers le mur. On dirait qu’il n’a pas envie de faire ma connaissance. Le gardien l’appelle doucement, mais le gorille refuse de bouger.

« Depuis sa dernière bêtise, nous préférons le laisser dans sa cage en journée pour qu’il ne puisse pas entrer en contact avec les visiteurs du zoo. Kima est devenu une célébrité et tout le monde veut le voir, mais ce n’est pas possible, n’est-ce pas, Kima ? »

Le gorille gronde comme un volcan sur le point d’exploser. Je me raidis, mais le gardien essaie de me tranquilliser. Le singe peut sentir ma peur et ça peut poser problème pour la suite de la rencontre. L’homme tape dans ses mains. Le gorille pivote alors lentement et lance un cri aigu. L’humain se met alors à effectuer des gestes étranges avec ses doigts : il les tourne dans tous les sens comme pour faire des ombres chinoises, les écarte, les frappe, les tord. Le gorille le scrute attentivement. Quand il a terminé, Kima se tortille et lève les bras. Il pose sa main gauche sur sa main droite et fait le geste de quelqu’un qui voudrait sortir. « Pas aujourd’hui », lui répond le gardien tout en me traduisant la conversation.

« C’est encore plus impressionnant en vrai…

— Vous parlez le langage des signes ?

— J’ai appris quelques phrases cette semaine, histoire de préparer la visite.

— Vous voulez essayer ? »

Je ne sais pas si je dois. Ça a l’air pourtant si facile. Kima est un gorille au destin exceptionnel qui a été confié au zoo de Berlin alors qu’il n’était encore qu’un bébé. Des braconniers ont tué sa mère et l’ont enlevé pour le vendre comme animal de compagnie à de riches hommes d’affaires. Il a fait le voyage en avion de Kinshasa à Francfort dans une grande boîte en métal avec seulement quelques trous pour respirer. Il était presque mort quand la police des frontières l’a trouvé, mais Kima — cela veut dire « singe » en swahili — a été transféré à Berlin et a été remis sur pied très vite. Les soigneurs lui ont alors appris le langage des signes pour pouvoir communiquer avec lui. Comme il était tout petit, il a très rapidement fait des progrès.

« Kima connaît aujourd’hui plus de deux mille mots, dit le gardien. On peut parler avec lui comme avec un être humain.

— C’est beaucoup ?

— Ça dépend. Un adolescent utilise environ mille mots dans ses conversations. Un adulte, à peu près trois mille.

— Ah oui. Donc, c’est beaucoup. »

Il continue de discuter par gestes avec le gorille, qui lui renvoie la balle à chaque fois. J’ai beau avoir appris quelques expressions, je ne comprends rien de ce qu’ils se racontent : j’ai l’impression d’avoir face à moi deux personnes qui parlent une langue étrangère et je me fais l’effet d’une idiote ou d’une toute petite fille. C’est comme si je ne savais plus utiliser ma bouche.

« Vous devriez vraiment essayer. Ça le mettra en confiance. »

Je tente de me détendre et je secoue mes mains. Le gorille gronde et tourne la tête dans ma direction sans croiser mon regard. Je rassemble mes souvenirs et place mes mains comme il faut.

« BONJOUR. MOI-MINA. MOI-CONTENTE-RENCONTRER-TOI. »

Le gorille fait un bruit humide avec sa bouche et roule des épaules.

« NOUS-AMIS », dis-je en collant mes mains l’une contre l’autre.

Kima lève le bras et se touche mollement la poitrine. Malgré les poils sombres qui ornent ses poignets, je trouve que ses gros doigts ridés ressemblent beaucoup à ceux de mon père. « MOI ». Kima se frotte les yeux et je comprends ce que l’animal essaye de me dire. Je demande : « TOI-TRISTE ? » Il secoue la tête. « Il n’est pas beaucoup sorti depuis le début de cette histoire. Il s’ennuie, c’est sûr », m’explique le gardien. Je me retourne vers le singe, fais quelques signes du mieux que je peux et me promets d’apprendre davantage de mots dès ce soir.

« TOI-BIENTÔT-SORTIR. MOI-DÉFENDRE-TOI. MOI-AVOCATE. »

Le gorille ne sait pas de quoi je veux parler, c’est normal, mais il comprend que je veux l’aider et c’est le plus important. Le surveillant me couve d’un   regard bienveillant. Même si je ne connais pas très bien le langage des signes, il est quand même impressionné.

« C’est un peu fou, non ? me demande-t-il.

— Peut-être, mais ça n’empêche pas d’essayer. »

Je tends la main vers Kima. Le gorille la renifle, s’avance vers moi et la caresse du bout des doigts. Il est fort — c’est un mâle de douze ans qui pèse 250 kilos et qui ne ressemble plus du tout au bébé qu’il était à son arrivée au zoo —, mais il est très doux.

« MOI-REVENIR-DEMAIN », dis-je en trois gestes.

C’est la première fois que je vois Kima sourire.

Plus tard, en rentrant chez moi, je comprends en lisant un article que quand les gorilles sourient, c’est qu’ils ont peur.

2.

Deux semaines plus tard, une réunion de conciliation est organisée pour tenter de trouver une solution à ce cauchemar juridique. Hans Kepler arrive à l’heure, flanqué de ses deux avocats — des hommes bien habillés qui eux ont l’air de ne jamais sourire. Kepler est un photographe célèbre, un véritable artiste, quelqu’un d’important en somme : ses photos sont exposées dans le monde entier et illustrent souvent la couverture des magazines de mode. Je connais son travail de réputation. Comme tout le monde, je suis tombée sur ses affiches pour McDonald’s, celles avec les vaches habillées en cowboy. Je n’ai pas tout de suite compris à quel point cette image posait problème, mais j’ai la tête plus claire à présent.

Nous nous asseyons autour de la table. Les avocats du photographe sortent d’énormes dossiers noirs qui contiennent des tas de feuilles couvertes de chiffres. Kepler, lui, bâille et demande un café à mon assistant. Il a l’air de déjà s’ennuyer alors que la réunion n’a même pas encore commencé. Je m’installe face à lui. Je veux pouvoir le regarder dans les yeux. Mon chef pose ses mains sur la table et entame la discussion d’une voix sereine.

« Nous sommes ici pour envisager une solution à l’amiable. Si vous retirez votre plainte, nous pouvons éviter le tribunal.

— Pourquoi trouver une solution alors que la loi est de notre côté ? » demande le photographe.

Il lève son café et le porte à ses lèvres. La boisson est trop chaude et il se brûle la langue. Il pique une colère et s’en prend à mon assistant. L’un de ses deux avocats pose une main sur son épaule, s’inquiète de son état puis continue à sa place.

« Pour éviter le procès, c’est très simple : nous demandons que les photos du gorille soient immédiatement retirées de la circulation. Elles appartiennent à notre client Hans Kepler et lui seul possède le droit de les exploiter commercialement.

— Notre client, le zoo de Berlin, n’est pas d’accord avec ça : il pense que vous avez fait preuve de malhonnêteté et que les clichés lui reviennent donc de droit, dit mon chef.

— Le zoo n’a pas le droit d’utiliser mes photos pour vendre des cartes postales ou pour faire sa publicité sans mon accord, répond Kepler.

— D’un point de vue technique, ce ne sont pas vraiment vos photos », dis-je.

La salle de réunion se plonge dans le silence. Les avocats du photographe me jettent un regard noir. Kepler, lui, serre les dents.

« Qu’est-ce que vous voulez dire, mademoiselle Grünberg ?

— C’est Kima qui a appuyé sur le bouton : c’est donc lui le photographe.

— Qui est Kima ?

— Le gorille. »

Hans Kepler éclate de rire.

« Ils leur donnent des noms, maintenant ? Il ne manquerait plus qu’ils les habillent et les envoient à l’école. »

J’essaie de garder mon calme, mais une vraie tempête souffle à l’intérieur : je résiste à l’envie de lui sauter à la gorge et de lui donner une gifle. Cet homme n’a pas l’air méchant quand on le rencontre, mais son âme est noire comme le charbon.

« Cela n’a aucun sens, dit l’avocat du photographe. C’est l’appareil photo de notre client qui a été utilisé. C’est lui qui a effectué les réglages, qui a acheté la pile pour le faire fonctionner…

— Et c’est lui qui l’a jeté dans la cage pour que les gorilles l’utilisent. »

Kepler serre les poings. Il meurt d’envie de m’insulter, mais il se retient devant ses avocats et mon chef. Je suis la seule femme dans la pièce et il ne veut pas se montrer plus impoli qu’il ne l’est. Il faut quand même être tordu pour faire ce qu’il a fait.

« J’ai demandé au préalable l’autorisation du zoo.

— … qui a refusé de vous la donner.

— Je suis un artiste mondialement connu ! Pourquoi ont-ils refusé ?

— Parce qu’ils ont trouvé votre projet stupide, et l’histoire montre qu’ils avaient raison. »

Hans Kepler voulait, pour la publicité d’une célèbre marque de pantalons, donner des appareils aux grands singes pour qu’ils se prennent en photo seuls. Confronté au refus du zoo, le photographe a rusé : il est entré dans le zoo en tant que simple visiteur, a discrètement jeté un appareil photo dans la cage puis, quand les singes ont eu assez joué avec, il a appelé les gardiens pour se plaindre que Kima lui avait volé son appareil photo. Les responsables ont trouvé son histoire bizarre et le directeur a vite reconnu Kepler : il a alors refusé de lui rendre son appareil. Plus tard, le zoo a développé les clichés pris par les gorilles et les a jugés très réussis, voire amusants : il s’en est donc servi pour faire sa propre publicité.

« Ces images ne sont pas à vous ! hurle le photographe.

— Calmez-vous, enfin !

— Je refuse de me laisser voler.

— Vous ne pouvez pas vous faire voler quelque chose qui ne vous appartient pas.

— Et à qui appartiennent-ils, ces clichés, hein ? Pas au zoo, en tout cas.

— Pas à vous non plus.

— Ah oui ? À qui alors ? »

Je fronce les sourcils. Une idée me traverse l’esprit. Cela fait deux semaines que je me rends régulièrement au zoo pour voir Kima et nous sommes devenus bons amis. Mon plan peut fonctionner.

« Au vrai photographe : le gorille », dis-je.

Mon chef manque de tomber à la renverse et les avocats me regardent d’un œil vide. Hans Kepler éclate de rire. « Vous mettez le doigt dans une affaire qui vous dépasse », grince-t-il. Il tend le doigt dans ma direction et s’adresse à mon patron. « Cette fille est folle ! » Mon employeur se tourne vers moi. Je devine dans ses yeux qu’il le pense aussi. « Faites-moi confiance. » Il secoue la tête et garde le silence. Même si nous perdons le procès, l’affaire fera beaucoup de bruit. De la publicité pour le cabinet.

« Vous êtes tombés sur la tête », dit Kepler en se levant de sa chaise.

La discussion est terminée. Les avocats remballent leurs dossiers et enfilent leurs manteaux. « Nous nous reverrons devant le juge. » Le photographe quitte la salle de réunion, suivi par ses deux ombres. La tension retombe.

« Tu es dingue, Mina ?

— Je pense que ça peut marcher. »

Il se frotte les mains, les yeux dans le vague. On dirait qu’il ne sait pas quoi penser de cette histoire. « Je te fais confiance. Fais ce que tu peux pour faire cracher cet imbécile. »

Je fais oui de la tête, rassemble mes affaires et je décroche mon téléphone. J’ai besoin d’un taxi pour me rendre au zoo.

3.

Trente jours plus tard, le procès démarre sous l’œil des caméras du monde entier. En temps normal, ce genre d’évènement n’attire pas les foules, mais des centaines de personnes essaient ce matin d’entrer dans la salle. Il faut dire que nous avons mis toutes les chances de notre côté en prévenant les médias et en leur promettant un beau spectacle. Le trottoir est autant couvert de journalistes que de curieux et les spectateurs s’entassent à l’intérieur. Il y a tellement de monde que plus personne ne peut entrer.

« On dirait que la publicité a fonctionné », me hurle mon patron à l’oreille. Vêtue de mon costume des grands jours, je me fraye un chemin dans la foule bruyante. Les flashs des photographes crépitent sur mon passage. Mon portrait a déjà circulé dans tous les bulletins d’information, a été imprimé dans tous les journaux et les magazines : sans m’en rendre compte, je suis moi aussi devenue une star. Partout on me présente comme « l’avocate folle dingue » ou « la protectrice des animaux », c’est selon. Les caméras pivotent sur leur trépied. Tout le monde veut une déclaration, mais je reste concentrée : le plus dur est à faire. Debout en haut des escaliers, le président de la Cour me lance un regard froid : même si on lit les journaux, on ne s’attend jamais à un tel désordre. Je gravis les marches en faisant attention de ne pas me prendre les pieds dans ma robe d’avocate et je lui serre la main. Il m’apprend que Hans Kepler est arrivé et que la salle d’audience est déjà pleine à craquer.

« Pouvons-nous commencer ?

— Pas encore, mon témoin est en route. Il arrive dans un tout petit instant. »

Le juge s’impatiente, croise les bras et pivote sur ses talons pour regagner la salle. Ce procès ne l’enchante guère et toute cette agitation n’est pas à son goût. Il y a un mouvement de foule en bas des marches. Un camion cherche à se garer sur le trottoir. Je dégringole les escaliers et hurle aux journalistes qui s’entassent dans le couloir de s’écarter. Le véhicule freine devant les portes du palais de justice. Sur son flanc est peint le logo du zoo de Berlin.

« Enfin, vous voilà ! »

Les quatre soigneurs sortent du camion et ouvrent en grand les portières. Kima est pétrifié de peur. Il se plaque dans le fond du véhicule et refuse de bouger.

« Il est agité », m’explique l’employé du zoo.

Je m’imagine à la place du primate. Quand on a pour habitude de ruminer tranquillement dans son enclos, il est normal de ne pas vouloir affronter ces gens bruyants qui se battent pour filmer la scène. Je monte dans le camion, tant pis pour ma robe. « Tout doux, Kima. » J’ajoute le geste à la parole et je m’approche du gorille pour lui caresser la main. L’animal se calme. Je demande à la foule de baisser d’un ton et de reculer pour que Kima puisse sortir. Le public obéit, impressionné par la musculature du primate. Même si Kima est un amour, son aspect peut effrayer ceux qui ne le connaissent pas. « Ils nous attendent », vient m’annoncer un assistant.

Je me penche vers l’animal en regardant dans la même direction que lui pour ne pas le mettre en colère. « NOUS-BIENTÔT-RENTRER-ZOO. » Le gorille secoue ses larges épaules argentées. Un surveillant se tient prêt à intervenir, fusil à seringues tranquillisantes en bandoulière. J’espère que nous n’en aurons pas besoin. Kima me prend la main. Nous sortons du camion. La foule se tait.

Le juge n’a pas exagéré : le tribunal est plein à craquer. Ce procès est exceptionnel. Tous font silence quand Kima et moi passons la porte, même Hans Kepler. Assis à gauche de la barre, il n’en croit pas ses yeux. Je lui rends son regard noir et lui adresse un petit sourire. Il grimace et se retourne vers le magistrat. Le public retient son souffle. « Excusez-nous pour le retard, il y avait de la circulation. » Le juge ajuste le nœud de sa cravate et attrape son marteau. « Nous comprenons les circonstances », répond-il.

Kima et moi nous installons à droite de la barre, du côté des accusés. Une chaise spéciale a été fabriquée pour lui, suffisamment large et solide pour soutenir ses fesses massives. Le gorille s’assoit. L’un de ses soigneurs lui donne une poupée avec laquelle il se met à jouer. Tous les collègues de mon cabinet sont venus assister au spectacle. Adossé au fond de la salle, mon patron croise les doigts. Si nous perdons, on tournera son entreprise en ridicule pendant des mois, peut-être des années.

Le juge déclare l’audience ouverte et récapitule les faits. Il invite ensuite les avocats de Hans Kepler à prendre la parole au nom de l’accusation. Le photographe, sûr de lui, ne lève même pas les yeux de son téléphone portable. L’un des deux hommes se redresse et fait les cent pas devant le juge. Il explique que son client a été volé et que le zoo a fait preuve de malhonnêteté en faisant usage de clichés qui ne lui appartenaient pas. Son argumentation est claire et le public semble d’accord : même si Kima a bien appuyé sur le bouton, il n’est qu’un animal et ne peut pas avoir décidé seul d’utiliser l’appareil. À la fin de sa démonstration, quelques applaudissements timides résonnent dans la salle.

C’est à mon tour maintenant. Je bois une gorgée d’eau. Mes genoux tremblent. Je reprends le fil de l’explication, en me plaçant cette fois-ci du point de vue du zoo. Je développe mes positions, présente la situation sous un jour nouveau et j’en tire mes propres conclusions. À la fin, je résume le problème et j’ajoute ma petite touche personnelle.

« Monsieur le président, messieurs les avocats, la situation est plus compliquée qu’elle n’y paraît. Nous partons du principe que Kima ici présent n’a pas utilisé l’appareil photo de façon volontaire. Or, je prétends le contraire.

— Comment ça ? demande le juge.

— Le gorille est un animal bien plus intelligent que l’on croit. Dans la réalité, on est souvent plus proche de La Planète des Singes que de King-Kong.

— Nous n’en doutons pas un seul instant, maître Grünberg, mais comment comptez-vous prouver une telle chose ?

— Il suffit de le lui demander. »

Un gloussement traverse la salle, mais je tiens bon.

« Je demande qu’on entende le gorille Kima comme témoin. Cet animal apprend la langue des signes depuis qu’il est petit et il peut parler en son propre nom ; il suffira d’un interprète prêt à jurer sous serment l’exactitude de sa traduction. Kima est l’objet de grandes recherches scientifiques depuis des années. Il a le niveau d’intelligence d’un adolescent, peut-être même d’un adulte, et il comprend tout ce qu’on lui dit. »

Le juge hausse les épaules. Le gorille dans la salle, d’accord, ça amuse les spectateurs… mais à la barre, c’est une autre histoire. L’homme se penche vers ses assistants et leur demande leur avis à voix basse. Finalement, il se redresse.

« C’est une première, dit-il, mais nous sommes curieux de voir cela. Après tout, s’il est capable de parler, pourquoi ne pas accepter le témoignage d’un gorille ? Mais si ses explications ne sont pas assez claires, nous ne les retiendrons pas.

— C’est juste, dis-je.

— C’est absurde ! s’écrie Hans Kepler qui bondit de son siège. Ce n’est qu’un animal !

— Monsieur Kepler, calmez-vous ou je fais évacuer la salle ! » dit le juge en frappant son marteau sur la table.

Je prends le grand singe par la main et l’entraîne jusqu’à la barre. Il est très mal à l’aise face au public. Les gorilles sont des animaux timides, même Kima qui est pourtant habitué à rencontrer des inconnus au zoo. Le traducteur prête serment et je pose ma première question.

« Kima, qui a pris les photos ? »

Le gorille apeuré se recroqueville sur son siège, mais son soigneur le tranquillise d’une caresse. L’animal se redresse et frappe sa poitrine.

« MOI-KIMA », dit le traducteur.

La salle s’esclaffe et le juge cogne encore de son marteau. « Silence ! » Hans Kepler rit lui aussi. Ses avocats sourient d’une drôle de manière. Je reprends.

« Kima, certaines personnes pensent que tu n’es pas capable de prendre une photo. Ils pensent aussi que tu ne sais même pas ce que c’est qu’une photo. » L’interprète traduit ma question en langage des signes. Le gorille plisse le front, l’air contrarié.

« MOI-KIMA-PRENDRE-PHOTO, répète le traducteur. MOI-KIMA-SAVOIR-PRENDRE-PHOTO. MOI-KIMA-VU-TÉLÉVISION. »

Le juge demande à Kima de répéter.

« Que veut-il dire ?

— Kima aime beaucoup la télévision, dis-je, et il la regarde souvent. Il y apprend beaucoup de choses sur les humains et il a même ses émissions préférées. Il aime aussi les films et les jeux de midi, et il a souvent vu des humains prendre des photos à l’écran. J’ajoute qu’il en rencontre chaque jour devant sa cage et qu’il a donc très facilement appris à s’en servir. »

Je sors un appareil photo numérique que j’avais caché dans un pli de ma robe et je le tends au singe. Kima s’en empare, le tourne dans tous les sens, le porte à sa bouche. Sans passer par le traducteur, je lui demande « PRENDS-PHOTO-MINA ». Le gorille pivote l’appareil, le pointe dans ma direction sans hésiter et appuie sur le bouton. Toutes ces répétitions au zoo n’ont pas été inutiles. « MERCI », dis-je en récupérant mon engin. J’affiche le cliché sur l’écran numérique avant de tendre le bras pour le montrer à la salle.

« Kima vient de prendre une photo. Je n’ai pas touché aux réglages, je ne l’ai pas influencé. C’est mon appareil, d’accord, mais c’est aussi et surtout sa création. Et ce n’est pas la première. » Je sors de mon sac un tube en carton et en extrais une feuille roulée sur elle-même que je déplie devant le juge. « Voici le genre de peinture que Kima a l’habitude d’exécuter. Il s’agit du portrait du chien de son soigneur, dont voici une photo. »

L’assemblée jette un regard étonné à l’œuvre d’art. La ressemblance est frappante et le gorille dessine même sans doute mieux que moi.

« Il faut avouer que c’est surprenant », concède le juge.

Kima, de son côté, fait de grands gestes.

« DESSIN-DE-KIMA. KIMA-PEINDRE-CHIEN. DESSIN-DE-KIMA. DONNER-DESSIN-À-KIMA. »

Le gorille s’empare de la feuille que je lui donne et la serre contre sa poitrine comme son bébé. Le public ne dit plus un mot. On entend seulement les dents de Hans Kepler grincer.

« Monsieur le juge, messieurs les avocats, cher public, je demande que le photographe Hans Kepler ne soit pas reconnu comme l’auteur légitime des photographies mentionnées, mais je demande aussi que le zoo ne soit pas non plus désigné comme propriétaire des clichés. »

Ma voix résonne dans la salle d’audience, forte et claire. On peut entendre une mouche voler. Même le juge n’ose plus parler.

« Puisqu’il est évident que le singe fabrique ses œuvres d’art en pleine connaissance de cause, je demande que Kima soit reconnu comme l’auteur de ses photographies et de ses dessins. Kima est un artiste comme les autres, un animal, oui, mais nous sommes tous des animaux : Kima est juste un animal non-humain, mais cela ne l’empêche pas d’être sensible. Est-ce que nous le jugeons parce qu’il a plus de poils que nous ? Il faut alors retirer tous leurs droits aux barbus. Est-ce que nous le jugeons parce qu’il ne sait pas parler avec sa langue ? Alors il faut enlever leurs droits à tous les muets, à tous les petits enfants, à tous les handicapés qui en sont incapables. Monsieur le juge, vous avez entre vos mains une décision historique : vous pouvez changer le monde. »

La salle se lève et applaudit. Mon patron m’adresse un grand sourire. Le juge ramène le calme et éponge son front couvert de sueur. Il demande quelques minutes de réflexion et suspend l’audience. Hans Kepler serre le poing et le pointe dans ma direction. « Vous ne savez pas ce que vous faites, espèce d’idiote ! » Je préfère ne pas l’écouter et le laisser à sa colère. Kima a fait des merveilles. Je lui caresse le col et lui tends un fruit. Il a l’air soulagé. « MOI-KIMA-BIEN-TRAVAILLÉ. » J’éclate de rire. « KIMA-BIEN-TRAVAILLÉ. MOI-CONTENTE. »

Quand le juge revient dans la salle, une heure s’est écoulée. Son visage est pâle et ses mains tremblent, pourtant son regard est déterminé. Il s’assoit et demande au public de l’imiter. La foule fait silence.

« J’ai pris ma décision. »

Le photographe s’agrippe au rebord de la table. Ses avocats sont pétrifiés. Mes genoux dansent le twist et mon cœur bat à tout rompre.

« Kima, ici présent, montre qu’il agit en toute connaissance de cause. Aussi je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas être propriétaire de ses propres œuvres. Je déclare qu’il est bel et bien l’auteur des photographies et je condamne Hans Kepler à verser un euro symbolique à Kima pour les préjudices moraux subis. »

Le photographe hurle de rage. Ses avocats doivent le retenir de se précipiter sur la scène. Le greffier inscrit le verdict sur son registre et le juge frappe son marteau sur le bureau. L’affaire est gagnée. Une joie si folle m’envahit que je manque de me jeter dans les bras du gorille. C’est alors que je comprends quelque chose : nous n’avons pas demandé d’argent, mais le juge nous en donne tout de même — ou plus exactement, il en donne à Kima. « Oh bon sang ! » Je me tourne vers le magistrat, qui me regarde en souriant.

« Monsieur, si Kima reçoit de l’argent, il doit être en mesure d’en bénéficier. » Le juge hoche le menton. Il sait très bien ce qu’il vient de faire. « Ce qui veut dire… que Kima doit pouvoir ouvrir un compte en banque. » À nouveau, il dodeline. « Je sais cela, mademoiselle. » La tête me tourne. Cette affaire me dépasse.

« Il ne pourra pas ouvrir de compte en banque sans pièce d’identité.

— Nous lui en donnerons une, même provisoire. Greffier, notez ceci. Puisque ce gorille est autorisé à recevoir de l’argent, il doit aussi pouvoir travailler, vendre ses œuvres et en tirer un bénéfice. Je ne doute pas que ces photos feront bientôt le tour du monde. Kima est capable de faire ses propres choix, il est absurde de continuer à prendre des décisions à sa place. » Quand je me retourne, Kepler est déjà parti, furieux, et la salle applaudit.

Kima et moi sortons du tribunal main dans la main et descendons les marches ensemble. Les flashs des appareils photo explosent comme des étoiles mortes et nous éblouissent. Le camion du zoo nous attend. Des journalistes crient mon nom pour m’interviewer. Je me répète les derniers mots du juge : « Ce n’est pas tous les jours qu’on vous donne l’occasion de changer le monde. »

4.

La caméra zoome sur le visage de Kima. Ses yeux couleur de bois, son nez aux narines comme des gouffres, sa large bouche et les rides qui creusent son front minuscule passent en direct à la télévision sur la première chaîne nationale. Je jette un œil à l’écran de contrôle. Le gorille est photogénique, surtout dans la lumière des projecteurs. Il fait très chaud sur le plateau, mais le corps de Kima le supporte assez bien, contrairement au mien qui sue à grosses gouttes. J’espère que mon maquillage ne dégouline pas devant le pays tout entier. Je masque ma gêne derrière un sourire figé et le présentateur se tourne vers moi. Il ne sue pas. Lui aussi est un animal adapté à son milieu.

« Votre histoire est incroyable, Mina, et nos téléspectateurs sont certainement aussi étonnés que moi ce soir. Pourriez-vous nous montrer cette fameuse carte d’identité ? Je crois qu’il n’a pas été facile de l’obtenir.

— En effet, Paul : l’administration freine le progrès à chaque fois qu’elle le peut. Mais après des semaines de procédure et trois procès gagnés, Kima est enfin un citoyen comme les autres. Mais pourquoi ne pas lui demander vous-même ?

Le public rit à ma plaisanterie. Je me tourne vers lui, mais les projecteurs m’éblouissent et je n’aperçois qu’un grand mur d’obscurité qui continue de s’amuser de ma blague. Le présentateur joue avec son micro et m’adresse un sourire éclatant.

« Pourquoi pas ? Vous m’apprenez ?

— Avec plaisir. Voici comment on dit « TOI » (je tends le doigt vers lui). Puis voici le geste pour dire « MONTRER » (je pose mon doigt tendu sous mon autre main dépliée). Et enfin, c’est comme ça qu’on dit « CARTE D’IDENTITÉ » (j’écrase mon pouce dans ma paume comme pour y imprimer une trace). »

Le présentateur essaie, se trompe, fait rire le public et Kima frappe dans ses mains. L’homme finit par s’exprimer correctement et le gorille, assis dans son fauteuil, fouille dans le petit sac qu’il ne quitte presque plus, même pour dormir, un cadeau que je lui ai fait pour son anniversaire. Il actionne la fermeture éclair, y plonge sa grosse main et en sort sa carte. La caméra suit le mouvement. Sur l’écran de contrôle, la photo d’identité de Kima apparaît. Le présentateur note qu’elle est très réussie. À la ligne Signes particuliers, on peut lire : Animal Non-Humain.

« La plupart des banques ne veulent pas accueillir d’animaux non-humains, mais notre cabinet attaque systématiquement en justice les établissements qui s’y refusent et nous comptons bien faire respecter la décision des juges. En attendant, Kima a ouvert un compte sur une banque en ligne. Ils sont très compréhensifs et les rendez-vous se déroulent par vidéoconférence. Notre banquier apprend même la langue des signes.

Notre banquier ? demande le présentateur.

— Le cabinet d’avocats est très souple, mais je travaille à plein temps avec Kima depuis six mois et je ne suis pas très présente pour mes collègues. Kima paye donc la moitié de mon salaire.

— Vous voulez dire que Kima est votre patron ?

— Pour moitié, oui. Je reste attachée à mon employeur, mais impresario d’une star comme Kima est un travail à plein temps.

— Et Kima est d’accord pour vous donner une partie de son argent ?

— Bien sûr : c’est lui qui m’a embauchée. Les choses sont très claires entre nous : nous discutons de tous les sujets, nous n’évitons aucune question. Il a beau être un singe, il comprend ce que vous lui dites pourvu que vous utilisiez son langage… comme n’importe quel être intelligent. »

Le présentateur est estomaqué. Pendant que Kima range sa carte d’identité, il lance la publicité et réfléchit à sa prochaine question. Caméras éteintes, il se penche vers moi.

« Votre histoire est fascinante. Écrivez un livre.

— C’est lui qui écrit les livres ici, n’est-ce pas, Kima ? »

Le gorille se gratte la tête et bâille. Les émissions de télévision ne l’impressionnent plus et il s’ennuie quand elles durent trop longtemps. Pendant la pause, des enfants viennent se faire photographier avec lui. À chaque fois que Kima apparaît en public, la foule se précipite sur la star. On lui propose de jouer dans des publicités, dans des films, des séries télévisées, on lui demande de vendre son image pour fabriquer des tee-shirts, des étuis à banane, des brosses à dents. Kima est devenu riche, mais la célébrité ne lui monte pas à la tête. Une lumière rouge s’allume au plafond. L’émission reprend et le présentateur se tourne vers nous. Je fais la traduction en langage des signes.

« J’aimerais savoir une chose, Kima : les êtres humains naissent et meurent , c’est dans l’ordre des choses et nous en sommes conscients. Mais vous, gorille, pensez-vous à la mort ? »

Un frisson me glace le sang et le silence retombe sur le plateau. C’est une question très désagréable à poser à un gorille. Kima réfléchit, puis secoue la tête et fait danser ses mains devant lui.

« Il dit : « KIMA-SAIT-UN-JOUR-FINI ».

— Où vont les gorilles quand ils meurent ? »

Je traduis la question, mais j’en veux un peu au présentateur de profiter du direct pour ennuyer Kima avec des idées aussi tristes. Le singe plisse le front, se gratte la main et regarde son image sur l’écran de contrôle avant de répondre.

« GORILLE-DORMIR. GORILLE-ALLER-DANS-GROTTE-NOIRE-ET-DORMIR-TOUJOURS-DANS-L’OMBRE. »

Ma voix tremble. J’en ai les larmes aux yeux. J’apprends de nouvelles choses chaque jour avec Kima, mais il parvient encore à me surprendre. Le présentateur et lui échangent une poignée de main en frères. Le public retient ses sanglots. Les mots sont inutiles.

Comme tous les soirs, je raccompagne Kima au zoo. Je descends du camion derrière lui et nous franchissons les portes comme de simples touristes. Les derniers visiteurs nous désignent du doigt et prennent quelques photos. La plupart des gardiens lui donnent de grandes tapes dans le dos, mais certains pensent encore qu’un animal sauvage ne doit pas se promener en liberté. Kima montre pourtant qu’il est capable de se comporter en être doué de raison. Il n’essaie jamais de s’enfuir ou de faire du mal à qui que ce soit. Pourquoi le ferait-il ? Sa vie est bien meilleure aujourd’hui qu’il y a six mois.

Nous remontons les allées, longeons les cages des lions et, comme tous les jours, nous nous arrêtons quelques instants pour admirer les pélicans qui pêchent dans l’étang. Aucune volière ne les retient : ils sont libres de s’envoler s’ils le souhaitent. Kima est pensif, répète plusieurs fois le signe « MAISON » , mais je ne comprends pas ce qu’il veut me dire. Il ne connaît pas son pays de naissance. Il ne peut pas s’en souvenir.

« On y va ? »

Le gorille grogne et me suit en traînant des pieds. Il n’a pas envie de rentrer dans sa cage. À notre arrivée, les femelles et ses petits lui font la fête. Eux aussi parlent le langage des signes, même s’ils sont moins doués, mais Kima leur fait la leçon et apprend de nouveaux mots à ses enfants chaque jour. Je m’imagine déjà demander des cartes d’identité pour la famille entière. Dans un enclos voisin, les orangs-outans nous observent. Leurs yeux sombres ont toujours l’air triste. Ces singes-là m’émeuvent. Ils semblent encore plus humains que les gorilles. Kima hésite à entrer dans la cage. Le gardien attend de pouvoir refermer la porte et j’ai un dîner dans trente minutes, mais nous pouvons bien patienter quelques instants. Le primate se met à signer.

« TOUS-LES-SINGES-LIBRES. TOUS-LES-SINGES-PAREILS. »

Je lui masse les épaules et lui réponds que bien sûr, tous les singes sont pareils : ça prend du temps de faire avancer les choses, mais il n’a pas à s’inquiéter. « OUI. TOUS-LES-SINGES-LIBRES. BIENTÔT-TOUS-DEHORS. »

Kima frappe dans ses mains et répond : « SINGES-QUI-VOLENT-LIBRES-AUSSI. SINGES-AUX-GRANDES-DENTS-LIBRES-AUSSI. SINGES-DANS-L’EAU-LIBRES-AUSSI. »

Il fait un tour sur lui-même et me montre le zoo tout entier. Dans sa bouche, le mot singe désigne tous les animaux sans distinction d’espèce. Je comprends qu’à travers cette expression, il englobe les pélicans, les lions et les poissons. Je dis : « UNE-CHOSE-PUIS-AUTRE-CHOSE-APRÈS ».

Il semble se résigner, mais son visage est toujours aussi triste au moment de pénétrer dans sa cage. Le verrou claque. J’adresse un signe de la main à mon grand patron poilu et je dirige mes pas vers la sortie. Le zoo est silencieux. Les animaux me suivent des yeux. Un poids étrange me courbe le dos, comme une certaine culpabilité.

5.

Il m’arrive de rêver que Kima ne sait pas parler. La nuit, quand je ferme les paupières, je vois ce gorille qui saisit un bâton et le casse en deux morceaux sans trop savoir quoi en faire après. Alors il jette les bouts de bois, se lève et trépigne de colère avant de frapper du poing contre le sol. Privé de parole, Kima n’est plus qu’un singe comme les autres. Ces rêves me laissent une drôle d’impression, d’abord parce qu’ils me placent en position d’empathie : si on me fermait la bouche à la colle et qu’on m’attachait les bras, j’aurais moi aussi du mal à me faire comprendre ; pourtant, je resterais la même personne à l’intérieur. Je repense alors aux animaux du zoo, mais aussi à ceux que l’on chasse dans les réserves africaines, à ceux qui passent d’un entrepôt anonyme à un abattoir froid pour finir en fines tranches dans mon assiette, prisonniers de leurs cages, de leurs barreaux, mais également de leur propre corps sans voix.

Kima n’a plus vraiment besoin de moi. Sa célébrité est suffisamment établie pour qu’il s’exprime tout seul maintenant, sans passer par moi ou par le cabinet d’avocats. Je continue de lui tenir compagnie quand je peux, pour les grandes occasions ou les émissions de télévision importantes, mais la plupart du temps, il se débrouille. Ça tombe bien : nous avons beaucoup de travail. Des organisations, des entreprises et même quelques institutions nous ont contactés. Nous croulons sous les propositions, et comme nous avons l’embarras du choix, nous refusons beaucoup d’affaires et ne prenons que celles qui nous intéressent le plus, comme celle de cet éleveur bovin contre lequel une association de défense du droit des animaux a porté plainte au motif qu’il n’aurait pas demandé l’avis de ses vaches avant de les exploiter. L’histoire de Kima a fait le tour du monde : elle a donné des idées à beaucoup de gens, des bonnes comme des moins bonnes.

Un an s’est écoulé depuis le procès. Hans Kepler s’est reconverti dans la photographie automobile et les singes ont gagné plus de droits en 365 jours qu’en cinquante siècles. Je revois Kima, déprimé par la gloire, ne plus vouloir sortir du zoo : il préfère rester avec ses semblables. Je me souviens de son impatience. « POURQUOI-SINGES-DEVOIR-DEMANDER-LIBERTÉ-À-HOMMES ? » répète-t-il en battant des mains, presque en colère face à mon désarroi de ne pas trouver de réponse honnête. Je me rappelle sa joie le jour où nous recevons la lettre qui confirme que lui et sa famille — six gorilles parlant tous la langue des signes avec plus ou moins de bonheur — sont maintenant des citoyens à part entière. Je revois les gardiens ouvrir les portes, visages résignés, et suivre des yeux les singes qui se dirigent vers la sortie en bombant le torse et en se frappant la poitrine. Ils sont des animaux non-humains et ont le droit d’aller et venir comme ils le souhaitent : les retenir dans une cage est devenu illégal. Kima décide pourtant de rester dans le zoo — c’est confortable et il y a de la nourriture — et de s’installer près de l’aquarium dans un bosquet de bambous. L’un de ses petits, Michael, n’en fait qu’à sa tête et part à l’aventure dans la rue. Il sème la panique, se fait percuter par une voiture et meurt sur le coup. Sa disparition rend Kima très triste, si bien qu’il ne signe plus pendant des jours et se coupe du monde. La ville n’est pas faite pour les singes. Le gorille sait que sa cage n’a peut-être plus de barreaux, mais qu’elle est toujours une cage : elle est seulement plus grande. J’essaye de le consoler, mais il devient sombre et taciturne. Il me reparle des « SINGES-QUI-VOLENT » et des « SINGES-DANS-L’EAU » et je comprends qu’il n’a rien oublié de nos discussions. Il rumine tout cela dans sa tête pendant des mois avant de finalement décider de passer à l’action.

Un jour, Kima se rend au commissariat de police et dépose une plainte contre le zoo. Il affirme que l’établissement retient des animaux contre leur volonté. En langage juridique, cela s’appelle de la séquestration et c’est un crime puni par la loi. Le gorille est un citoyen et à ce titre, il a le droit d’user de la justice de son pays. La presse s’empare de l’affaire et Kima est interviewé par les journaux du monde entier. Je continue de jouer les interprètes, mais je sais que la situation nous échappe. Même si on sent le sol se dérober sous ses pieds, on reste fasciné par la beauté du gouffre.

Kima explique que ce n’est pas parce que les animaux ne communiquent pas qu’ils ne réfléchissent pas, qu’ils n’ont pas d’idées ni de sentiments : c’est juste qu’ils ne peuvent pas les exprimer. Les réactions de sympathie obligent les politiciens à s’emparer du dossier. Sous la pression, ces derniers lancent une grande enquête, déclarent l’urgence internationale et font appel aux scientifiques de toute la planète. Si les animaux pensent et qu’ils ne peuvent pas parler, nous devons trouver un moyen d’entrer en contact avec eux, sinon nous ne sommes que des marchands d’esclaves. Kima est content : c’est exactement ce qu’il veut. C’est bien ma veine. Je suis tombée sur le Gandhi des gorilles.

Ce matin, je me lève tôt pour me rendre à la gare : le train pour Munich part à 6h30 et je ne tiens pas à le rater. Kima a pris l’avion hier midi, en première classe bien entendu : l’exploitation de ses produits dérivés lui permet de payer à peu près tout ce qu’un primate peut désirer. Je ne peux pas m’empêcher d’éprouver de la jalousie, même s’il continue de me rémunérer correctement : je peine quelquefois à boucler les fins de mois alors que lui a un compte en banque bien fourni dont il ne sait pas quoi faire, sinon acheter des poupées, une plus grande télévision et des glaces qu’il distribue à tous les animaux du zoo. Suite à sa plainte, la totalité des singes a été libérée, du chimpanzé au macaque en passant par l’orang-outan : ils ont des papiers en règle et sont considérés comme des êtres plus ou moins humains, à quelques poils près.

J’arrive à la gare en nage et je cours jusqu’au quai en traînant mon sac de voyage. J’attrape le train de justesse et je gagne ma place réservée. Un gros bonhomme ronfle déjà de l’autre côté du wagon. À ma gauche, une femme mange un sandwich au jambon dont l’odeur me donne la nausée. Le végétarisme est devenu très populaire, mais beaucoup de gens font de la résistance et continuent de se nourrir de viande : j’avoue en faire partie, davantage par goût que par conviction politique, mais sentir la chair grillée me dégoûte de si bonne heure.

À mon arrivée à Munich, un moustachu m’accueille avec un panneau sur lequel est inscrit mon nom. L’université a envoyé une voiture pour m’escorter. Je discute avec le chauffeur pendant le trajet. C’est lui qui a été chercher Kima à l’aéroport hier. Il n’a pas eu besoin d’écrire son nom sur une ardoise pour le reconnaître, bien sûr. L’homme a trouvé le gorille gentil, mais pas très bavard pour quelqu’un que la presse présente comme si intelligent. J’ai entendu dire que les écoles proposeront dès l’année prochaine des cours de langue des signes aux enfants. Ce qu’on n’a pas réussi à faire pour les sourds, on réussit finalement à l’imposer pour les animaux. C’est un peu ironique.

Dix minutes plus tard, la voiture freine devant les escaliers d’un grand bâtiment moderne aux larges fenêtres. Je grimpe les marches quatre à quatre et je demande mon chemin à l’accueil. Le réceptionniste m’a vue à la télévision et me félicite. « Vous avez changé ma vie », dit-il. Je le remercie, un peu gênée, et remonte le couloir dans la direction indiquée jusqu’à une porte fermée. Un panneau annonce qu’une expérience est en cours et qu’il ne faut pas la déranger. J’entre tout de même, sur la pointe des pieds.

La salle, longue de plusieurs dizaines de mètres et où travaillent de nombreux scientifiques en blouse blanche, ne ressemble pas à un laboratoire : on dirait plutôt une ferme ou un cirque. Deux vaches mâchent du foin à côté de la porte. Leurs têtes sont reliées à des électrodes, elles-mêmes connectées à un grand ordinateur. Un peu plus loin, un petit homme blond pose des questions à un cheval coiffé d’un casque électronique et observe les réponses sur l’écran de sa tablette. Juste derrière, quatre cochons grognent autour d’une jolie brune à tresses qui, très consciencieusement, prend des notes sur son cahier. De l’autre côté de la pièce, des chiens de différentes espèces aboient sur des chats tout aussi nombreux. Entre leurs pattes bondissent des lapins, trottinent des hamsters et gambadent des souris blanches. Dans un enclos à part, quatre moutons bêlent de concert. À gauche, un cerf majestueux déploie ses bois, si immobile que je crois un instant qu’il est empaillé. Il y a même un petit éléphant. Au fond de la salle, sur un plateau surélevé, deux hommes et une femme discutent avec Kima en langue gestuelle. Le gorille est assis sur une table en fer. Je réalise alors que personne ici ne parle : on aboie, on grogne, on miaule, on hennit, mais personne n’utilise le langage des humains. Les ordinateurs se chargent de traduire ce qui sort des casques à électrodes dont tous les animaux sont équipés.

« Oh, bonjour ! s’exclame l’un des deux scientifiques qui parlaient avec Kima. Vous devez être l’avocate, Mina Grünberg, n’est-ce pas ? Alors, qu’est-ce que ça fait de voir son œuvre ? » Il désigne la salle d’un ample geste du bras, mais je ne sais pas quoi dire. Kima se contente de m’adresser un salut de la main. Un chimpanzé lui apporte un chocolat chaud qu’il sirote en faisant du bruit avec sa bouche. Kima m’explique qu’il a embauché ce nouvel assistant et que nous travaillerons tous les trois désormais. Le chimpanzé me fait une grimace et me dévoile ses dents. La collaboration va être difficile.

« Comment se déroulent les expériences ?

— C’est formidable ! s’enthousiasme la femme. Grâce à ce système de communication électromagnétique, nous avons créé une méthode pour parler avec n’importe quel mammifère.

— Et nous en apprenons chaque jour ! poursuit son collègue. Regardez les chats par exemple : nous découvrons que leur langage est très évolué et qu’ils ont une grande mémoire, bien plus développée que celle des singes et donc que la nôtre. Tenez-vous bien : ils écrivent des poèmes !

— Quoi ?

— L’un de nos assistants se charge de les retranscrire sur papier pour les partager avec le monde entier. Depuis des siècles, les chats s’expriment par la poésie et se la transmettent de génération en génération. Les premiers vers dont nous disposons datent de l’Égypte ancienne !

— C’est… incroyable.

— Et vous n’avez pas tout vu : les cochons sont très doués pour les mathématiques et, à vrai dire, ils sont beaucoup plus intelligents que les chats et les chiens réunis. Très malins, très méthodiques. Les vaches aussi, dans une moindre mesure : elles sont capables d’effectuer des tâches complexes sans jamais se lasser. Quant aux sangliers et aux écureuils, nous avons découvert qu’ils avaient un sens du religieux et qu’ils croyaient en une vie après la mort. Les cerfs pensent qu’il existe un Dieu unique et ils possèdent même une mythologie de la Création du Monde. Les éléphants, ah ! Je pourrais vous parler des heures des éléphants, il y a tant à dire, vous n’imaginez pas à quel point leur imagination est débordante. Ils ont beaucoup d’humour !

— Les éléphants… font des blagues ?

— Des blagues très drôles ! Vous en pleurerez de rire. Et nous n’avons mené nos expériences que sur une poignée d’espèces, surtout des mammifères : nous avons encore beaucoup de travail. Une fois que nous aurons fait le tour de la question, nous passerons aux oiseaux, puis aux reptiles et aux poissons. Nos électrodes sont encore trop grandes pour être appliquées sur des insectes, mais nos techniciens travaillent sur des modèles miniaturisés. Ce n’est qu’une question d’années, peut-être de mois. »

J’ai besoin d’une chaise. Le chimpanzé bondit sur ses pieds et me glisse un tabouret sous les fesses avant que je ne m’écroule. L’émotion me renverse.

« Mais… pourquoi n’apprend-on tout cela que maintenant ? »

Les scientifiques me lancent un regard gêné.

« Eh bien, c’est que… nous n’avions pas vraiment cherché. Grâce à Kima, nous avons pu débloquer de l’argent pour nos travaux et avancer à pas de géant. C’est donc aussi grâce à vous, mademoiselle Grünberg. »

De l’autre côté du laboratoire, l’éléphant lève sa trompe et souffle une note aigüe. L’humain debout près de lui retire le casque de ses oreilles et éclate de rire. « Vous ne devinerez jamais la dernière blague d’Edgar ! »

Kima grogne et descend de la table. Comme je suis assise, nos visages se trouvent à la même hauteur. Il lève la tête et plonge son regard dans le mien. C’est la première fois que nos yeux se touchent.

« SINGES-BIENTÔT-LIBRES, signe-t-il. TOUS-LES-SINGES-LIBRES. »

6.

Je suis assise sur le canapé quand le facteur frappe à la porte. Kima s’exprime à la télévision et un bandeau sous l’écran traduit en direct le discours qu’il tient devant le parterre de journalistes. Des milliers de téléspectateurs attendent cette conférence de presse depuis des semaines sans vraiment savoir ce dont le singe va parler. Mais maintenant, c’est officiel : Kima se lance en politique. La salle applaudit.

On aperçoit des bannières flotter dans le fond. Des militants de la cause animale ont été invités à participer. Depuis des mois, ils sont ses plus fervents soutiens, organisent des réunions, distribuent des tracts, se plient à toutes ses exigences. Ils étaient là le jour où le gorille a donné le chèque au directeur du zoo. Ce dernier n’a rien pu faire : le groupe auquel appartient l’établissement a décidé d’accepter l’argent et Kima est maintenant propriétaire du zoo de Berlin. Avec sa fortune, il compte en acheter d’autres. En attendant, les visiteurs sont priés de rester dehors : seuls les soigneurs et les agents d’entretien sont autorisés à franchir les portes. De façon ironique, Kima a fait déplacer les deux statues d’éléphants qui en gardaient l’entrée depuis plus d’un siècle : les images figées des pachydermes n’accueillent plus les touristes, mais leur interdisent l’accès. À la télévision, Kima promet un monde plus juste, il prône l’égalité entre les espèces et l’abolition de la consommation de viande. De nombreux magasins ont déjà arrêté d’en vendre par peur des représailles.

Je m’arrache au confort du canapé et me traîne en robe de chambre jusqu’au vestibule. Ça fait des semaines que je ne vais plus au boulot. J’ai besoin de repos. J’ouvre la porte. Le facteur semble étonné de voir ma tête — il faut dire que quand je ne me peigne pas, je ressemble à un orang-outan — et me tend un courrier recommandé. Pendant que je signe le récépissé, il me dévisage et finit par s’exclamer : « C’est vous, l’avocate des animaux ! Je vous ai reconnue ! » Je laisse échapper un soupir et lui referme la porte au nez. L’enveloppe porte le logo de l’entreprise de Kima. Pour ses activités, il lui était plus facile de passer par une structure officielle : c’est moi qui l’ai conseillé.

J’attrape un couteau dans la cuisine pour ouvrir l’enveloppe. Pour une fois, il ne s’agit pas d’une lettre rédigée de l’un de ses employés : Kima l’a tapée lui-même. Même si le texte est truffé de fautes d’orthographe, je parviens à en déchiffrer l’essentiel : c’est un courrier de licenciement. Kima me vire. Je ne suis plus son avocate, ni même sa conseillère. Il m’explique avec ses mots que ce rôle est désormais dévolu à Michael, le chimpanzé que j’ai rencontré à Munich. Si jamais je le recroise, je colle une gifle à ce petit opportuniste. Je chiffonne la feuille de papier et je la jette à l’autre bout du salon. Mon chat sort la tête de sa cachette et se précipite pour jouer avec. J’imagine qu’en attendant qu’il me récite de la poésie, je peux toujours le laisser faire.

Je décroche mon téléphone et compose le numéro de Kima : grâce aux smartphones, nous communiquons régulièrement par vidéoconférence. Il ne répond pas, bien entendu. J’essaye d’appeler sa secrétaire. Elle m’explique qu’il passe à la télévision. Comment ai-je pu l’oublier ? Un vertige me coupe les jambes et m’oblige à m’asseoir par terre. Sur l’écran défile en surimpression la traduction du discours : « … principe d’égalité est fondamental entre les différentes espèces. La Terre est notre berceau commun et nous devons la partager ». Les gestes de Kima l’expriment différemment : « TOUS-LES-SINGES-PAREILS. MAISON-APPARTIENT-À-TOUS-LES-SINGES. » J’ai besoin de prendre l’air.

Je me douche en quatrième vitesse. Le vent est encore doux, mais l’hiver approche à petits pas. Les premières feuilles jaunies tombent des arbres et je me surprends à me demander : « Quelqu’un a-t-il déjà eu l’idée de demander à un arbre ce qu’il pense ? On devrait peut-être essayer de leur coller un casque à électrodes sur les branches… » Un camion s’arrête à ma hauteur. Je reconnais l’un des vieux véhicules du zoo. Sa carrosserie a été repeinte aux couleurs de la campagne électorale de Kima. Deux garçons à peine adultes en sortent, des affiches roulées sous le bras qu’ils collent sur le mur d’un immeuble avec de grands pinceaux. Le visage de Kima, doux et grave à la fois, me contemple de toute sa hauteur. Il porte une cravate. Ça ne lui va pas si mal.

J’entre dans le premier supermarché que je croise sur mon chemin. Le rayon viande a été dévalisé, tout comme celui de la nourriture pour animaux domestiques. Dans les haut-parleurs résonne une voix nasillarde. « Prrrrromotion surrrr les légumes ! Prrrrrromotion sur les légumes ! » Je choisis une bouteille de vin, la glisse dans mon panier et file vers les caisses en longeant le guichet d’accueil. Derrière le comptoir, un perroquet habillé d’un petit gilet à sa taille crache dans un micro : « Prrrrrromotion au rrrrrayon cosmétique ! » Je fais demi-tour pour aller chercher une seconde bouteille de vin et je passe à la caisse. Devant mon expression médusée, la caissière me chuchote : « Et dire que toutes ces années, on a eu peur des robots… » Je compatis à son sort, mais je me dépêche de payer et de filer au plus vite pour échapper à cette voix criarde. Les colleurs d’affiches font un travail remarquable : la ville se couvre de portraits de Kima en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. À bout de nerfs, je rentre chez moi et m’enferme à double tour.

Plusieurs jours s’écoulent sans que j’entende vraiment le téléphone sonner. Au bout d’un moment et à court de pâtes, je finis par émerger de ma torpeur et je décroche le combiné. C’est le cabinet. Une nouvelle affaire, au Pérou cette fois, où des indigènes qui vivent dans la forêt sont menacés d’expulsion et d’emprisonnement pour avoir chassé des animaux protégés par le gouvernement péruvien. Il va sans dire que cette histoire est uniquement un prétexte pour déloger des populations, puisqu’un riche groupe industriel compte bien édifier un barrage sur les terres concernées, mais le président présente l’affaire sous le jour de la préservation des espèces intelligentes. Des scientifiques ont découvert que certains sangliers — dont les indigènes sont friands de la viande — se transmettent un langage de génération en génération. C’est donc au nom de la survie du folklore animal qu’on entame des poursuites judiciaires.

L’avion m’emmène de Francfort à Londres, rebondit à Mexico City et finit par atterrir à Lima. Je rencontre les représentants du peuple indigène dans un café près du quartier des affaires. Ils ont l’air de se résigner. « Vous, les Européens, vous êtes sortis de la Nature, mais pas nous, me traduit l’interprète d’une ONG dépêché sur place. Nous vivons avec les animaux depuis que le monde est monde. Les tuer pour les manger, c’est notre manière de les respecter. » J’assemble les pièces du puzzle dans ma tête en imaginant une manière de retourner la situation au nom du principe de « respect de l’ordre naturel ». Ça peut fonctionner. Le tout, c’est de garantir une certaine justice entre les espèces. Entre toutes les espèces.

Je reprends l’avion deux semaines plus tard pour Londres où j’ai décidé de passer quelques jours de congé. À l’atterrissage, on invite les citoyens non-britanniques à emprunter un couloir différent des autres. Le corridor mène au guichet d’immigration. Nous attendons de pouvoir présenter notre passeport au préposé et nous nous entassons en une longue file indienne. Je patiente, plongée dans mes pensées, quand mon tour finit par arriver. J’étouffe un cri de surprise. Derrière la vitre du comptoir, une vache casquée d’électrodes me dévisage d’un œil noir. Je lui tends mon passeport par la trappe prévue à cet effet. Elle l’inspecte, en tourne les pages à l’aide d’une commande à distance qui actionne un bras mécanique, puis le repousse d’un coup de museau. Une lumière verte s’allume au plafond. Je peux passer.

« Je… merci, bonne journée. »

Je récupère ma valise sur le tapis roulant et gravis les escalators jusqu’au hall d’entrée. Un gorille propose aux voyageurs de les aider à décharger leurs bagages du coffre des taxis. Un peu plus loin, un cochon exige d’embarquer en première classe sur le vol qui doit l’emmener à Rio. Un petit haut-parleur fixé sur son crâne traduit en direct les grognements qu’il adresse à l’hôtesse. Je sors du terminal. Je vais marcher un peu.

5 réflexions sur « Nouvelle inédite : “KIMA” »

  1. Pas mal du tout ^^

    Un peu flippant quand on pense à l’ampleur de la remise en cause que ça impliquerait !

    Et effectivement, le « Et dire que toutes ces années, on a eu peur des robots… » est bien trouvé 😀

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