J’écris de la science-fiction et je le vis bien

 

Comme vous, j’aime lire. Je suis un lecteur passionné, quelquefois boulimique, d’autres fois exigeant, voire réticent. D’une manière générale, je mets un point d’honneur à m’intéresser à tous les sujets. En soirée, j’essaye de poser le plus de questions possible aux gens qui m’entourent, aux nouvelles rencontres. D’une part parce que c’est une manière de faire connaissance, d’autre part parce qu’on ne sait jamais dans quel recoin ombreux se dissimule une histoire potentielle (comme hier soir, cet échange intéressant avec un ingénieur italien qui s’occupe de conservation dans les musées). Ce que nous ne connaissons pas et que nous apprenons nous enrichit. À titre personnel, cette curiosité fait de moi un meilleur écrivain chaque jour, capable de tisser des ramifications, d’élaborer des métaphores, de visualiser un ensemble cohérent. D’un point de vue plus général, la curiosité et l’ouverture d’esprit font de nous de meilleurs êtres humains.

Vous vous êtes forcément un jour retrouvé d’un côté ou de l’autre de cette barrière, soit en tant qu’auteur, soit en tant que lecteur ou simple curieux. La soirée bat son plein, les discussions vont bon train. Un visage se tourne vers vous et, profitant d’un instant où vous cessez de poser des questions, vous demande en retour :

 « Et toi, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? »

Vaguement fier, vous répondez :

« J’écris des romans. »

J’avais déjà décrit dans un précédent article l’étendue de l’abîme qui s’ouvre alors sous vos pieds lorsque vous répondez de cette façon. Mais plus généralement, une sorte de hochement de tête impressionné vient accueillir votre aveu. Lorsque soudain, c’est le drame :

« Super ! Qu’est-ce que tu écris ? »

Instant d’hésitation.

« De la science-fiction.  Du fantastique. Un peu d’uchronie quelquefois. Principalement des trucs bizarres. »

Une mine déçue passe sur le visage de l’interlocuteur. Vous essayez de ne pas vous décomposer. Une phrase vous vient à l’esprit, idiote, comme toutes les réparties désespérées :

« Mais j’écris aussi des histoires réalistes. Enfin, ça m’arrive. »

La personne sourit, plus ou moins gênée, et vous félicite. Pourtant, elle ne vous posera plus de questions au sujet de vos histoires. Son intérêt pour vos ambitions littéraires et artistiques s’est évaporé comme par enchantement. Elle ne vous regardera plus de la même façon : vous êtes un écrivain de science-fiction.

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« Écoute, je me suis lu un petit Asimov hier, tu m’en diras des nouvelles. »

J’ai encore une fois été confronté à la situation hier soir. J’ai bêtement essayé de me raccrocher aux branches, presque honteux. J’aurais dû me souvenir des mots de Ray Bradbury, qui disait :

La science-fiction est la fiction des idées. Imaginez-vous cent ans en arrière, raconter à quelqu’un que vous écrivez une histoire où les femmes peuvent cesser de tomber enceinte en avalant une pilule et où les humains partent dans l’espace à bord de fusées. De la science-fiction, vous aurait-on répondu.

J’aime beaucoup la définition de Bradbury : fiction des idées. J’ai lu beaucoup d’auteurs classiques, à mille lieues du fantastique. Si la plupart m’ont laissé des souvenirs émus, certains m’ont moins remué. Le Voyage au bout de la nuit fut, pour moi comme pour beaucoup d’autres, un véritable électrochoc. Pourtant, j’avoue ne ressentir de véritable émotion littéraire qu’en lisant des textes qui sortent de l’ordinaire au sens strict. Aucun besoin de dragons, de licornes, de vaisseaux spatiaux ou de pouvoirs magiques pour entrer dans la définition du fantastique, que je tronque volontairement : un personnage ordinaire aux prises d’une situation extraordinaire. Chuck Palahniuk écrit, à sa manière, du fantastique. Henri Michaux, aussi. Il y en a tellement qui en écrivent sans le savoir, et quelquefois seulement sans le dire.

Pourtant, il y a toujours cet air de déception sur le visage de l’interlocuteur. Je me demande quelquefois ce qu’il aimerait que je lui réponde :

« J’écris l’histoire d’un homme qui tombe amoureux d’une femme à la caisse d’un supermarché. L’histoire d’une employée de maison en proie au doute. L’histoire d’un chien qui mange, quelquefois. L’histoire d’un secret de famille qui pourrait remettre en cause l’existence même de Pôle Emploi.  J’en ai encore plein d’autres. »

J’ai beau prendre une posture, je ne me reconnais pas dans ces histoires. Le fantastique et la science-fiction ont une qualité qui, pour moi, est essentielle : à l’instar de la philosophie (après la fiction, ma seconde lecture préférée, vient ensuite la poésie), les littératures de l’imaginaire ne prennent pas leur lecteur pour un idiot. Elles le font réfléchir, s’interroger. Le fantastique et la science-fiction commencent toujours leurs histoires par des « Et si… ? » Quoi de plus excitant qu’une question ? Le fantastique ne parle pas qu’au coeur, aux tripes, n’en déplaise à ses détracteurs : il parle aussi à l’esprit, à cette chose noble qu’est notre intelligence et qu’à tort, nous avons peur d’utiliser. (“Je lis pour me vider la tête”, combien de fois ai-je entendu cela ?) Le fantastique nous remet en question. Il nous pose des questions. Combien de romans insipides ne parlent qu’au coeur, ne laissent rien d’autre qu’un goût amer sur la langue ? À quoi bon lire un roman s’il ne change pas le monde, notre monde ?

La littérature de l’imaginaire plante en nous des graines qui, peut-être un jour, germeront sous une autre forme. Rien n’est plus puissant qu’une idée. Une fois disséminée, elle est impossible à arrêter. Combien de fois les journaux citent-ils George Orwell ces derniers temps, à propos de la société de surveillance que nous nous construisons ? Un écrivain de science-fiction, qui s’est posé des questions. Combien de scientifiques ont-ils embrassé leur carrière après avoir lu un roman de science-fiction ? « Un jour, je réaliserai cette idée. » Des centaines, peut-être des milliers. L’imaginaire est essentiel : lui seul façonne notre esprit de cette façon. C’est une belle chose que l’imagination.

La prochaine fois que je ferai face à une mine déconfite ou pire, dédaigneuse ou méprisante (cela m’est arrivé aussi), j’essaierai de ne pas perdre ma contenance. Je dirai alors fièrement : j’écris de la science-fiction, et je le vis bien.

1 pensée sur “J’écris de la science-fiction et je le vis bien”

  1.  » À quoi bon lire un roman s’il ne change pas le monde, notre monde ? » écrivez-vous. À quoi bon lire un roman ( réaliste, fantastique, de science-fiction, … quelque soit son genre…) s’il ne me « propose » pas de changer - ma - vision du monde, c’est à dire de mon monde ?
    Je ne développe pas. Lecteur/ auteur, je lis, j’ai lu en puisant dans tous les genres y compris les plus décriés. De mon expérience seuls subsistent les œuvres qui m’ont conduit à modifier, enrichir, préciser ma vision de l’autre et du monde. Zola ou Bradburry (pour me limiter à deux types bien démarqués dans la forme apparente) sont autant sources de questionnements l’un que l’autre.

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