Journal, #5 (mars 2018)

4 mars

J’ai découvert, par l’intermédiaire de Blaise Jourdan, la chaîne YouTube Astronogeek, et notamment le canular que le vidéaste et ses amis avaient réalisé autour des crop circles, ces dessins tracés dans les champs censés être des messages de nos amis d’outre-espace. Cette petite pépite de scepticisme et de pragmatisme scientifique est aussi l’illustration (glaçante) de tout ce qui ne va pas dans ce monde. Le but de la vidéo n’était pas de prouver que les extraterrestres ne font pas de crop circles (ça, c’est impossible à démontrer formellement), mais de montrer que des gens (de bonne foi) pouvaient voir des preuves d’une « authentique » activité paranormale là où il n’y en a clairement pas, et à quel point nos biais nous aveuglent. Et la démonstration est frappante. Il faut écouter ces chamans, ces « médecins quantiques », ces radiesthésistes, ces spécialistes autoproclamés de l’ufologie, ces passionnés de new age et de bien-être spirituel, venir profiter des supposées énergies du crop circle (je le rappelle, monté de toutes pièces en quelques heures la nuit précédente avec des cordes et des planches), chercher les preuves d’authenticité (et en trouver, bien sûr), jurer leurs grands dieux qu’une chose pareille ne peut pas avoir été effectuée de main humaine, et, plus grave, essayer de convaincre et d’entraîner d’autres personnes dans des délires sectaires. La vidéo (en réalité trois vidéos, le programme dure environ deux heures au total) devrait être diffusée en prime time sur une chaîne du service public tellement elle est, à notre époque d’infox permanentes, de complotisme et de désinformation sur internet, d’intérêt général. Je vous invite vivement à les regarder.

On m’a également conseillé la chaîne Hygiène mentale, que je vais m’empresser d’aller regarder.

Si je suis convaincu d’une chose, c’est que ce monde a cruellement besoin de valoriser l’esprit critique. Je suis atterré par la vitesse à laquelle nous sombrons dans le complotisme et la pensée magique, et à quel point des gens jusqu’ici parfaitement rationnels se mettent à verser dans l’ésotérisme le plus fantasque. Est-ce à cause d’internet, qui permet à ces sujets d’ordinaire laissés dans l’ombre d’atteindre une masse critique de gens crédules, qui à leur tour en convaincront d’autres ? C’est possible, même si je doute qu’il s’agisse du seul facteur. Pourquoi se mettre à croire qu’un régime végétarien, des soins prodigués par des guérisseurs énergétiques et des gélules de plantes puissent vous soigner d’un cancer grave ? Ne rigolez pas, c’est exactement ce qui est arrivé à Steve Jobs, le fondateur d’Apple. Comment on peut à ce point révolutionner la technologie et se perdre dans de telles croyances infondées ? Ça me dépasse.

Est-ce que le monde que nous créons laisse les gens tristes et désabusés ? Est-ce qu’ils s’en sentent à ce point exclus, qu’ils veuillent se réfugier dans des mondes fantasmés ? Quand je me perds en fiction, je connais la limite : je sais qu’il s’agit de fiction, et je ne mélange pas les deux. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Ozmocorp ne tourne plus beaucoup depuis quelques mois, et que j’ai le plus grand mal à travailler dessus : la guerre contre la réalité est déjà là, en fait elle est même devenue la norme. Et cela me met horriblement mal à l’aise.

Dans les années à venir, vous verrez, la réalité devra être protégée au même titre que l’eau, l’air et la faune sauvage. Je suis convaincu qu’il s’agira d’un problème majeur pour les vingt années à venir, avec de multiples ramifications et à échelle mondiale. Par exemple, quand on voit que des antivax français ont possiblement réintroduit la rougeole au Costa Rica, d’où elle avait été éradiquée, il y a de quoi avoir honte… et peur. Aux dernières nouvelles, 41% des Français sont méfiants à l’égard des vaccins. Voilà comment pourrait commencer une belle fiction post-apocalyptique, non ?


J’ai trouvé une super appli de lecture, qui s’appelle Novel Effect. Le principe est très intéressant : il s’agit non plus d’utiliser le smartphone via son écran, comme support de lecture, mais comme outil d’ambiance à la lecture d’un livre papier. En gros, l’appli embarque une détection vocale qui reconnaît le texte des livres introduits dans sa base de données, et déclenche des ambiances sonores et des bruitages à mesure qu’elle reconnaît les mots que vous prononcez. Vous n’avez qu’à poser votre smartphone à côté de vous, et commencer la lecture de votre livre papier. Comme par enchantement, le son suit votre voix de manière très fluide. Un super concept, pour l’instant uniquement en anglais, mais que j’adorerais voir venir chez nous.


Luke Perry est mort. Le même jour, on a annoncé le décès de Keith Flint, le chanteur de The Prodigy. Deux stars des années 90. Deux garçons dont j’enviais l’aura, tapi dans les ténèbres de ma chambre d’adolescent. Sale journée. Le vrai signe que l’on vieillit, c’est que l’on voit les gens autour de soi mourir – parfois des gens que l’on croyait immortels.


On peut être mondialement célèbre et être oublié la semaine suivant sa mort. L’horloge humaine ne cesse jamais de tourner. À chaque tour d’aiguille, on vide la corbeille. À chaque jour passé, une leçon d’humilité… à la rubrique « Nécrologie ».


Sur les 10 sujets les plus commentés sur Twitter en France, 9 concernent Luke Perry. Un acteur de sitcom des années 90. On ferait bien de le réaliser : la culture populaire n’attend pas le nombre des Goncourt. Pire, le fossé se creuse. On finira tous aveugles et sourds d’un côté comme de l’autre.


Je me sens un peu désemparé. Je me rends compte que je n’aime pas écrire des romans, vraiment : ils me pompent toute mon énergie, m’ennuient, me donnent l’impression de meubler en permanence. Pourtant, en France, on n’est vraiment un auteur que si on en écrit. Accéder au « statut », c’est quand même quelque chose. Alors peut-être que je n’écris pas le bon roman pour moi. Peut-être que je m’échine à écrire le roman que j’imagine qu’on attend de moi – et ce serait de là que naîtrait la rupture. Ou peut-être qu’il y a autre chose. Peut-être que ce n’est plus le cœur de mes incendies.


7 mars

Rien ne restera. Anonyme ou célèbre, humain ou animal, végétal ou minéral, un jour nous dériverons tous dans l’espace sous la même forme, celle d’une imperceptible poussière.

Ah, oui, et bonne journée.


❤️

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4 réflexions sur « Journal, #5 (mars 2018) »

  1. Toujours aussi intéressant ce journal. Vos entrées rejoignent certaines de mes réflexions, à la différence que vous savez les mots, et comment les mettre en forme. En ce qui me concerne, le pari sur votre journal est déjà gagné. Je ne vous lis pas dès la parution, mais le dimanche soir. Quand je vois la notification, je me projette au dimanche qui vient : « Ha ! De quoi va-t-il parler cette fois-ci ? ».
    Par contre, je n’ai toujours pas trouvé le moyen de « répondre » à votre journal, à communiquer en retour. Mais, au final, est-ce bien nécessaire ? Je préfère être un lecteur silencieux, postant parfois des commentaires.

  2. @ Isangeles : c’est très bien comme ça, merci de lire et de commenter ! Mais vous pouvez aussi m’envoyer un mail si vous en ressentez l’envie.

  3. Savoir écouter son intuition me semble au contraire salutaire dans un monde où on aimerait réduire l homme à une unité de traitement cognitif. Regardez à votre tour les reportages sur linky ou les hypersensibles et vous verrez j espère le même déni d’une pensée qui refuse ce qu’elle ne sait pas mesurer, mettre en donnée. Pourquoi sommes-nous pour beaucoup fatigués, malades, aux sens dysfonctionnants, si l intelligence humaine nous assure le progrès ? Quant à votre avis sur le cancer de Steve jobs, il est un peu hâtif. Avez-vous déjà affronté une chimio, des traitements lourds à l hopital où le médecins ne voient que les chiffres de leurs analyses, avez-vous écouté les témoignages des gens qui font appel aux guérisseurs « coupe feu » ? Le discernement plutôt que la critique, l ouverture d esprit plutôt le scepticisme. Et surtout gardons notre capacité à rêver, quitte à devenir des Don Quichotte, car la réalité que vous défendons est une dystopie qui tue l’humanité, et il nous faudra de nouveaux héros.

  4. Ce type de chaînes est un peu d’intérêt général, pour moi. Je ne suis pas quelqu’un de forcément rationnel, aussi leur fréquentation depuis quelques années m’a sans doute évité de tomber dans tout un tas de croyances (A base de théories du complot et autres sites soit disant de réinformation) auxquelles adhèrent à présent certains membres de mon entourage.

    Pour le roman, je crois que je suis un peu pareil. Je n’aime pas du tout écrire dans ce format et, yup, j’ai constamment l’impression de meubler et de m’épuiser. Et comme je n’écris quasiment que des looongs projets, je n’ai réussi à trouver mon bonheur que du côté du format série qui, lui, continue de se révéler libérateur. 🙂

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