Journal, #1 (février 2019)

Après Thierry Crouzet et Valéry Bonneau, qui tiennent tous les deux un journal mensuel très intéressant, je me lance à mon tour. De par leur format de publication concis et lapidaire, les réseaux sociaux ont (re)créé un espace pour les petites choses à dire, celles qu’on ne veut pas nécessairement développer dans un article ou un livre. À se priver de Twitter et de Facebook, on ressent un manque à ne plus pouvoir parler de ces petits riens, parfois éclairants pourtant.

Et soudain le parallèle m’apparaît flagrant : avant les réseaux sociaux, les gens tenaient des journaux.

Petite différence par rapport à mes confrères : je ne me force pas à produire un journal de façon mensuelle ou hebdomadaire. Quand j’estimerai que j’ai assez de matière à une publication, je lancerai la mise en ligne.


4 février

Je vois passer une citation intéressante, qui s’adresse aux illustrateurs mais peut tout à fait fonctionner avec les écrivains :

“ Si vous voulez qu’on se fasse une idée de votre travail, alors enrichissez votre portfolio. Un portfolio est le meilleur moyen pour les autres de juger si votre travail est intéressant ou pas.

Votre nombre de followers sur les réseaux sociaux, lui, ne renseigne que sur vos talents de marketing.”

J’ai eu parfois tendance à oublier qu’il fallait d’abord écrire, et ensuite seulement, en parler. J’ai une excuse : la tendance est répandue.


Discussion par mail (passionnante, comme toujours) avec Lionel Maurel, aka Calimaq, autour de son article sur la portabilité de nos relations sociales via les réseaux sociaux. Pour résumer, la force des plateformes comme Facebook, Twitter, etc, ne réside pas tant dans l’infrastructure de la plateforme elle-même que dans la puissance d’attraction des liens que nous y tissons : se déconnecter, c’est prendre le risque de ne plus pouvoir contacter certains amis, et d’en éprouver une certaine solitude. La Quadrature du Net milite pour un droit de « portabilité sociale », qui permettrait, via des logiciels libres et interopérables, de continuer à discuter avec nos amis du net même si nous ne sommes plus inscrits sur la même plateforme (exemple : qu’on puisse continuer de discuter avec nos contacts Twitter via Mastodon). Il faudra inventer un format interopérable entre plateformes, qui extraira notre « graphe social » de la plateforme pour que nous puissions nous réapproprier nos relations hors des géants du net. Si vous voulez en savoir plus, lisez l’article : c’est éclairant.


En ce moment, je regarde le manga My Hero Academia. C’est l’histoire d’un garçon sans talent particulier qui va devenir le plus grand superhéros du monde grâce à un pouvoir qu’on lui transmet – l’histoire classique, en somme. Au Japon, on appelle ça un shōnen : c’est une série pour jeunes garçons, comme Dragon Ball (les shōjos, c’est la même chose mais pour les filles).

Eh ben j’adore. J’ai 37 ans et je prends toujours autant de plaisir à me faire raconter ces histoires de héros se battant pour la justice, avec pour seule arme véritable leur courage, leur sens de l’honneur et leur idéal de justice. Ce sont des valeurs qu’on considère un peu surannées passé un certain âge – on se met à penser le monde en nuances de gris, voire en nuances de nuances, bref, tout n’est plus noir et blanc.

Mais n’empêche. Plus ça va, plus je voudrais vivre ma vie comme dans un shōnen.


Aux États-Unis, un éditeur a décidé, en accord avec son autrice, de reporter sine die la publication d’un roman jeunesse annoncé comme « la sensation de l’année » en raison de nombreux retours négatifs concernant la représentation des minorités et de passages jugés problématiques sur l’histoire de l’esclavage. On peut s’en réjouir ou s’en désoler – j’avoue que j’oscille entre les deux. Les œuvres de fiction n’échappent pas aux stéréotypes, et ceux-ci peuvent s’avérer dangereux sur le long terme quand ils entretiennent des clichés racistes, homophobes, etc. Pourtant je me demande quand même où nous conduit cette obsession du nettoyage éditorial. Toute fiction est politique, puisque tout est politique, mais ici j’ai le sentiment que la fiction passe désormais au second plan. Ce qui est quand même cocasse, quand on parle d’un roman.

Pour résumer mon sentiment (un peu flou), je ne peux pas me battre contre les idées que véhicule un livre si celui-ci n’existe pas.


5 février

J’ai l’impression d’être perdu sans les réseaux sociaux. Enfin non, en fait c’est le contraire : je me sens trop localisé, prisonnier de mon ici et maintenant. C’est ce que je voulais, il me semble. Je me sens un peu ridicule de penser cela. Quand l’écriture n’avance pas aussi bien qu’elle le devrait, les réseaux sociaux sont une échappatoire, du coup là… je suis face à l’écriture, laissé sans possibilité d’aller voir ailleurs. D’aucuns diraient que c’est parce que les réseaux sociaux sont une échappatoire que l’écriture n’avance pas aussi bien qu’elle le devrait. Genre, moi.


De fait, l’écriture avance. Elle n’a même jamais mieux avancé que ces dernières semaines. Ce n’est que moi qui redeviens exigeant avec moi-même. Vous savez peut-être ce que c’est : certains jours, les mots ne sortent pas comme on voudrait qu’ils sortent. Ou alors ce ne sont pas les bons qui nous viennent, comme si les autres s’obstinaient à rester cachés dans nos tréfonds.


J’ai créé un nouveau blog, que je dédie entièrement au livre numérique cette fois. C’est un truc très boulot, très « corporate », parce que j’ai envie de rebosser là-dedans et que je trouve l’idée de recommencer quelque chose de (presque) zéro toujours excitante. J’ai songé à y réintégrer mes vieux articles sur le sujet, mais à la relecture, la plupart sont obsolètes.


Finalement, une bonne journée d’écriture : plus de 14.000 signes. Comme quoi, des fois, il suffit d’attendre que ça se débloque. Le plus fou, c’est qu’on ne perçoit pas vraiment le moment où ça redémarre, parce qu’on est pris dans l’énergie. Par contre, une chose est sûre : si je n’avais pas insisté, luttant pied à pied pour chaque mot en attendant que ça reparte, eh bien… ce ne serait jamais reparti. Une petite leçon personnelle : insister, même quand on a l’impression de faire de la m****.


6 février

Ce matin, luge avec les enfants. La neige, c’est toujours un peu extraordinaire. Ce n’est pourtant qu’un peu d’eau gelée, mais sitôt qu’elle tombe, c’est comme si on vivait sur une autre planète.


7 février

Je ne suis pas un écrivain tragique : j’aime les histoires simples. Je ne sais pas jouer les littéraires… même si parfois j’aimerais. Parce que le statut d’écrivain convoque tout un tas de poncifs, et qu’on n’aime pas toujours les faire mentir. Je ne suis pas torturé. Je ne suis pas alambiqué. Je n’aime rien tant que les bons sentiments, les héros héroïques et les méchants terrifiants. Et une part de moi en conçoit une certaine honte. Comprenez, j’ai souvent l’impression que pour être pris au sérieux, il faut couper les cheveux en quatre, et n’aller puiser que dans ses ténèbres, sans quoi on n’est pas un vrai artiste – tout juste un honnête artisan, un peu scolaire, un peu puéril. Ça ne me gêne pas vraiment, parce que ça fait vingt ans que j’ai dix-sept ans. Mais peut-on être un écrivain sans nourrir d’ambition littéraire ? Je veux raconter ce qui a été cent mille fois raconté avant moi.


❤️

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14 réflexions sur « Journal, #1 (février 2019) »

  1. Intéressant, de retrouver la formule Blog aujourd’hui ! C’est quelque chose que je pourrais avoir envie de faire, mais deux choses me bloquent : je n’ai pas parler de moi-même et j’ai peur de cette déconnexion des autres. Comme tout le monde est sur les réseaux, on a pas envie d’être le seul à en partir 😀
    Ce qui ne changerait finalement pas grand chose au final… l’algorithme des réseaux n’aide de toute façon pas à montrer son travail…

    Bref, je me tâte 😀

  2. Et bien de mon côté je lance l’affaire sur mon blog, avec une contrainte sinon je n’avance à rien. Les réseaux sociaux vont être utilisés pour faire de la retape pour le blog, aujourd’hui « suivi » par seulement 29 personnes mais c’est pas grave, ce petit nombre.
    J’aime bien cet espace privatif qu’est le blog par rapport aux réseaux sociaux, et la petite démarche qu’il nécessite par l’inscription mode newsletter.

    En effet lien fonctionne… y vais de ce pas.

  3. L’idée d’un journal est séduisante pour de multiples raisons.
    Le blog-journal permet de laisser une trace durable, qui ne sera pas noyée dans les autres actualités d’un fil.
    Il est aussi un moyen pour l’auteur d’ouvrir une fenêtre sur son processus de création.
    Pour ma part, je n’aime pas trop me livrer sur ma vie personnelle. Je dois d’ailleurs avouer que je saute les passages privés sur les blogs. Cela me gêne de découvrir la vie de l’autre.
    Par contre, suivre le journal d’un romancier, de ses doutes, de ses pistes, de ses recherches, de ses échanges, cela m’intéresse. On me dira que le « privé » est partie intégrante du moteur intérieur de la création. Cela aussi se discute.

    Je vais suivre ce journal avec plaisir.

  4. Je trouve cette idée de « journal » extra ! Ça me manquait de ne plus lire vos tweets : idées de séries, de livres, projets en cours… J’aime beaucoup ce que vous dites sur la neige, et l’impression de vivre sur une autre planète, c’est tout à fait ça, tout est métamorphosé ^^ et sur le fait de ne pas être un écrivain tragique ! Je vais suivre votre journal avec plaisir…

  5. C est une très bonne idée ! J’ai de fait l’impression que nous ne sommes pas si loin… Et je constate que je ne t’ai connu que de 15 à 17 ans puisque tu en as toujours 17…😉 bravo pour cette nouvelle initiative ! Je t embrasse

  6. Quand les mots ne viennent pas j’aime aller voir ailleurs. Ailleurs physiquement. Le mouvement, le dépaysement et parfois le bombardement d’éléments nouveaux ravivent l’inspiration. Ailleurs psychiquement. Faire pause et me connecter à mes sensations et sentiments, d’eux germent les mots. Ailleurs narrativement. Parfois attaquer un passage du milieu ou reprendre le début d’un récit alors que j’arrive à la fin donnent de l’air.
    Intéressant comme le cliché de l’auteur torturé a la vie dure. Je dis oui à l’artisan des mots bien dans sa peau !

  7. Oh, j’aime beaucoup l’idée ! En plus ça se lit super bien et chaque petite partie est intéressante. (Et je me suis abonné à ton nouveau blog, du coup.)

    Pour l’entrée du 7 février, j’avoue que je ressens parfois un peu la même chose… il y a des fois où je veux écrire des choses simples et pleines de bons sentiments, puis je me retrouve à en avoir un peu honte, me dire que c’est bien naïf, tout ça, quand même. Ce qui est bête, dans le fond. (J’essaye de me soigner, mais ce n’est pas toujours évident.)

    Pour la polémique, je l’ai vue passer, mais je ne sais toujours pas quoi en penser. D’un côté, ça m’inquiète un peu. (Et j’ai tendance à devenir de plus en plus méfiant envers ce genre de boycotte de masse.) De l’autre… de l’autre j’en sais rien. J’ai envie de dire, oui, je comprends… mais je n’arrive pas vraiment à l’approuver. C’est un problème que j’ai constamment, de ne pas savoir où me positionner face à ce genre de choses.

    Bref, ce sont deux sujets sur lesquels il m’arrive souvent de réfléchir. Il faudrait que je songe à écrire dessus à l’occasion.

  8. J’aime beaucoup l’idée. Le fait que ce soit publié sur un blog paraît redonner à ces pensées un côté intime qu’elles perdent une fois lancées sur la scène d’un réseau social. Du moins, c’est la perception que j’en ai (mais je ne supporte pas les réseaux sociaux, donc je ne suis pas objectif, j’avoue).

    Concernant l’entrée du 4 février, le retrait du livre, je suis partagé. Je n’ai d’abord pas vu cela comme problématique, pour deux raisons :
    1. Si l’éditeur choisit de faire lire en avant-première un livre à des lecteurs et que les retours sont négatifs, cela me semble logique de repousser la publication le temps de retravailler ce qui pose problème. Pour le coup, cela indiquerait une vraie prise en compte des retours de lecture, au lieu que cela soit une simple opération communication (ce que me semblait pourtant indiquer le fait qu’il ne s’agisse pas d’un comité de lecture, mais d’une « communauté de lecteurs et de blogueurs [ayant] pu lire Blood Heir en avant-première »).
    2. Le problème de représentation des minorités n’est pas à prendre à la légère, et peut tout à faire causer une indignation justifiée. Bien sûr, je ne sais pas quel était le problème à ce niveau dans le livre en question, donc ce n’est pas possible de se faire une idée juste sur la proportionnalité de la réaction.

    Puis, je me suis dit que c’est à rapprocher de la problématique de la liberté d’expression et de la censure, ou auto-censure. Certes, on ne peut pas « se battre contre les idées que véhicule un livre si celui-ci n’existe pas », mais cela m’a fait penser à la pensée de Karl POPPERS sur la tolérance de l’intolérance (chercher « Faut-il tolérer l’intolérance » sur un moteur de recherche type duckduckgo vous amènera à l’article dans philomag qui le résume bien), avec notamment cette phrase qui m’avait marqué : « La tolérance illimitée doit mener à la disparition de la tolérance. Si nous étendons la tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas disposés à défendre une société tolérante contre l’impact de l’intolérant, alors le tolérant sera détruit, et la tolérance avec lui. » Encore un argument en faveur de la non publication, donc, à condition que cela soit proportionné par rapport au problème réellement posé par le texte.

    Mais un texte se doit de pouvoir choquer et bousculer le lecteur, le pousser à se remettre en question. Même un livre destiné à un public jeune (young adult dans ce cas, je suppose).

    Bref, je comprends les arguments pouvant mener à la non-publication et leurs contre-arguments. Je n’arrive pas à trancher, et je ne pense pas le pouvoir sans avoir lu le livre en question pour juger de la gravité de ce qu’on lui reproche. J’en finis seulement par trouver encourageant que la décision ait été prise par, ou avec, l’auteure. Si elle peut retravailler les points qui posent problème et publier un livre purgé de certaines maladresses ou biais, alors son œuvre en sortirait gagnante amha.

    J’aime beaucoup l’explication que l’auteure donne. À savoir que si elle a écrit sur un personnage noir et l’esclavage, ce n’est pas pour parler de l’esclavage évoqué dans son livre, à savoir celui de l’histoire américaine (de ce que j’en comprends), mais bien de la traite humaine contemporaine. Une critique de l’esclavage, et non pas seulement de l’esclavage dans l’histoire américaine. Et cela, se servir d’un fait même réel/historique pour parler de quelque chose d’autre, me semble tout à fait pertinent.

    Peut-être le problème venait-il d’une lecture trop littérale du texte. A moins que le problème ait été que le texte, maladroit dans le traitement d’un thème sensible, empêchait le lecteur d’apprécier un autre niveau de lecture.

    Arg, je ne sais pas, et c’est un commentaire beaucoup trop long. Désolé, j’ai réfléchi au fur et à mesure.

  9. C’est sympa comme format !
    & merci pour ta page « Ressources » sur ton site dédié aux epubs… tu m’as fait découvrir Can’t unsee et Blitz ebooks ! Un grand merci 🙂
    Bonne soirée,
    toujours un plaisir de lire ton blog.

  10. J’ai joué le jeu du journal mensuel l’an dernier, sur mon blog… Mais je me heurte toujours au bout d’un moment à l’impression de ne parler qu’à moi-même (il faut dire que personne ne commentait), et ce côté « monologue » finit par me gêner. Sur les réseaux, c’est beaucoup plus facile d’obtenir des « réactions » (à défaut de commentaires; il faut croire que ma prose n’incite vraiment pas au dialogue!), et ça simule un interlocuteur.

    Concernant la polémique autour de Blood Heir, je n’ai pas vos réticences : je suis outrée… Une relation un peu plus approfondie de l’évènement (qui suggère que le roman n’avait en réalité rien à voir avec les Noirs ou leur histoire d’esclavage, et que les Américains ont raté une chance d’être confrontés à une expérience qui n’est pas la leur) : https://www.tabletmag.com/jewish-news-and-politics/279806/how-a-twitter-mob-destroyed-a-young-immigrant-female-authors-budding-career

    Et concernant ta dernière confession, comme tu le sais ou pas, j’en suis à la 6e réécriture de mon roman… LOL Et je me faisais la réflexion, alors que les choses s’éclairent et semblent enfin s’améliorer, que la simplicité, il n’y a que ça de vrai. Je traverse des passages que j’avais écrits où j’avais dû essayer de véhiculer quelque chose de très complexe et subtil, et on ne comprend *rien*. Être alambiqué, pour un écrivain, est toujours un défaut.

  11. Moi j’ai un seul commentaire à faire : l’agence me manque 🙂 (et je ne suis pas toujours d’accord avec tes prises de position, mais c’est moins drôle sans toi quand même les réseaux)

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