Être ou ne pas être (un auteur)

Nous discutions l’autre jour de la manière dont nous nous présentions en public. Certains disent « écrivain », d’autres « auteur » / « autrice », d’autres encore préfèrent circonvenir et disent simplement qu’ils écrivent. Les définitions sont presque aussi nombreuses que les pratiquant·e·s, mais elles ont un point commun : elles sont déjà en soi une forme de justification, et l’édification d’une forteresse.

C’est avec une certaine consistance que je m’obstine à me définir comme un auteur. Pas plus tard que ce week-end, on m’a demandé ce que je faisais dans la vie, et j’ai dit « auteur », ce à quoi on m’a répondu « mais publié, et tout ? », ce à quoi j’ai encore répondu « oui » avec d’éluder pour ne pas avoir à expliquer devant une assemblée de gens sympathiques mais plus ou moins inconnus à quel point j’avais une vision tordue de ce métier. J’aurais peut-être dû, mais comme souvent, pas le courage. Parce que la question sous-jacente était bien entendu : « est-ce que tu es un vrai auteur ? », ce à quoi je pourrais répondre que… ça se discute.

Parce que techniquement, je ne suis pas un auteur. C’est un titre que je me donne, une auto-proclamation. Bien sûr, j’ai publié quelques textes à compte d’éditeur, bien sûr des arbres ont été sacrifiés pour pouvoir coucher mes mots sur leur cadavre. Mais la majorité de mon travail se fait sur le web, c’est ce qui me passionne et m’anime, et ça, ce n’est pas considéré comme du vrai travail d’auteur. Pire, il m’arrive de publier des textes entièrement et gratuitement. Premier indice. Quelque chose de louche.

D’abord, l’État ne me reconnait pas comme un auteur. Les livres que je vends sur Ozmocorp, ceux que j’autopublie sur les librairies en ligne, ne sont pas considérés fiscalement comme des livres, mais comme des services ou des biens marchands. Le revenu que j’en tire n’est pas assimilé à du droit d’auteur, et je ne peux donc pas cotiser aux assurances maladie spécifiques : je suis au régime général. Pas que cela me chagrine spécialement, cela dit. Mais au sens administratif du terme, seuls mes livres publiés à compte d’éditeur sont effectivement considérés comme de vrais livres. Et sans vrai livre, il n’y a pas de vrai auteur.

Ensuite, mes collègues (enfin celles et ceux que j’estime être mes collègues) ne me considèrent pas comme un auteur. Puisque je travaille sur le net et que mon travail n’y a pas été avalisé par une autorité éditoriale supérieure, je n’ai pas passé l’épreuve. Je n’ai pas affronté le Minotaure, je suis donc indigne de revêtir le costume du héros. Il y a bien mes publications à compte éditeur, mais celles-ci ne suffisent pas à effacer l’indignité. Pire, mes positions sur l’industrie éditoriale ou le droit d’auteur me valent d’être considéré comme un social-traître par bon nombre de mes camarades de clavier. L’étiquette « pirate » me colle aux basques – parce que c’est bien connu, si tu as quelque chose à redire au sujet du droit d’auteur, c’est que tu es un pirate. Pas d’alternative, sinon blanc ou noir – forces du bien contre forces du mal.

Enfin, la société ne me reconnaît pas comme un auteur. Parce qu’un vrai auteur, c’est quelqu’un dont les livres sont disponibles en librairie, et encore, pas à la commande, mais bien visibles sur les tables et dans les vitrines. Un vrai auteur passe à la télévision. Il fait des séances de dédicace et répond à des interviews dans Madame Figaro. Et je ne peux pas lui donner tort : dans un contexte où la visibilité médiatique est le pouvoir, l’invisibilité est la pire des tares. Ce sont les adolescents qui publient sur le net. Les adolescents et les écrivains ratés.

Et pourtant, quelque part… tout cela me réjouit. Je ne suis pas vraiment un auteur, parce que je suis autre chose. J’explore d’autres voies. Je ratisse les ombres. Et de nombreuses personnes trouvent cela intéressant – je les en remercie. Elles m’encouragent à poursuivre dans ce je-sais-pas-quoi qui bon gré mal gré constitue mon travail. De toute façon, j’ai beau connaître les règles, les trucs qu’il faut faire pour réussir, je n’y arrive pas. J’essaie parfois, parce que je me dis que ce serait confortable et douillet d’entrer dans le club, et puis toujours je craque. Ce doit être la manière dont je suis câblé. Bon. C’est comme ça.

Alors oui, je ne suis peut-être pas un Auteur. Tant mieux.

❤️

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9 réflexions sur « Être ou ne pas être (un auteur) »

  1. Mais, au final, la vraie question n’est pas de savoir si *toi* tu considères comme un auteur?

    Parce que bon, l’État et la société reconnaissent à peine le statut d’artiste – plutôt celui de célébrité – quant à tes collègues, ben moi je me considère comme auteur et je te considère comme auteur. Et je ne suis pas le seul.

    Quelque part, « auteur », c’est un peu comme l’identification sexuelle: c’est à soi de définir ce qu’elle est, pas aux autres.

  2. C’est pas faux tout ça, je suis plus qu’un auteur, puisque je corrige, j’édite, je publie, j’illustre, je diffuse et je vends mais livre.
    A partir de maintenant, je dirai que je suis éditeur ! 🙂

  3. Haha, mais tu es un auteur, je peux en témoigner, tu es un des rares que j’ai vus écrire pendant vingt-quatre heures ! Et tu as publié des livres disponibles en librairie, en ligne, en bibliothèque… Y a pas plus auteur que ça.

  4. Tout est une histoire d’étiquettes et de conventions. Lorsque j’ai été au chômage pendant 2 mois je n’ai fait qu’écrire (et je ne me suis jamais sentie aussi bien), je me suis sentie écrivaine plus que jamais, et puis j’ai lancé une activité en microentreprise qui n’avait plus rien à voir avec l’écriture. Mon père m’a alors dit : « c’est bien, enfin du vrai travail ». Il ne dénigre pas mon activité d’autrice pour autant, mais son choix de mots est révélateur.

    C’est vrai qu’on s’autoproclame plus ou moins écrivain·e. Je ne l’assume pas toujours. En général, je dis que je suis écrivaine si je sens que la personne en face ne me jugera pas et sera bienveillante voire intéressée (ce qui fait donc peu de personnes).

    Dans cette activité créatrice comme dans les autres, il faut savoir réfléchir à ce qui nous anime et à comment nous nous voyons à travers nos créations. Rester fidèles à nos valeurs. Ratisser les ombres et s’épanouir sur d’autres voies, c’est une bonne idée. Être créateur·rice, c’est de toute façon bousculer les murs, non ?

  5. Et au final on s’en fiche un peu, l’important c’est est-ce que tu aimes ce que tu fais, est-ce que ça a du sens pour toi ? Il y a tellement de gens qui ont des métiers bien définis, avec un joli mot mais dont le travail quotidien n’a plus de sens…

    Par ailleurs, je fais le parallèle avec le mot agriculteur. Est-ce que les zadistes sont des agriculteurs (pour ceux qui cultivent des légumes, des céréales, ou élèvent des animaux s’entend, pas ceux qui font du pain par exemple :p). Ils ne sont pas reconnus par aucune chambre d’agriculture, ne cotisent probablement pas aux caisses de sécu associées, et pourtant ils nourrissent un paquet de monde. Et pour beaucoup leur métier a un sens, un vrai. Peut-être qu’il faut qu’on se ré-approprie certains mots, ou qu’on en invente d’autres je ne sais pas pour définir tout ça. Et c’est là qu’on va avoir besoin d’auteurs !!!

  6. Définition wikipédia: « Dans le domaine de la création littéraire et artistique, un auteur est une personne qui a fait une création originale manifestant sa personnalité, qu’il s’agisse de lettres, de sciences humaines ou d’art. »

    Point.

    Si tu écris, que tu couches sur papier tes histoires et que tu les donnes/vends à lire, tu es un auteur.

    C’est tout.

    Arrêtons de vouloir coller aux attentes et aux supposés des autres/de la société sur notre activité.

    Peace.

  7. Stéphane Gallay et Stéphane Arnier m’ont signalé ton billet parce que j’ai posté une chronique sur le même thème le même jour.

    Ils ont été bien inspirés de le faire: je trouve que ton texte ouvre des perspectives fascinantes sur la condition d’auteur, qu’on a tendance à comprendre comme une lutte culturelle, économique ou sociale, mais qui est aussi une lutte identitaire, comme tu l’illustres.

    Je pense que ça provient en partie d’une forme de sacralisation de la culture française autour de la littérature, qui, en plaçant les auteurs sur un piédestal, empêche que leurs activités évoluent ou qu’elles se déclinent sur des supports, dans des genres et dans des formats différents. Il y a beaucoup plus de « writers » dans la sphère anglophone que d‘« auteurs » dans la sphère francophones, parce qu’un « writer », c’est juste une personne qui écrit, alors qu’on demande à un auteur d’être le porte-étendard de la Culture et du bon goût.

  8. Je suis d’accord avec Julien Hirt, il y a un certain snobisme en France qui présente les auteurs comme des Artistes avec un grand A, possédant un Talent inné (parce qu’écrire, contrairement à n’importe quelle activité artistique, ne s’apprendrait pas…), écrivant un certain type de littérature, étant publiés en maison d’édition, etc…
    Même aux Etats-Unis, il reste encore de la méfiance pour les auteurs auto-publiés, qui n’ont pas le sceau de la maison d’édition, malgré tout la tendance est en train de changer, notamment grâce au succès des liseuses. De plus en plus d’auteurs s’auto-publient, avec quelques gros succès commerciaux, et ces auteurs sont de moins en moins méprisés…
    Je suis désolée de cette terrible nouvelle, mais d’ici une dizaine d’années, ton statut d’auteur « sur internet » sera totalement respectable^^

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