Je prends les euros, les dollars et les Likes

Écrire et publier sur le net, c’est essayer des trucs – c’est comme ça, on n’y peut rien, c’est la manière dont on est câblé. Tu trouves une plateforme qui a l’air sympa, tu t’ouvres un compte et tu y publies un texte court comme tu lancerais une fusée de détresse au beau milieu de l’océan – la littérature c’est un naufrage permanent, et des fusées de détresse il en faut pas mal si tu espères encore attirer l’attention d’un bateau pas loin. On bidouille, on se plante – genre vraiment souvent – et la plupart du temps on sort de tout ça lessivé et le moral à plat. Continuer c’est un sacerdoce. Il m’arrive d’avoir des doutes, mais ça ne dure jamais longtemps.

Si tu lis ce blog, tu sais à quel point j’essaye de dessiner des chemins de traverse. Parce que je n’aime pas beaucoup le système dans lequel on évolue, parce que je trouve qu’il ne laisse pas beaucoup de place aux auteurs tout en braquant pourtant les projecteurs sur eux, parce que l’édition, même la plus honnête, même la plus juste, même la moins crapule, c’est quand même un modèle de pêche au gros : tu balances le plus de livres sur les tables en espérant qu’il y en ait un qui marche. Peu sont ceux qui décident sciemment de publier peu ; c’est une stratégie risquée, il faut croire en ses livres, se donner du mal pour les vendre, ce n’est pas à la portée de tous les éditeurs – loin de là. Alors on se débrouille, encore, on réfléchit à des moyens de contourner tout ça. On ouvre une chaîne YouTube, un compte sur Tipeee – c’est pour ça qu’en bas de chaque article il y a un petit cœur, les vrais connaissent –, on s’autopublie entre deux contrats d’édition pour donner vie à des bouquins qui n’auraient pas vu le jour sans ça, on donne des ateliers, on fait des rencontres, on lit dans des librairies, des prisons ou des MJC, bref on s’agite pas mal et on récolte un peu, juste un peu.

Dans une économie de l’attention, la valeur découle en premier lieu du temps que vous accordez à une œuvre. Mais elle découle aussi, dans un second temps, de la trace que vous laissez de ce temps passé. Si ce temps ne se transforme pas, s’il ne laisse pas son empreinte quelque part (un abonnement payé par exemple, ou un commentaire laissé), alors ce temps ne sera qu’une statistique invisible. Ce temps n’est pas « exploitable », et c’est souvent très bien comme ça. Mais il peut arriver qu’on souhaite mettre à profit ce temps passé pour valoriser un travail. Et c’est ce que j’essaye de faire en ce moment sur Wattpad, où je publie un nouveau roman gratuitement, chapitre après chapitre.

La plateforme n’offre pas de possibilité de rémunération, mais elle offre celle de commenter et de voter. Les histoires qui reçoivent le plus de votes sont les plus mises en avant, et donc les plus lues. Les histoires les plus lues deviennent populaires, attirant l’attention du public vers d’autres histoires du même auteur, disséminant son travail et – je le pense – augmentant ses possibilités d’en vivre financièrement. Bien sûr, les euros, c’est encore ce qu’on a trouvé de mieux pour rémunérer quelqu’un. C’est la base. Mais pour peu qu’elles ne deviennent pas exclusives, je ne suis pas contre essayer de nouvelles monnaies.

Ces Likes, ces votes, ces commentaires, ces partages du Facebook, ces RT sur Twitter, sont des graines disséminées au vent du web. Sans elles – sans vous – les auteurs ont les pieds coulés dans le béton. Ces interactions sous formes d’octets sont devenues avec le temps plus rare, comme si inconsciemment on avait soudain pris conscience de leur valeur : le partage n’est plus un réflexe, il est réfléchi, il construit aussi une part de notre identité, de la manière dont on se construit, et il est surtout vu comme une récompense, un accord tacite, un encouragement. J’avais envie d’essayer de le détourner en le transformant en monnaie. Ainsi, je conditionne la publication du chapitre suivant de mon roman à un certain nombre de votes – 40 pour le prochain. À 40 votes, je « débloque » le chapitre suivant (ça fait un peu jeu vidéo, j’aime bien). On pourrait imaginer le même procédé avec des RT, des Likes, des Pouces en l’air sur YouTube : la suite arrive, mais pas avant d’en avoir obtenu « rémunération ».

Parce qu’il y a ce plafond de verre, ce gouffre qu’il faut traverser : un roman inédit intéressera peut-être quelqu’un, mais un roman lu par des centaines de personnes n’intéressera plus grand-monde. En revanche, s’il est lu par des dizaines, des centaines de milliers, des millions de personne, il reprend de la valeur – même publié gratuitement sur internet. On verra si ce système de valorisation de la fiction par le Like est payant (façon de parler). En tout cas, c’est de toute façon une manière de tester de nouvelles choses.

Bien sûr, ça ne m’empêche pas d’écrire à côté. La suite de l’écriture n’est pas conditionnée à Wattpad, ça c’est mon business : en revanche, la suite de sa publication gratuite l’est. Le roman aura d’autres vies, d’autres formes, sans doute plus classiques. La version Wattpad connaîtra une fin, ou pas : ce sont les votes qui en décideront.

En attendant, je retourne écrire.

❤️

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3 réflexions sur « Je prends les euros, les dollars et les Likes »

  1. Hello,

    Je me permets de laisser un commentaire, car ayant pas mal expérimenté Wattpad au cours de ces dernières années, j’aurais sans doute un éclairage à apporter au fonctionnement de la mise en avant des histoires… Et, et je m’en excuse sincèrement, cela risque de remettre un peu en question ta démarche :-/

    Sur le fond, j’aime beaucoup l’idée de considérer le partage/vote/commentaire comme une forme de rémunération des auteurices (même si cela flirt avec le « vote trading », une pratique qui est un peu contraire à la charte de bonne conduite de la plateforme). J’y vois une astucieuse méthode pour jouer sur les lignes, hacker le système…

    On ne conscientisera jamais assez les lecteurs sur l’impact qu’ils peuvent avoir sur la diffusion d’une œuvre et sur la nécessité de passer de consommateur passif à lecteur actif.

    Si la visibilité de l’œuvre est moins l’objectif que l’éducation des lecteurs, alors tout va bien. En revanche, si tu cherches à augmenter la visibilité de ton œuvre… il y a un souci.

    Les mises en avant des histoires ne sont pas (que) corrélées au nombre de votes. C’est même loin d’être le facteur principal de progression.

    Partons du postula que, pour obtenir les centaines de milliers (ou millions !) de vues nécessaires à donner de la « valeur d’attention » à un texte, il faut nécessairement que l’histoire caracole un certain temps en haut des classements.

    L’algo chargé de classer les histoires est obscur, mais le nombre de votes n’est qu’un paramètre (très vraisemblablement) mineur. Mineur également le ratio votes/vues qui pourrait pourtant être un indicateur intéressant de qualité (il témoigne, dans une certaine mesure, de la capacité du récit à impliquer son lecteur au point de le récompenser à chaque nouvelle « vue »).

    Ce que l’algorithme de classement aime, en revanche, est assez bien expliqué sur les différents livres mis en ligne par le staff (« Serialization - if you can, post 1-3 new chapters a week to keep people hungry for more ») de la plateforme : la régularité de publication (et la régularité des votes/commentaires qui va avec). Une fois par semaine a minima, une fois tous les trois jours dans l’idéale.

    Pour exemple : Sur un de nos livres, nous avons fait l’expérience d’une publication d’un chapitre tous les 2 à 3 jours, de juin à décembre 2016. Il s’agissait d’un tome 2, qui disposait donc déjà d’une petite base de 5-6 lecteurs actifs « réguliers » , qui s’est étendue au fur et à mesure de l’expérience… Pour arriver a entre 10 et 15 votes en moyenne le jour de publication du chapitre, et environs la moitié de commentaires. Résultats : le livre s’est classé premier à la toute extrême fin de ses 6 mois de publication, après être resté dans le top 10 pendant au moins 2 mois.

    Conditionner la publication d’une histoire à des paliers de nombre de votes est donc assez contre-productif si on vise une bonne visibilité de l’œuvre : mieux vaut privilégier un nombre raisonnable de votes, mais une publication tous les 3 jours, que 30 votes mais une publication tous les 10 jours.

    Bref, c’est l’émulation autour de l’oeuvre, plus que le vote, qu’il faut rechercher (et l’émulation semble bien fonctionner sur mnémopolis 🙂 )

    Autre cas de mise en avant : les suggestions de lecture proposées entre les chapitres, ou à la marge des chapitres dans la version web. On suppose que le système met en avant les œuvres ayant des lecteurs en communs : si un lecteur commente sur ton livre, alors la plateforme ira chercher les livres sur lesquels il a aussi commenté et les proposera aux autres lecteurs de ton livre. S’impliquer en tant que lecteur sur les livres d’autres auteurs est donc un excellent moyen de promouvoir son propre travail.

    Dans tous les cas toutes expérience est bonne et c’est très intéressant à suivre !

    Cloé (cestdoncvrai)

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