Je quitte Facebook (et c’est sans regrets)


Après avoir supprimé mes comptes chez Twitter et Instagram, c’est décidé, je quitte aussi Facebook pour de bon. J’y avais jusqu’ici gardé un profil privé, histoire de rester en contact avec mes « vrais » amis, mais non, le besoin de cohérence est plus fort. C’est officiel : dès ce soir, je ne serai plus présent sur les réseaux sociaux.

Ce qui est quand même fou — et en partie la cause de mon départ —, c’est que Facebook a réussi à modifier durablement la manière dont nous entretenons des relations avec nos proches. Nous avons laissé une entreprise américaine aux visées douteuses s’insinuer dans nos têtes, jusqu’à devenir une part de nous de laquelle nous sommes désormais dépendants, au même titre d’un organe. Au point, accrochez-vous, qu’on en viendrait presque à faire ses adieux à un ami de longue date parce qu’il n’est plus sur Facebook. Oui, les réseaux sociaux, c’est la facilité. Nous avons l’impression de sentir la chaleur du monde se presser contre nous. Mais lier à ce point des amitiés sincères à une entreprise colossale, c’est faire preuve à mon avis d’un sens des priorités discutable : on choisit la facilité du contact à la pérennité de l’amitié. Drôle d’idée.

La deuxième raison, c’est que même si je pense sincèrement qu’on peut y faire de belles choses et y croiser de formidables personnes, au global, rien de vraiment bon n’émerge désormais. Nous y avons fait la part belle au culte de l’inaction, à la haine, à la peur, à la frustration et aux fausses informations. Et c’est un phénomène assez récent, car je n’aurais pas dit la même chose il y a cinq ans. Au contraire. Par exemple, sans Facebook, je pense que je mangerais encore de la viande. Donc il y a quand même des effets positifs, un effet « infusion », comme le thé, où les idées émergent et rejoignent peu à peu l’intelligence collective.

Mais d’une part, il ne faut pas oublier que c’est une bulle où nous nous isolons avec des gens qui globalement pensent la même chose que nous. Et d’autre part, si les bonnes idées infusent, les mauvaises aussi. Et visiblement, si je regarde l’état de la politique actuelle, elles ont le vent en poupe.

Enfin, je crois que les réseaux sociaux nous maternent. Ils nous « isolent » du monde en nous donnant l’illusion de pouvoir faire quelque chose par un petit like ou une signature sur une pétition. La situation à Alep a quelque chose à voir dans ma décision : ça fait cinq ans que ça pète là-bas, et on a attendu le moment où il était déjà trop tard pour se « mobiliser » (comprenez, partager des vidéos et des dessins tristes, poster un statut en disant que c’est inadmissible, avec des emojis tristes, etc). Je trouve que ce retard est d’un cynisme absolu. C’est comme si nous avions attendu (et je m’y inclus) le dernier moment pour réagir. Inconsciemment sans doute, nous ne voulons pas réellement agir : juste avoir la sensation d’agir. 

En choisissant sciemment ce timing, nous voulons être certains que ça ne changera rien du tout au fond, parce qu’on veut pouvoir continuer de rejeter la faute sur l’ONU, le personnel politique et l’anticyclone qui traverse le pays. Nous faisons d’une pierre deux coups : nous sauvons notre bonne conscience et notre éternelle soif d’indignation. Nous recommencerons demain. En moi résonnent tous ces « never forget » dont je ne me souviens plus.

Le toujours nécessaire Point Godwin

Vous savez, il y a ce débat qui revient toujours. « Comment les Allemands ont-ils pu ignorer le massacre des juifs ? Comment ont-il pu ne pas savoir ? Pourquoi ont-ils laissé faire ? » Eh bien je comprends mieux depuis hier. Parce que le monde a laissé la même chose se produire à trois heures d’avion d’ici — le tout filmé, enregistré, live-tweeté 24/24. Le fait que nous soyons informés en temps réel a-t-il fait une différence ? Non. Notre belle solidarité virtuelle à rebours ? Non plus. Parce que la clef pour comprendre le problème, ce n’est pas l’ignorance, mais le confort qu’elle apporte. Quitte à la simuler. Nous sommes le peuple allemand de 1945 : par confort, nous avons feint la surprise de découvrir l’horreur au dernier moment, quand nous n’avions plus d’autre choix que de la regarder en face.

J’ai laissé mon numéro de téléphone à tous mes contacts Facebook. Car si je quitte les réseaux sociaux, je n’en reste pas moins connecté. Et si on ne veut pas m’appeler (j’ai moi-même du mal à communiquer autrement que par écrit), je suis sur WhatsApp (quelque part, j’ai encore un pied chez Facebook), Telegram et Signal. Sans compter que mon adresse mail est publique et que je réponds volontiers aux messages qu’on m’envoie. Et puis il y a ce blog, aux commentaires ouverts, et sa newsletter (un chantier très important pour moi, cette newsletter).

Bref

De mon point de vue, le net ne se limite pas aux réseaux sociaux. Ça paraît évident, pourtant ce n’est pas l’opinion qui est en train de gagner aujourd’hui. En fait, ces derniers ont grignoté le peu de libertés que nous avions encore sur le web. Je n’aime pas ce qu’ils sont devenus au fil des ans. Je ne les regretterai pas. J’espère reconstruire désormais de belles choses en ligne. On bâtira sur des ruines.

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10 réflexions sur « Je quitte Facebook (et c’est sans regrets) »

  1. Effectivement, tu es en parfait accord avec ta démarche. Mais celle-ci demeure discutable: tu quittes les réseaux sociaux parce qu’ils ont échoué à changer le monde, mais ce n’est pas à cela qu’ils sont destinés. Ils sont là pour permettre la mise en relation (ou le maintien des relations) entre personnes qui n’ont pas la chance de pouvoir se rencontrer.
    Tu irais dans un pub, dans club de philosophie, dans la rue ou à l’assemblée nationale, tu rencontrerais les mêmes débats stériles, la même étroitesse de vue, le même repli sur soi que sur ton mur. Rien de neuf: en stigmatisant les réseaux sociaux, tu n’améliores pas pour autant la société. Les gens resteront tout aussi médiocres. En revanche, au travers des réseaux sociaux, des courants de changement qui n’auraient aucune chance d’apparaître peuvent naître. Se coordonner. Grossir. Changer le monde.

    Les réseaux sociaux sont un outil. Mais il y aura toujours des cons pour utiliser un marteau dans la gueule d’autrui plutôt que de construire un toit aux nécessiteux. Il en va de même avec eux.

  2. @Olivier : Je ne crois pas dans la neutralité des outils. Leur architecture, leur construction, induit toujours une utilisation évidente. On peut se servir d’un pistolet pour intimider, « maintenir la paix » ou planter un clou, mais ça reste un objet conçu pour tuer. Je pense la même chose des réseaux sociaux, et je pense de plus en plus qu’ils ne sont pas réellement faits pour échanger. Quant aux personnes qui n’ont pas la chance de pouvoir se rencontrer, rappelle-moi comment on faisait avant septembre 2006 ? 😀

  3. Je ne sais pas. En 2006 je vivais dans ma grotte en attendant que quelqu’un invente quelque chose de révolutionnaire 😉

    Je pense que FB a été conçu dans un but non mercantile (voire amateur) aux débuts. C’est ensuite que c’est devenu un business, le succès aidant, et que l’outil a été dévoyé pour capturer les usagers (et les maintenir dans un flot de publicté et de putaclics révélant leurs habitudes de consommation) plutôt que de simplement les mettre en relation.

    Les consorts de FB ont tout de suite cherché à exploiter le filon et à devenir des business, tu as en cela tout à fait raison. Mais de là à considérer que les réseaux sociaux ne sont pas réellement faits pour échanger, tu prends quand même un drôle de raccourci, car pour les prisonni… euh, les usagers, c’est l’usage qu’ils en font bien. A leur façon, qui ne te correspond sans doute pas (ou plus) et à des conditions évidentes pour certains (insoupçonnées pour d’autres, moins informées) mais c’est ce qu’ils font.

    PS: j’ai l’air d’être un fervent défenseur de FB, mais pas du tout: je n’ai pas de compte 😀

    PPS: j’arrête de t’embêter sur le sujet, promis! 😉

  4. Bonjour Neil, je trouve ta démarche courageuse. Et je vais suivre ton évolution hors des RS. Je suivais déjà ton blog, donc ça ne change pas grand chose pour moi. Pour la newsletter, je suis d’accord, c’est l’essentiel pour un auteur. Du coup tu auras plus de temps pour l’ecriture. Bonne continuation et au plaisir de te lire ici ou dans tes livres.

  5. Je suivrai ton actualité également. Amusant car, depuis ce départ annoncé et appliqué, ta page est restée ouverte dans un onglet entre mes onglets qui sont mémorisés et se rouvrent à chaque ouverture du navigateur. Je l’ai laissée là, comme ci « Attention, cet homme s’enfuit des réseaux sociaux ! Il se met hors de portée donc plus difficile à atteindre donc plus rare donc on le veut »… C’est ma réaction face à cet acte peu commun, presque brave.

    Il y a en effet un côté « performance artistique » là-dedans. Que ce temps gagné soit réinjecté dans ce qui te sied plus, ouais ! Bonne journée.

  6. Félicitation Julien !
    Sage décision que de quitter Facebook ! Tu verras, c’est une expérience intéressante.

    Addict au réseau social bleu il y a quelques années, j’ai décidé de m’y désinscrire il y a 3 ans. À l’époque, je comptais un peu plus de 300 « contacts » dans ma liste… et Dieu sait que je perdais du temps là dessus… Vraiment…

    Je me rappelle qu’à l’époque, lorsque je rencontrais quelqu’un avec qui je sympathisais, je lui demandais systématiquement son Fb. Lorsque certains me répondaient « je suis pas sur Fb », je les dévisageais comme s’il s’agissait d’extra-terrestres ou de personnes vivant à une autre époque. « Comment peut-on vivre sans Facebook ? »

    C’est très simple en fait.

    Pour plusieurs raisons, j’ai décidé de retourner à une vie plus concrète. Au final, on le vit très bien. Au début, on est tenté d’y retourner, puis petit à petit on se rend compte qu’on retrouve du temps et qu’on a l’esprit moins pollué par les conneries d’untel ou untel. On respire à nouveau et on arrive à se focaliser sur d’autres choses. On redécouvre même complétement Internet !

    Certaines personnes insistent pour qu’on revienne, de peur de perdre le contact et c’est d’ailleurs ce qui se passe. Comment peut-on rester en contact avec plus de 300 personnes ? En a-t-on d’ailleurs vraiment envie ? Au final, les véritables amis sont toujours là et on arrive très bien à communiquer avec eux sans utiliser « messenger ».

    C’est une des choses les plus positives qui m’est arrivé ces dernières années !

  7. Je suis encore sur facebook (pour un moment, je pense). J’y trouve mon compte, mais je sais que ce n’est pas pour de bonnes raisons. Et non, je ne regarde pas les personnes qui n’ont pas facebook d’un œil bizarre, car je sais que tôt ou tard, je rejoindrai le club (c’est une certitude, mais une chose après l’autre, je viens d’entamer un processus de dégooglelisation. Pas simple non plus…)

    Bref, encouragements. J’espère que tu/vous nous tiendras/ez au courant des effets (ou non) de ce choix.

  8. Facebook.
    Je n’y trouve pas non plus mon compte…

    Mais c’est normal : je n’en ai pas !

    Plus sérieusement, ce genre d’outils, je crois qu’il est aussi intéressant d’y ouvrir un compte et tester leur confort, que de s’en désinscrire. Cela permet de mesurer tranquillement, une fois l’expérience terminée, les avantages qu’ils procurent, le degré d’addiction qu’ils engendrent et la faculté qu’on conserve de s’en passer. Je pense que les anciens accros – quelle que soit la drogue – ayant réussi à se libérer ont quelque chose de plus que les autres.

    Dans un autre registre, je suis toujours surpris de constater à quel point les gadgets électroniques (et informatisés, désormais) qui nous entourent m’énervent de plus en plus. Dans le miroir, le matin, j’ai du mal de reconnaître cet ancien adolescent passionné par tout ça au point de se former à la physique et à l’électronique en autodidacte, puis d’en faire son métier d’ingénieur douze ans plus tard ! Aujourd’hui, je boycotte beaucoup de ces bestioles censées nous simplifier la vie, mais qui en réalité nous asservissent un peu plus chaque jour, sans réelle nécessité.

    Tiens ! Pas si éloigné que ça du sujet…

    On pourrait aussi extrapoler notre ressenti au réseau électrique : qu’il vienne à faillir, et nous serions bien mal à l’aise pour rédiger notre prose électronique et la diffuser ! Je recommande au passage la lecture d’un roman original, assez bien vu, publié au Tripode : La Grande Panne, de Hadrien Klent. Les conséquences d’une coupure de courant généralisée à toute la France (ou presque) y sont explorées avec humour et imagination. Le passage sur les moyens de publier de nos jours un journal « à l’ancienne » est succulent pour tous ceux qui s’intéressent au monde de l’information.

  9. Coucou toi !

    Comment faisait-on avant FB et consorts ? On faisait avec usenet, pardine ! Réseau des utilisateurs, en bon francaoui, totalement décentralisé : quand un serveur tombait, un autre prenait le relais. On y discutait par « sujets de discussion », dingue, n’est-ce pas ? Il mettait en relation certes des gens, mais surtout des idées (et des trolls, et des flamewars, et des délations et appels au meurtre aussi, nihil nove sub sole, en somme — ou en Berlin-Mitte). Et puis GG et les forums web 2.0 l’ont plus ou moins tué, sans compter que c’était du texte pur, pour les vidéos de chats, c’était pas top… Alors sont venus les réseaux 2.0, dits « sociaux », rien de plus (comme le signale Olivier — coucou !) que la version numérique du café du commerce mondial. Bref, la majorité des gens avec lesquels je suis en relation sur Twitter (ou FB, mais pour ce que j’y vais…) je les ai connus par leurs idées exprimés sur les forums usenet, peu de connaissances nouvelles, mais de qualité (de qualité) ! Victime de ma bulle (comme tu dis si bien, la bulle elle est déjà dans la vie AFK…), probable ; quelques belles rencontres, au milieu des immondices, bah, comme hors de l’internet, hein 🙂 N’empêche, la cage à l’oiseau bleu n’est plus tout à fait la même depuis que tu n’y es plus que sous ton masque pro. (mais transparent ;-P)

    Sinon, j’aime ce qu’a fait David Revoy pour désintoxiquer son site et se libérer des prisons dorées des plateformes : http://www.peppercarrot.com/en/article390/my-fight-against-cdn-libraries ^^

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